Economie

L’Europe sur les traces du Japon? Ce ne serait pas forcément une catastrophe

Gérard Horny, mis à jour le 30.11.2014 à 16 h 13

On parle parfois pour l'Europe, dont la croissance et les prix stagnent, du spectre d'une stagnation à la japonaise. Mais quinze ans après sa «décennie perdue», l'économie japonais ne se porte pas si mal que cela.

Des billets de 10.000 yens et de 100 euros. REUTERS/Yuriko Nakao.

Des billets de 10.000 yens et de 100 euros. REUTERS/Yuriko Nakao.

Avec un PIB en recul de 0,4% au troisième trimestre, le Japon est retombé en récession. Le traitement de choc du Premier ministre Shinzo Abe semble avoir échoué à sortir durablement le pays de l’ornière. En Europe, face à la faiblesse des taux de croissance et au risque de déflation, des économistes s’inquiètent: l’Europe, si elle ne fait rien, risque de suivre le même chemin. Mais si cela arrivait, est-ce que ce serait si grave que cela?

A Tokyo, au début des années 90, les économistes japonais brandissaient fièrement des courbes montrant que leur pays allait dépasser les Etats-Unis et devenir la première puissance mondiale à l’horizon 2015. Ils ne voyaient pas que la crise financière et immobilière dans laquelle ils étaient entrés allait conduire à un changement de rythme durable de leur croissance. De fait, pour résumer le fonctionnement de l’économie mondiale, on a pu dire alors: le Japon croît au rythme de 1% par an, l’Europe de 2% et les Etats-Unis de 3%. Douze plans de relance massifs engagés à Tokyo entre 1991 et 2001 n’y ont rien changé, à tel point qu’on a pu parler de «décennie perdue».

Après la crise financière de 2008 et les dépenses de reconstruction engagées au lendemain du tsunami de mars 2011, le pays s’est enfoncé dans les déficits et une dette publique record (243% du PIB fin 2013!), sans parvenir à sortir de la déflation: recul moyen des prix à la consommation de 0,1% par an entre 1996 et 2005, puis quelques années de faible hausse, avant un retour à des baisses entre 2009 et 2011 et une inflation zéro en 2012.

Fin 2012, Shinzo Abe est arrivé au pouvoir avec un vigoureux programme de relance en trois points (les trois flèches): politique monétaire très agressive, nouvelle relance budgétaire et réformes structurelles destinées à redynamiser l’activité. Tout le monde a voulu y croire, la Bourse en premier, avec une progression de l’indice Nikkei de plus de 56% pour la seule année 2013. Encouragé par ses premiers succès, le gouvernement a cru pouvoir faire remonter la taxe à la consommation (l’équivalent de notre TVA) de 5% à 8% le 1er avril dernier. Il s’est ensuivi une chute du PIB de 1,9% au deuxième trimestre, dont on a d’abord minimisé l’importance: les consommateurs s’étaient rués dans les magasins au premier trimestre pour faire leurs achats importants avant la hausse de la taxe et le repli de l’activité au cours des trois mois suivants s’expliquait parfaitement. Mais les chiffres du troisième trimestre montrent que le problème est plus grave.

Dans un contexte international toujours morose, qui freine la progression des exportations, Shinzo Abe n’a pas voulu prendre de risques: il projette déjà de repousser de dix-huit mois la prochaine hausse de la taxe à la consommation, qui devait avoir lieu en octobre 2015. Du fait de la hausse de la taxe en avril et de la montée des prix à l’importation provoquée par la baisse du yen, les prix ont grimpé de plus de 3% alors que les salaires ne progressent guère que de 1%, primes annuelles comprises. Priorité à la croissance, la stabilisation de la dette publique attendra encore un peu!

«L'histoire de la stagnation japonaise est un mythe»

L’Europe risque-t-elle de se retrouver dans une position aussi peu enviable ? Il est vrai qu’elle paraît mal partie. L’économiste Michel Aglietta, conseiller scientifique au CEPII, résumait ainsi la situation le 20 novembre lors d’un colloque organisé par Groupama AM: la zone euro, après la crise financière de 2008, a procédé à un assainissement bancaire tardif, a laissé la crise grecque gagner l’ensemble de la zone et a procédé ensuite à un ajustement budgétaire trop rapide. Résultat: elle se retrouve dans «un régime de croissance anémique auto-entretenue». L’austérité budgétaire conduit à une demande faible, à une stagnation des revenus, à un désendettement privé (des entreprises et des ménages) contrarié, donc à un nouvel abaissement de la demande, à une inflation basse et donc une hausse des taux d’intérêt réels (une fois l’inflation déduite des taux d’intérêt nominaux).

Dans ce contexte, en dépit des efforts de la Banque centrale européenne, la politique monétaire très accommodante ne permet pas une reprise du crédit. L’investissement reste faible et les gains de productivité fléchissent. Pour en sortir, il faudrait une action puissante et coordonnée au niveau européen pour faire remonter l’investissement public (qui a été divisé par deux dans la zone euro en vingt ans) et l’investissement privé.

Si rien n’est fait, une évolution comparable à celle du Japon ne peut pas être exclue. A priori, si l’on regarde attentivement la situation réelle de ce pays, cela ne serait pourtant pas dramatique. L’économiste américain Paul Krugman a été le premier, en 2013, à relativiser le problème, dans un article resté célèbre affirmant que «toute l’histoire de la stagnation japonaise est un mythe». En effet, les économistes qui se désespèrent de la faiblesse de la croissance japonaise oublient une chose: la démographie. En comparant l’évolution du PIB à celle de la population en âge de travailler, Paul Krugman montre que la progression du PIB par tête s’est en réalité établie à 1,2% par an entre 1990 et 2007. Pas mal pour une «décennie perdue»!

De fait, si l’on regarde les statistiques de l’OCDE, on constate que la population japonaise a atteint un pic de 128 millions d’habitants en 2010 et a commencé ensuite à reculer pour revenir à moins de 127,3 millions en 2013. Quant à la population en âge de travailler, âgée de 15 à 64 ans, selon les statistiques de l’ONU, elle a touché un sommet dès 1995 à 86,5 millions et a ensuite rapidement décliné pour revenir à moins de 81,2 millions en 2010.

Dans ces conditions, la faiblesse de la croissance est toute relative. Le PIB par tête n’a pas arrêté de progresser, malgré un creux prononcé, comme dans tous les pays, après la crise financière, pour s’établir à plus de 37.300 dollars par tête en 2012. En somme, regarder les taux de croissance ne suffit pas, il faut aussi regarder les statistiques démographiques. Des taux de croissance faibles ne sont pas catastrophiques s’ils s’appliquent à une population qui a cessé de croître.

La démographie européenne n'est pas la japonaise

Que veut dire alors pour l’Europe une possible évolution à la japonaise? Si cela signifie que la croissance de son PIB restera durablement faible, ce n’est pas un problème si cette croissance reste supérieure à celle de la population. Somme toute, la population japonaise ne semble pas trop affectée: selon les dernières statistiques, le taux de chômage s’établissait à 3,6%, après avoir touché des sommets à 5,5% en juillet 2002 puis de nouveau en juillet 2009.

L’Europe serait dans une situation beaucoup plus délicate si sa croissance de long terme restait inférieure à 1% (0,8% pour la zone euro en 2014, selon les dernières prévisions de la Commission européenne) ou très faiblement supérieure à ce chiffre (1,1% en 2015, selon la même source). Car sa démographie n’est pas du tout celle du Japon, même si sa population vieillit aussi, comme celle de tous les pays développés. Selon les calculs de l’ONU, la population japonaise devrait retomber à 108 millions en 2050 et, plus inquiétant encore, sa population en âge de travailler reviendrait à 55,1 millions à cette date, soit une baisse de 40% selon l'OCDE et une proportion de tout juste 50,9 % de la population totale. La population de l’Europe dans son ensemble, avec des variantes selon les pays, devrait décroître elle aussi, mais de façon beaucoup plus modérée et avec des écarts significatifs selon les pays (selon les prévisions actuelles, la France devrait arriver en 2050 à 73,2 millions d’habitants, un peu devant l’Allemagne, revenue à 72,5 millions).

Bref, se «japoniser», ce ne serait pas grave si la croissance, même modeste, permettait une hausse graduelle du revenu par tête. Tout est une question de degrés. Mais il ne faut pas se leurrer: de toute façon, avec des populations vieillissantes, la gestion de l’économie dans les prochaines décennies sera délicate.

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
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