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L'écurie Ferrari est en crise, mais cela ne veut pas dire que la marque l'est

Camille Belsoeur, mis à jour le 28.11.2014 à 14 h 42

Pour la première fois depuis 1993, la Scuderia a bouclé une saison de F1 sans la moindre victoire, alors que sa situation économique est excellente.

La Ferrari de Kimi Raikkonen lors du Grand Prix d'Abu Dhabi, le 22 novembre 2014. REUTERS/Hamad I Mohammed.

La Ferrari de Kimi Raikkonen lors du Grand Prix d'Abu Dhabi, le 22 novembre 2014. REUTERS/Hamad I Mohammed.

Dans le crépuscule qui tombait sur le circuit d’Abu Dhabi, où se disputait, dimanche 23 novembre, l’ultime Grand Prix de la saison 2014, c’est toute l’histoire récente de Ferrari qui brillait sous les puissants projecteurs émiratis. Sur le tracé de la marina de Yas Island, le constructeur italien a achevé, pour la première fois depuis 1993, une saison sans décrocher la moindre victoire. Un véritable affront pour la Scuderia aux 221 succès en Formule 1 –record absolu–, qui jouait pourtant un peu à domicile: sur Yas Island, l’immense mall Ferrari World jouxte le tracé du circuit de F1. Ouvert lors de l’inauguration du circuit en 2010, ce parc d’attraction indoor, où se bousculent des simulateurs de conduite, deux montagnes russes, des pistes de kartings ou des dizaines de boutiques, affiche sur son dôme rouge éclatant un immense cheval cabré, le symbole de Ferrari.

Mais au pied de ce temple géant à la gloire des voitures rouges, les pilotes de la Scuderia n’ont pas sauvé l’honneur et ont bouclé sans coup d’éclat une saison morose. Fernando Alonso, la star espagnole, échoue à la 6e place du classement des pilotes, loin de ses ambitions de titre, et la marque italienne n’accroche pas même le podium au classement des constructeurs, où elle pointe au 4e rang. Une humiliation pour l’écurie la plus titrée de l’histoire de la F1, qui glisse sur une pente savonneuse depuis déjà plusieurs années. Un pilote Ferrari n’a plus été champion du monde depuis le sacre du Finlandais Kimi Räikkönen en 2007. Une éternité.

Ces difficultés sur le plan sportif ont précipité le départ de l’emblématique Lucas Cordero di Montezemolo, président de l’écurie Ferrari depuis 23 ans, remplacé par l’administrateur délégué de la maison mère Fiat, Sergio Marchionne. La décision, actée en octobre, avait été prise après la défaillance des pilotes Ferrari sur leurs terres à Monza début septembre. «Les résultats économiques de Montezemolo sont très bons mais, dans le cas de Ferrari, un dirigeant doit aussi être évalué sur les résultats sportifs», avait prévenu à l’époque le patron de Fiat-Chrysler. «Cela fait six ans que nous ne gagnons plus. Nous avons les meilleurs pilotes du monde, nous ne pouvons pas nous permettre de partir de la quatrième et de la sixième lignes.» Quelques semaines plus tard, di Montezemolo était remercié.

Déclin sportif, bonne santé économique

En Formule 1, le règlement est chamboulé quasiment chaque saison, ce qui oblige les écuries à se réinventer en permanence et à travailler sur des nouveaux moteurs ou des innovations technologiques pour s’adapter au mieux aux évolutions des règles tout en restant compétitives. Mais ces dernières années, les modèles de voitures conçus dans les usines de Maranello, le fief de Ferrari; dans la province de Modène, ont tous été des échecs. Et en 2014, les ingénieurs de l’écurie italienne ne sont pas parvenus à résoudre l’équation des propulseurs V6 turbocompressés imposés par la Fédération internationale automobile (FIA) en lieu et place des moteurs V8 atmosphériques.

Récemment au cours d’une conférence de presse, le nouveau patron de la marque au cheval cabré abondait dans ce sens en confiant que le premier point à revoir était le moteur V6: «Nous connaissons le problème. Nous avons un souci avec l’unité de puissance du moteur.» Avant de poursuivre:

«J'ai confiance en Ferrari et sa branche compétition, et en le fait qu'elle sera en mesure de renaître comme elle l'a fait par le passé. Nous allons travailler afin d'essayer de gagner, parce que cela fait partie de l'ADN de la marque. Le problème est de regagner notre crédibilité en piste pour Ferrari. Nous devons le faire, et je n'ai pas le moindre doute que nous serons capables d'y parvenir.»

Pourtant, la vitrine Formule 1 n’est plus vitale comme autrefois pour les ventes de voitures de Ferrari. Avec sa forte croissance au États-Unis et dans les pays émergents, le marque de Maranello n’est plus ultra-dépendante du marché européen, continent où la Formule 1 réalise ses meilleurs audiences télés. «La plus grande croissance réalisée par Ferrari au cours de ces soixante dernières années a eu lieu aux États-Unis, un pays où la Formule 1 est à peine connue», déclarait Luca di Montezemolo avant son départ. Et la marque au cheval cabré surfe sur la prospérité. La firme italienne a enregistré un chiffre d’affaires record de 1,35 milliard d’euros au premier semestre de l’année 2014, soit une croissance de 14,5% sur un an.

Le facteur Alonso

Les poches pleines, Ferrari a les moyens de se relever en Formule 1 en s’appuyant sur son savoir-faire et la formidable puissance de ses usines de Maranello. Pour Jean Todt, l’ancien patron de la Scuderia, qui avait pris les rênes de la maison rouge en 1993, après trois années d’insuccès, la situation d’aujourd’hui n’est pas comparable à celle de l’époque. «Je crois que Ferrari n’a pas besoin de grand-chose pour revenir aux avant-postes, déclare t-il. Leur situation aujourd’hui n’est absolument pas comparable à celle que j’avais trouvée lorsque j’étais arrivé à Maranello en 1993. C’était une équipe mythique complètement dévastée.»

Mais pour retrouver le succès dès l’année prochaine, Ferrari part avec un handicap de poids. Fernando Alonso, qui a rejoint Maranello en 2010, a officialisé son départ pour McLaren en 2015. Pilote très talentueux, l’Espagnol, double champion du monde avec Renault (2005, 2006), a porté sur ses épaules Ferrari depuis plusieurs saisons. Il n’a jamais eu la meilleure voiture du plateau depuis son arrivée en Italie, puisque la F10, la F2012 puis la F138 ont toutes été des échecs dans leur performance. Mais l’Espagnol a toujours tiré le meilleur de ses bolides et a décroché à trois reprises le titre de vice-champion du monde avec la Scuderia (2010, 2012, 2013). Ingénieur hors-pair pour un pilote, Alonso est très précieux dans une écurie pour optimiser à son maximum le rendement d’une voiture, même moyenne. Sa confidence devant les micros sur la piste d'Abu Dhabi pour son dernier Grand Prix avec Ferrari illustre donc bien le les difficultés auxquelles est confronté le constructeur italien: «C'est peut-être bizarre de dire ça, mais je veux gagner. Il est temps de s'y mettre et de quitter Ferrari.»

Une statistique fait la lumière sur l'influence d'Alonso dans les performances de la Scuderia depuis son arrivée: les onze derniers succès de l'équipe ont tous été remportés par l’Espagnol, qui n’a jamais terminé dernière l’un de ses coéquipiers au classement général du championnat du monde. Du côté de Maranello, son remplaçant n’a pas été encore annoncé, mais il aura en tout cas une lourde succession à assumer.

Pour les ingénieurs de Ferrari et le nouveau patron de la marque Sergio Marchionne, l’héritage est également lourd à endosser. Une deuxième année d’affilée sans le moindre trophée en 2015 serait un très lourd échec pour la Scuderia, qui ne veut pas voir en le coucher de soleil d’Abu Dhabi sur le parc World Ferrari une métaphore de son déclin.

Camille Belsoeur
Camille Belsoeur (133 articles)
Journaliste
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