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L’anti-HAL: pourquoi le robot d’«Interstellar» représente l’avenir de l’intelligence artificielle

Miles Brundage, traduit par Anthyme Brancquart, mis à jour le 27.11.2014 à 7 h 38

Au lieu de tomber dans les clichés de la science-fiction, la représentation de l’I.A dans le film met en lumière plusieurs caractéristiques que les robots du futur devraient (et ne devraient pas) comporter.

Photo: Warner Bros. France.

Photo: Warner Bros. France.

Le scénario d'Interstellar gravite surtout autour de l’exploration spatiale, des trous noirs et du voyage dans le temps, et c’est sans surprise que beaucoup de choses ont déjà été écrites sur le traitement de la science dans le film –un livre est même déjà sorti sur le sujet. Ce dont on a moins parlé, c’est de la représentation de l’intelligence artificielle et de la robotique, sans doute parce que les robots du film fonctionnent tellement bien qu’ils ne perdent jamais la tête et ne tirent pas toute la couverture à eux. Au lieu de tomber dans les clichés de la science-fiction, la représentation de l’I.A dans Interstellar met en lumière plusieurs caractéristiques que les robots du futur devraient (et ne devraient pas) comporter. (Attention: la suite de cet article dévoile des détails-clé de l’intrigue)

TARS, le principal robot du film, ne ressemble en rien à un humain. Il n’a rien à voir non plus avec la plupart des robots que l’on connaît de nos jours. Les films de science-fiction imaginent souvent des robots qui, à l’instar du célèbre C-3PO de Star Wars, ressemblent grossièrement à un être humain (c’est-à-dire avec deux jambes, deux bras et un semblant de visage, même s’il ne ressemble clairement pas à un visage humain).

TARS, au contraire, n’a pas vraiment de jambes, de bras ou d’autres attributs propres à un être vivant. Il renvoie l’image d’une approche différente du développement des robots, plus proche de celle qu’ont les spécialistes en robotique du monde réel que de celle qui semble fonctionner dans la plupart des univers de science-fiction. Une approche qui place l’aspect fonctionnel avant l’aspect humain dans sa conception technologique. Il est vrai que quelques robots humanoïdes sont actuellement en développement, mais préférer le côté pratique à un visage familier pourrait en fait être dans l’intérêt de l’humanité. Le sauvetage in extremis du Dr. Brand (Anne Hathaway) par TARS aurait été impossible avec un humanoïde, par exemple.

Pour autant, TARS est loin d’être un grille-pain. Il parle couramment notre langue (même s’il emploie parfois des tournures bizarres) et prouve régulièrement sa valeur pour la mission. De ce point de vue, il est un modèle de système accessible (en alliant discussion naturelle et fluide au bon sens) sans pour autant chercher à recréer les limitations physiques et cognitives des humains.

Il est courant chez les journalistes (surtout ceux du domaine technologique) d’avancer l’idée que la technologie complète les qualités humaines plutôt que de les remplacer, mais TARS est la preuve que cette théorie est fausse. Afin de faire correctement son travail d’assistant auprès des humains, TARS a besoin de certaines fonctionnalités propres à l’homme, comme la capacité de parler et de comprendre une langue, mais il n’a pas besoin d’être à l’image de l’homme pour autant. Une armée de TARS, même sans être conçue pour remplacer ou imiter les humains, aurait d’énormes applications pratiques.

Droits et besoins des robots

Les droits et les besoins des robots sont un autre thème souvent abordé dans la science-fiction, et la source de nombreux problèmes dans les scénarios de films. On peut par exemple imaginer un futur de science-fiction qui montrerait des robots qui ressembleraient un jour aux humains et ressentiraient des émotions, comme dans les films A.I  et L’homme bicentenaire.

Interstellar ne voit pas l’avenir de cette façon. Au contraire, TARS est présenté comme un outil complexe qui remplit un rôle semblable à celui d’un autre membre d’équipage, sans avoir aucun des droits accordés aux humains. En effet, dans une scène du film, TARS explique clairement que sa tâche est de suivre les ordres donnés par les humains, et que par conséquent ses sacrifices héroïques ne sont pas aussi courageux qu’on le croit. À plusieurs reprises, il sauve les humains sans se préoccuper de sa propre survie, sauf si celle-ci est importante pour l’humanité.

Cette scène fait bien écho aux recommandations de nombreuses personnes qui s’intéressent à l’éthique de l’intelligence artificielle et de la robotique. Joanna Bryson, spécialiste des sciences cognitives, avance l’argument qu’implémenter la capacité de souffrir dans les robots selon l’utilisation qu’on en fait est un choix, et un choix que nous aurions de bonnes raisons de ne pas faire. D’ici à la création de quelque chose qui aie des airs de TARS, nous aurons sans doute beaucoup appris sur la nature de l’expérience consciente chez les humains et d’autres animaux, et sur la possibilité de la reproduire chez les machines. Pour l’instant, il y a quelques signes précoces dans la recherche sur la conscience qui suggèrent que les ordinateurs numériques pourraient ne jamais être capables d’éprouver de pensée consciente, et du coup, le traitement de TARS comme esclave mécanique serait justifié.

Un robot transparent

Une dernière caractéristique faisant de TARS un modèle précieux pour les robots du monde réel est sa transparence relative par rapport aux technologies existantes. Je veux dire par là qu’il est non seulement capable d’expliquer ses décisions en des termes que les humains peuvent comprendre, mais il est également capable d’intégrer des modifications faites par les humains qui altèrent sa prise de décision au niveau le plus basique –par exemple, son «paramètre de franchise», qui semble aller de 0 à 100%. En étant transparent, TARS est à la fois plus utile et modifiable, mais il évite les nombreux risques liés à l’intelligence artificielle que l’on voit dans de nombreux scénarios de science-fiction.

Et surtout, TARS, ne devient jamais complètement dingue comme HAL dans 2001, l’odyssée de l’espace ou comme Skynet dans Terminator. Ce n’est pas seulement parce qu'il n’est pas doué d’instinct de survie. Une IA ou un robot n’ont pas à être égoïstes afin d’atteindre leurs buts par des moyens inattendus et dangereux. Les défis techniques sont considérables en ce qui concerne le développement d’une machine plus intelligente que les humains qui resterait sous leur contrôle. Alors que nous passons d’un monde de machines débiles (intelligentes dans certains domaines restreints) à un monde plein de machines à l’image de TARS, intelligentes et qui servent l’intérêt commun, il est important de parfaitement comprendre quels sont les principes que nous introduisons dans les intelligences artificielles et les robots, le contexte dans lequel leurs activités seront sans danger et d’autres paramètres pour lesquels la communication et la compréhension dans les deux sens sera absolument essentielle.

Même si TARS sort quelques répliques drôles et exécute certains gestes impressionnants dans Interstellar, il ne devient jamais la star du film. Et c’est là tout l’intérêt. Si nous pouvons développer de façon créative et responsable des technologies en accord avec les besoins humains et que nous les contrôlons de manière adéquate, il n’y aura pas besoin de robots malintentionnés comme HAL afin de rendre les choses intéressantes – au lieu de cela, comme l’imagine Interstellar, nous pouvons avoir un avenir vraiment centré sur les humains, qui mettrait la technologie à sa bonne place.

Miles Brundage
Miles Brundage (1 article)
Doctorant à la Arizona State University.
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