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L’Allemagne, orpheline de la France

Daniel Vernet, mis à jour le 26.11.2014 à 7 h 30

Le plus grand problème aujourd’hui pour Berlin en Europe est la faiblesse de celui qui fut longtemps son partenaire privilégié, et qui reste indispensable.

Lors d'une manifestation d'éleveurs laitiers à Paris, en septembre 2009. REUTERS/Benoît Tessier.

Lors d'une manifestation d'éleveurs laitiers à Paris, en septembre 2009. REUTERS/Benoît Tessier.

Le verdict est sans appel dans la bouche d’un expert allemand des affaires européennes: «La France est aux abonnés absents.» Et il n’est pas le seul à penser que le plus grand problème aujourd’hui pour Berlin en Europe est la faiblesse du partenaire qui fut longtemps privilégié, et qui reste indispensable.

A la faveur de la crise de l’euro, l’Allemagne a pris une place dominante dans l’Union européenne. Cette position de puissance suscite des sentiments mitigés. Elle n’est certes pas pour déplaire à un pays qui fête les vingt-cinq ans de la fin de sa division provoquée par le nazisme et sa défaite lors de la Seconde Guerre mondiale, mais elle le met aussi mal à l’aise.

Elle l’oblige à s’interroger sur ses nouvelles responsabilités et risque de faire renaître des craintes chez ses voisins. Ceux qui nous demandent aujourd’hui d’assumer les conséquences de notre position de force seraient les premiers à nous critiquer si nous le faisions, dit-on à Berlin. Les Allemands reculent devant la perspective d’un leadership solitaire. Ils préfèreraient partager cette position avec la France, comme au bon vieux temps où Paris relayait les initiatives de Bonn ou Berlin, les reprenait à son compte ou les présentait au nom des deux partenaires pour les rendre plus acceptables par les autres Européens.

Bien sûr, la situation actuelle présente des avantages pour Angela Merkel. Elle lui a permis d’imprimer sa marque sur les changements rendus nécessaires par la crise de l’euro, d’imposer ses principes, même si la chancelière a été obligée de faire des concessions par rapport à ses positions de départ. Elle a accepté de payer pour le sauvetage des économies du sud de l’Europe et d’entériner des entorses au statut de la BCE, mais sans le reconnaître ouvertement. Elle a réussi à rassurer ses concitoyens, son objectif principal, sur lequel est fondée sa popularité. Elle insiste sur le respect de règles rigides, qui a au moins deux avantages à ses yeux: il permettra aux autres de sortir de la crise et il crée l’impression que les décisions sont d’abord techniques, voire bureaucratiques, aux dépens de discussions politiques qui supposent conflits et compromis.

Atonie de la construction européenne

La contrepartie, c’est l’atonie de la construction européenne. Le temps est révolu où l’Allemagne mettait sa force d’entraînement au service d’une intégration plus poussée. L’ancien chancelier Kohl le regrette publiquement. Il en fait porter la responsabilité à Gerhard Schröder et à son entente avec Jacques Chirac en 2003 pour contourner les critères de Maastricht. Mais tout le monde sait à Berlin qu’il vise Angela Merkel, à laquelle il n’a pas pardonné de l’avoir écarté de la direction de la démocratie chrétienne pour cause de financement illicite du parti. La crise de l’euro a eu des effets contradictoires. D’une part, elle a été l’occasion de créer de nouveaux instruments communautaires d’intervention; d’autre part, elle a provoqué une renationalisation des politiques économiques et financières.

Cette ambivalence entre le national et l’européen convient à Angela Merkel. L’opinion allemande ne lui saurait aucun gré de lancer des initiatives, surtout si celles-ci risquaient de coûter de l’argent ou d’avoir des effets négatifs sur l’économie. La chancelière constate qu’elle n’a pas d’allié pour une grande politique européenne, à laquelle, par instinct, elle ne croit pas. Elle se satisfait de gérer la situation actuelle, en veillant à ce qu’elle ne dérape pas. Son ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, sans doute le dernier «européiste» du gouvernement, pense que cette situation est transitoire. Chaque fois qu’il le peut, il essaie de donner une coloration «européenne» à sa politique mais son isolement l’empêche de sortir de l’orthodoxie.

L’autre composante de la grande coalition ne s’intéresse guère plus à l’Europe que la chancelière. En arrivant au pouvoir, François Hollande a commis l’erreur de croire qu’il pourrait s’appuyer sur les sociaux-démocrates allemands pour «réorienter» la politique européenne de l’Allemagne vers plus de souplesse budgétaire. Au-delà des beaux discours, les dirigeants du SPD se rangent à la politique d’Angela Merkel, un peu par conviction, beaucoup par souci de ne pas déplaire aux électeurs. Pour financer des projets d’investissements, l’idée de lancer des eurobonds qui seraient garantis par l’UE, donc par l’Allemagne, a fait long feu. Angela Merkel ne serait pas contre par principe, à condition que les politiques budgétaires soient soumises à un contrôle communautaire strict. Une condition inacceptable pour la France. Ce qui fait dire à un observateur de la scène bruxelloise: les Allemands ont peur d’une intégration européenne plus poussée à cause de l’argent; les Français en ont peur à cause de la politique.

Au mieux le scepticisme, au pire la crainte

A Berlin, la situation français inspire au mieux le scepticisme, au pire la crainte. Les Allemands en ont assez des promesses non tenues, que ce soit sur les réformes ou sur le respect des engagements budgétaires. Ils ne se font aucune illusion sur un retour de la France dans les clous de Maastricht, c’est-à-dire à un déficit budgétaire de 3% du PIB en 2017. En privé, ils reconnaîtront que tout ceci n’est pas si grave aussi longtemps que les taux d’intérêt sont très bas. Quoique dans le même temps ils trouvent des inconvénients à cette situation, à l’intérieur parce que l’épargne des rentiers allemands est mal rémunérée; à l’extérieur parce que l’argent bon marché incite au laxisme.

Les avantages l’emportent toutefois sur les aspects négatifs. Grâce aux taux d’intérêt très bas, la France s’en sort. La grande crainte, en Allemagne, c’est que la France s’effondre, entraînant avec elle la zone euro, donc l’Allemagne. Si la France faisait l’objet d’une crise de confiance sur les marchés financiers, l’Allemagne serait, dit-on, obligée de l’aider et là, la note serait salée. Le sauvetage de la Grèce apparaîtrait comme une aimable plaisanterie.

C’est aussi la raison pour laquelle les critiques envers la France ont baissé d’un ton dans les milieux officiels, voire dans la presse. Les contacts entre les ministères de l’Économie et des Finances des deux pays sont mis en valeur ainsi que le rapport confié à deux experts ou à la réunion, début décembre, du Conseil économique et financier franco-allemand. La proposition de Michel Sapin –la France fait 50 milliards d’euros d’économies sur les dépenses publiques, l’Allemagne fait 50 milliards d’investissements– a suscité un sourire navré, mais le gouvernement de Berlin souligne les petits gestes qu’il a consentis: un programme de 10 milliards d’investissements sur trois ans, qui sera sans doute gonflé après le rapport des experts, qui vient s’ajouter aux 100 milliards décidés ces dernières années en faveur des Länder et des communes.

Sur qui compter?

Il n’empêche: il ne faut pas compter sur la France pour développer une politique européenne ambitieuse. Sur qui, alors? David Cameron s’est disqualifié avec son projet de référendum sur le maintien de la Grande-Bretagne dans l’UE, si tant est qu’il ait jamais été intéressé par la politique européenne. Angela Merkel était prête à lui faire des concessions financières pour qu’il gagne le référendum. Elle a besoin de Londres pour faire contrepoids à Paris et pour soutenir ses convictions libre-échangistes. Mais la remise en cause par Cameron de la liberté de circulation dans l’Union est une violation des principes qu’elle ne peut accepter.

Si la Grande-Bretagne fait défaut, peut-être l’Allemagne pourrait-elle se tourner vers la Pologne? La chancelière a insisté pour que Donald Tusk, le chef du gouvernement de Varsovie, devienne président du Conseil européen, et Berlin fait pression sur la Pologne pour qu’elle entre dans la zone euro. Mais la Pologne n’a pas le poids suffisant pour prendre la place de la France comme partenaire privilégié.

En attendant, le triangle de Weimar –Allemagne, France, Pologne– a été réactivé. Les trois ministres des Affaires étrangères ont tenté, en février, de trouver ensemble une issue à la crise en Ukraine. Frank-Walter Steinmeier et Laurent Fabius ont établi des relations de confiance. «La politique extérieure de la France va mieux que la France elle-même», juge un observateur. Les deux ministres prennent des initiatives communes, voyagent ensemble dans des pays qui n’étaient pas traditionnellement prioritaires pour l’un ou l’autre. Ils font de la politique étrangère, mais ni l’un ni l’autre ne sont vraiment en position de faire de la politique européenne. Laurent Fabius porte encore les stigmates de son vote négatif au référendum de 2005 et Frank-Walter Steinmeier laisse l’Europe à la chancelière dans le gouvernement et à Sigmar Gabriel dans le SPD.

Que faire avec la France?

La question «Que faire avec la France?» reste entière. Tous les interlocuteurs officiels ou officieux le répètent: quand la France est absente en Europe, c’est beaucoup plus difficile pour l’Allemagne. Le président de la République, Joachim Gauck, le ministre des affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier, sa collègue de la défense Ursula von der Leyen, l’ont dit et répété: l’Allemagne ne peut plus s’abstenir dans les crises internationales. Elle doit jouer un rôle à la mesure de sa puissance économique. Quand elle est sollicitée, elle ne doit pas dire «non» par principe, ni «oui» par réflexe, a déclaré Joachim Gauck. Son leadership est demandé et craint. Parfois, l’idée fait peur, en France notamment, parce que les Français s’imaginent que les Allemands d’aujourd’hui en ont la même conception qu’eux. «Ce n’est pas un honneur, c’est un fardeau», admet un responsable de la démocratie chrétienne.

Certains politologues voient ressurgir «la question allemande», celle qui a dominé l’histoire de l’Europe au XXe siècle. Une Allemagne trop forte pour s’intégrer, trop faible pour surmonter l’opposition des autres. La solution de ce dilemme avait été trouvée par la création de la Communauté puis de l’Union européenne. La même question se repose maintenant sous une forme un peu différente, que l’ancien ministre Vert des Affaires étrangères Joschka Fischer formule ainsi:

«Est-ce que l’Allemagne, conformément à sa vocation européenne, va mettre sa force économique au service de l’intégration européenne, de concert avec la France, ou considère-t-elle seulement l’Europe comme un cadre pour faire valoir ses propres intérêts?»

Un «moment allemand» qui inquiète les Allemands

L’équilibre était naguère fondé sur une prééminence politique française qui compensait la prééminence économique allemande. Il permettait une forme de «leadership partagé» entre la France et l’Allemagne. Cet équilibre est rompu mais le partage du leadership est toujours à l’ordre du jour, pour échapper à un «moment allemand» qui inquiète les Allemands eux-mêmes.

Pour les Allemands, l’idéal eut été que ce «moment» soit européen. Ce n’est pas le cas à cause de la faiblesse de leurs partenaires, qui n’ont pas réussi aussi bien qu’eux dans la mondialisation.

Ce «moment allemand» n’est pas sans risques. Il peut provoquer une forme de griserie du succès. Ce n’est pas le cas pour les dirigeants comme Angela Merkel ou Frank-Walter Steinmeier, qui se situent dans la tradition de la politique allemande de l’après-guerre. Ce n’est pas (encore) le cas pour la majorité de la population, qui songe d’abord à son bien-être. Mais c’est un sentiment qui se répand dans les milieux d’affaires, pour qui l’Europe et son marché ont perdu de l’importance.

De plus, ce «moment» est fragile. La société allemande est vieillissante et doit faire appel, pour compenser sa faiblesse démographique, à l’immigration, qui provoque une montée des sentiments xénophobes. Et la prospérité allemande est fondée sur les exportations. Donc, elle dépend de la bonne santé des autres économies, auxquelles les Allemands devraient être plus sensibles, dans leur propre intérêt bien compris.

Frank-Walter Steinmeier a entrepris une revue de la politique étrangère allemande, en particulier pour souligner un des principes de base, à savoir que l’intérêt de l’Allemagne se confond toujours avec l’intérêt européen. Il y a vingt ans, c’était une évidence. Aujourd’hui, cela ne va plus de soi. Il faut le justifier, l’expliquer et convaincre. Pour y parvenir, l’Allemagne a besoin d’une France qui pense, elle aussi, que son intérêt s’appelle Europe.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
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