Science & santé

«Personne ne me voit. Socialement, je n'existe plus»

Lucile Bellan, mis à jour le 01.12.2014 à 16 h 11

Cette semaine, Lucile répond à une femme qui souffre d'une solitude intense et ne sait pas comment en sortir.

Mélancholie / Constance Marie Charpentier via Wikimedia Commons

Mélancholie / Constance Marie Charpentier via Wikimedia Commons

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du coeur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. 

Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

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Bonjour, on voit très bien ce que doivent faire les autres, mais on est aveugle quand il s'agit de savoir ce qu'on doit faire pour soi. Déjà, mettre les maux en mots éclaircit un peu le brouillard. 

J'ai presque 60 ans, et le chômage m'a tout volé. Je vis dans un deux pièces d'HLM. J'ai élevé seule 3 enfants, j'ai 3 petits enfants dont je m'occupe comme je peux. 

J'ai souvent essayé de refaire ma vie. Mais quand je réponds à une annonce, j'ai beaucoup d'idées négatives sur moi et sur l'autre, et je retourne à ma solitude. Il y a toujours quelque chose qui ne marche pas. 

Vivant dans une cité, j'ai du mal à être féminine. 

Pourtant, dans mon cœur, j'y crois encore, mais...

Et il n'y a pas que ça. Je n'ai pas la moindre amie. Personne ne me voit, socialement, je n'existe plus.

Merci de votre bienveillante attention. 
Patricia

Chère Patricia, Je comprends d’autant plus votre problème que je l’ai moi-même vécu. Oui, je comprends ce sentiment d’enfermement et de solitude, cette envie d’exister écrasée implacablement par une impression d’impuissance.

Juste avant ma deuxième grossesse, j’ai déménagé en province. Je me suis retrouvée seule et enceinte avec une petite fille d’un an à gérer en journée dans une ville inconnue. Puis jeune maman d’un petit garçon avec qui j’ai passé mes journées quand ma fille a eu l’âge d’aller en maternelle. Derrière moi, une vie excitante avec de nombreuses sorties et beaucoup d’amis et de connaissances, et puis d’un coup plus rien. Pendant deux ans, la très grande majorité de mes interactions sociales l’ont été avec des personnes qui n’étaient pas en âge de parler (et mes deux chats, qui ne me répondent jamais). Et, au fur et à mesure, les excuses pour ne pas sortir se sont faites plus évidentes et plus fortes que ma volonté. Je ne ressemblais plus à rien, je ne savais plus quoi dire, je n’avais pas envie de créer du lien avec les gens que j’aurais pu ou dû rencontrer (en particulier les autres mamans à l’école).

À un moment, à cause d’une photo où je ressemble à un fantôme,  j’ai pris conscience de la gravité de mon problème. Et j’ai commencé à réfléchir à une façon pour sortir de la solitude, qui était devenue comme une prison mentale. Je me suis rendue compte que les gens que j’avais vraiment envie de voir et de rencontrer étaient ailleurs et j’ai commencé à voyager pour les retrouver. J’ai été géographiquement chercher ma vie sociale. Et puis, me sentant complètement décalée et stupide, j’ai consacré tout mon temps libre et mon énergie restante à me tenir au courant de l’actualité, à lire, à voir des films. Il a fallu une année de plus et un autre déménagement pour que je me retrouve définitivement.

Patricia, vous n’en êtes pas à ce stade. Vous avez envie de vous ouvrir, vous lisez et répondez à des annonces (même si ce n’est pas une réussite pour l’instant). Vous êtes dans une posture active et je ne peux que vous féliciter pour cela. Malgré tout, vous souffrez de la solitude.

Et au vu de votre situation, le contraire aurait été étonnant. Vous avez été pendant des années maman solo, vous avez souffert du chômage, saviez-vous que ces deux facteurs sont de ceux qui favorisent le plus l’isolement? Vous n’êtes pas seule dans votre malheur. À des degrés divers, et pendant des périodes variables, il y a aujourd’hui en France des millions de personnes qui souffrent d’isolement et la solitude. 

Mais, en ce qui vous concerne, une compagnie ou une amie, ce n’est pas quelque chose qui se trouve simplement par catalogue. Cela nécessite d’abord que vous ayez une attitude d’ouverture, à l’aise avec vous-même. Ne cherchez plus l’autre, cherchez vous. Qu’aimez vous faire vraiment? Il existe aujourd’hui des réseaux sociaux pour toutes les passions (le cinéma, la cuisine, les chats, les voyages). Impliquez-vous. Dans un blog, sur un forum, ou dans une association. Faites ce que vous aimez, vivez-le, parlez-en. Vous n’avez rien de plus à faire pour reconquérir votre vie sociale. Les rencontres, amoureuses ou amicales, se feront d’elles-mêmes. 

Vous existez, Patricia. Vous avez eu une vie riche avec ses drames et certainement ses bonheurs. Votre voix compte autant qu’une autre. Vous nous l’avez faite entendre et je vous en remercie. Ne vous arrêtez pas, continuez à vous exprimer et à exister. Ma réponse aujourd’hui est la preuve que votre voix ne s’est pas perdue. Continuez à faire du bruit, où vous voulez, aussi fort que vous pouvez, et vous aurez des réponses, je peux vous l’assurer.

Lucile Bellan
Lucile Bellan (173 articles)
Journaliste
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