Monde

En vingt-cinq ans, le pape a changé, sa vision de l'Europe aussi

Henri Tincq, mis à jour le 25.11.2014 à 7 h 10

Là où son prédécesseur Jean-Paul II avait rêvé, en 1988 à Strasbourg, d’une Europe néo-chrétienne et fédérale, le pape François veut une Europe solidaire et sociale, une Europe de l'esprit plus qu'une Europe du marché. Un sacré pari.

Le pape François après une audience générale, le 30 avril 2014. REUTERS/Alessandro Bianchi.

Le pape François après une audience générale, le 30 avril 2014. REUTERS/Alessandro Bianchi.

Vingt-cinq ans après Jean-Paul II, un pape est de retour, mardi 25 novembre, à la tribune du Parlement de Strasbourg et à celle du Conseil de l’Europe. Depuis son élection en mars 2013, on attendait de connaître la «vision» européenne du pape François, premier non-Européen à la tête de l’Eglise catholique, venu de cette Argentine où ses grands-parents piémontais avaient choisi d’immigrer au début du siècle dernier.

En 1988, quand le Polonais Jean-Paul II s’était adressé aux députés de Strasbourg, l’Europe ne comptait que douze Etats membres. Le mur de Berlin dressait encore sa frontière réputée infranchissable, blessure au coeur d’un continent divisé entre deux systèmes idéologique, politique, économique et militaire. Bien peu, alors, imaginaient que ce mur allait s’effondrer en quelques jours l’année suivante.

Pour Karol Wojtyla, cette issue était pourtant inéluctable, tant il était convaincu que l’Europe, de l’Est à l’Ouest, au-delà d’une division qu’il jugeait artificielle et provisoire, était unie par une même culture et une racine, biblique et chrétienne, commune. Pour lui, sans nier les héritages juif, musulman, byzantin ou celui des Lumières, c’est le christianisme qui avait le plus profondément imprégné l’Europe, sa civilisation, sa culture, ses mœurs, son idéal de vie. En témoigne son considérable patrimoine littéraire, musical, pictural, architectural.

Et ce pape, qui contribua tant à la chute du communisme dans son pays natal, avait dit à Strasbourg, en 1988, que la construction européenne n’avait d’autre sens que de restituer la communauté de culture et de destin, autour de leurs racines chrétiennes, qui lie les peuples  appartenant au Vieux continent. La «réconciliation», suivant la Seconde Guerre mondiale, était déjà l‘intuition des «pères fondateurs» de l’Europe, ces grandes figures démocrates-chrétiennes que furent le Français Robert Schuman, l’Italien Alcide de Gasperi, l’Allemand Konrad Adenauer. Cette Europe, alors dite «violette» (la couleur des évêques) par dérision, ne pouvait être que chrétienne, libérale et fédérale.

Un rêve fédéral épuisé

Les temps ont changé. L’Europe que rencontre le pape François n’est plus celle du pape polonais. L’Union s’est élargie à 28 États et est dotée de compétences plus larges. Le Parlement de Strasbourg détient davantage de pouvoirs.

Mais le rêve fédéral s’est largement épuisé. Un élargissement mal maîtrisé, une crise économique dévastatrice –plus de 10% de chômeurs dans l’Union–, la complexité des institutions communautaires, l’incapacité des dirigeants à parler d’une même voix sur la scène internationale, la gestion chaotique des flux migratoires du sud de la Méditerranée sont autant d’éléments qui concourent au désenchantement et éloignent l’Europe de sa base populaire. Les dernières élections du printemps 2014 ont confirmé ce net glissement vers une droite souverainiste et une extrême-droite populiste.

Jean-Paul II à Strasbourg, le 8 octobre 1988.

Le rêve de Jean-Paul II d’une Europe réunifiée autour de son identité chrétienne a aussi largement échoué. La chute du rideau de fer, l’écroulement du régime soviétique, l’élargissement de l’Union européenne à l’Est, en 2005, ont inauguré une ère de paix et de liberté religieuse sans précédent dans le Vieux continent. Mais ils n’ont pas fait place à l’Europe chrétienne rêvée par les milieux catholiques conservateurs. Un «néo-cléricalisme» a bien tenté de se manifester dans les anciens pays de l’Est, mais il a suscité beaucoup de résistances lors de polémiques sans fin sur l’avortement, sur la restitution de leurs biens d’autrefois aux Eglises, sur l’introduction de cours de religion à l’école, sur la signature de «concordats» jugés trop favorables au Vatican et à la hiérarchie catholique.

Partout en Europe, sauf dans quelques poches de résistance comme en Pologne, la «sécularisation» a triomphé, fruit d’histoires nationales et d’un effritement général de la mémoire et des valeurs fondées sur le christianisme. La société agnostique ou multiculturelle, qui domine désormais ce Vieux continent où pourtant progresse l’islam sous les vagues d’émigration, marque la fin d’un temps, toujours idéalisé par certains, où la foi chrétienne jalonnait l’existence quotidienne, était le premier «marqueur» des rapports sociaux, fournissait les repères culturels, symboliques, moraux, indispensables au fonctionnement d’une société, et inspirait ses plus grandes œuvres artistiques.

L’Union européenne en a tiré les conséquences. A l’initiative de pays de tradition laïque comme la France, elle a rejeté, au début des années 2000, toute mention de Dieu ou des racines chrétiennes dans le Préambule de son premier traité constitutionnel. Le pape François ne revient pas sur ce sujet polémique. Devant les églises qui se vident et qu’on est obligé de fermer ou de reconvertir –aux Pays-Bas, en Angleterre ou en Allemagne–, devant des assemblées de fidèles réduites comme peau de chagrin et devant des séminaires désertés, il fait le constat d’une disparition du christianisme dans le continent qui l’a vu grandir, s’affermir, régenter autrefois ses lois et ses mœurs. L’Europe est un continent devenu «apostat», c’est-à-dire qu’il a rompu avec sa foi d’origine, déplorait déjà son prédécesseur allemand Benoît XVI.

Davantage qu’une province du grand capitalisme mondial

Mais le pape latino-américain, venu d’un continent où les fortunes les plus insolentes côtoient les masses rurales ou urbaines les plus déshéritées, a acquis sa notoriété par la dénonciation de l’économie libérale, de la frénésie de consommation matérielle, de la mondialisation financière. Pour lui, celles-ci font désormais figure de religion de substitution dans le Vieux continent. L’Europe est «fatiguée», «blessée», stérilisée. Elle ne fait plus d’enfants, exclut ses jeunes –75 millions d’Européens âgés de 25 ans, dont la moitié au chômage en Espagne, en Italie, etc– et ses personnes âgées à qui, dit-il, on n’offre plus comme perspective qu’une «euthanasie dissimulée».

A Lampedusa, en juillet 2013, le pape François avait dénoncé «la mondialisation de l’indifférence» face à la tragédie des embarquements de migrants venus des zones de conflits en Afrique et échoués en Méditerranée. Depuis, à chaque nouveau naufrage, il redit sa honte et crie au scandale. Il devait répéter à Strasbourg que le repli national, qui permet aux partis extrémistes de prospérer, est la pire des tentations pour l’Europe.

Ce n’est donc plus d’une Europe néo-chrétienne et fédérale qu’il rêve, comme le faisaient ses prédécesseurs venus de Rome, de Pologne ou d’Allemagne. Mais d’une Europe qui soit davantage qu’une province du grand capitalisme mondial. D’une Europe sociale et solidaire, respectueuse de l’environnement, capable d’accueillir les milliers de personnes qui fuient leur patrie, vont chercher, à Londres, à Paris ou à Milan, du travail, un peu de liberté et une vie meilleure. Une Europe de l’esprit contre l’Europe du marché. Un sacré pari.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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