Culture

«Mateo Falcone», ou comment un des meilleurs romanciers de l'année en a aussi signé un des plus beaux films

Temps de lecture : 2 min

Eric Vuillard réussit de manière remarquable son passage à la mise en scène.

«Mateo Falcone», d'Eric Vuillard.
«Mateo Falcone», d'Eric Vuillard.

Il arrive qu’un bon écrivain tourne aussi des films –et qu’un bon cinéaste publie des livres. Il est sans exemple que sortent à la même saison un des meilleurs romans de l’année et un film tout à fait remarquable, portant la même signature, celle d’Eric Vuillard. Quoi qu’en aient décidé les jurys des prix littéraires, Tristesse de la terre (Actes Sud) est assurément un des plus beaux livres parus cet automne. Et Mateo Falcone est une des seules propositions de cinéma véritablement mémorables en ce dernier trimestre surpeuplé de films prévisibles et oubliables.


Vuillard n’a pas les deux pieds dans le même sabot. L’an dernier, il se signalait en publiant simultanément deux ouvrages aussi remarquables l’un que l’autre, Congo et La Bataille d’Occident (également chez Actes Sud). Le doublé de cette année est lui seulement apparent, Mateo Falcone ayant été tourné en 2008. Mais le film (1h05) partage avec les livres leur concision et une ambition comparable, même s’il semble que ce soit par un biais artistique différent.

Alors que les trois ouvrages sont des créations constituées d’éléments factuels très précis centrés autour d’un événement politique de première magnitude (la colonisation, la Première Guerre mondiale, le génocide des Amérindiens), le film est une adaptation de la nouvelle éponyme de Prosper Mérimée et s’inscrit immédiatement sur un horizon mythologique, dégagé de tout ancrage temporel ou géographique particulier.

C’est pourtant bien la même quête, esthétique et politique, qui les anime: celle de parvenir, par ses choix ici d’écriture, là de mise en scène, à faire entrer en résonance le plus immédiat et le plus lointain, le plus matériel et les idées les plus amples et les plus essentielles. La certitude que l’univers vibre de ses beautés et de ses horreurs dans le plus petit objet, l’événement le plus local. Avec la même ligne d’horizon implacable: comment les humains sont-ils capables de ça?

Car moins que des idées, ce sont des interrogations qui portent l’œuvre d’Eric Vuillard. Collé au souffle des protagonistes et à celui du vent qui balaie les champs, palpitant comme les muscles et comme l’orage, angoissé par la violence des hommes et ébloui par la splendeur du monde, le film est bien, comme le texte de Mérimée, centré sur la vengeance et l’emprise meurtrière du code de l’honneur. Et de l’Ancien Testament à aujourd’hui, innombrables sont les points de contact avec notre monde réel et imaginaire, ce monde où l’archaïque cesse de ressurgir.

Laconique à l’extrême mais bruissant de mille sons, filmant les paysages comme des visages et les visages comme des paysages, Mateo Falcone construit un univers à la fois légendaire et étonnamment concret.

Le parti pris de la réalisation, captant en vastes plans-tableaux la chorégraphie tendue des travaux, des météores et de la violence, la brusquerie foudroyante d’un déséquilibre entre le temps long du labeur de l’enfant avec ses troupeaux, l’irruption de la traque, l’enchaînement des meurtres, compose une invocation, une incantation qui doit tout aux puissances du cinéma et pratiquement rien à celles de la littérature. Ce qui n’est pas la moindre réussite de ce passage à l’acte de la mise en scène de la part d'un si remarquable écrivain.

Mateo Falcone

d’Eric Vuillard, avec Hugo de Lipowski, Florian Cadiou, Thierry Levaret, Pierre Moure. 1h05. Sortie le 26 novembre 2014.

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Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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