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Coupe Davis: ça fait quoi, de perdre le cinquième et dernier match décisif en finale?

Jacques Besnard, mis à jour le 23.11.2014 à 10 h 57

Le point commun entre le Suédois Nicklas Kulti, le Français Paul-Henri Mathieu et l’Argentin José Acasuso? Une cruelle défaite lors de la rencontre décisive de la finale de la Coupe Davis. Les trois joueurs ont accepté de raconter l’histoire du match de leur vie, entre pression, passion et… déception.

Paul-Henri Mathieu consolé par son coéquipier Fabrice Santoro après sa défaite en finale de la Coupe Davis 2002. REUTERS/STR New.

Paul-Henri Mathieu consolé par son coéquipier Fabrice Santoro après sa défaite en finale de la Coupe Davis 2002. REUTERS/STR New.

Quoi de plus aléatoire qu’un match de tennis? Un coup droit sur la ligne ou une amortie chanceuse peuvent vous emmener au nirvana. Une bande du filet ou une satanée double faute peuvent vous transporter six pieds sous terre. Tous les tennismans, professionnels ou joueurs du dimanche, ont connu cette frustration: passer à quelques points d’un match. De quoi casser sa raquette, se brouiller avec ses meilleurs potes ou tirer un trait définitif sur une brillante ou éphémère carrière.

Que ressent-on quand on perd, en quatre ou cinq sets, le cinquième match décisif d’une finale de Coupe Davis, épreuve survenue lors de près d'un quart des finales, et que pourraient connaître Gaël Monfils ou Stanislas Wavrinka ce dimanche 23 novembre si le quatrième match ramenait la France à égalité avec la Suisse? Trois joueurs ont vu le Saladier d'argent leur passer sous le nez au dernier moment et ont accepté de nous en parler: le Français Paul-Henri Mathieu, le Suédois Nicklas Kulti et l’Argentin José Acasuso, dit «Chucho».

Trois appelés de dernière minute

La finale France-Suède de 1996.

En 1996, la tâche de Nicklas Kulti n’est pas aisée. Alors qu'il est loin d’être un ténor du circuit et qu’il sort à peine de sa défaite en double face à la paire française Forget-Raoux lors du troisième match, son coach lui annonce qu’il doit remplacer le vétéran Stefan Edberg, blessé le vendredi contre Cédric Pioline: «Le samedi soir, le coach vient me trouver et me dit: "Tu es sélectionné demain pour jouer contre Boetsch…". C’était très excitant, je voulais vraiment le jouer, j’étais en bonne forme. Bizarrement, j’ai parfaitement dormi. C’était lui qui avait la pression car il était devant moi au classement ATP.»

Paul-Henri Mathieu a connu une expérience similaire en 2002. A l’époque, Paulo a 20 ans quand Arnaud Clément, le titulaire en simple, se blesse à deux jours de la finale contre la Russie:

«Guy Forget, le capitaine, me l’annonce le mercredi. A ce moment, je suis hyper excité car on me donne la possibilité de réaliser un rêve de gamin, et aussi dérouté parce que c'était ma première sélection.»

Défi compliqué? Doux euphémisme. Comme d’essayer d’avoir le permis au volant d’une Formule 1, d’être nommé dans les cuisines d’un palace après son BEP, de traverser l’Atlantique en Optimist.

Même son de cloche pour l’Argentin José Acasuso à Moscou en 2006, qui doit remplacer au pied levé son compatriote Juan Ignacio Chela, défait le vendredi par Nikolay Davydenko. Son adversaire du jour: Marat Safin, chez lui, à Moscou. Pas un cadeau quand on se rappelle les qualités du Russe.

Quand faut y aller…

Une fois l’annonce faite et après la nuit, il y a l’insoutenable quatrième match. Des heures à attendre le dénouement de la partie précédente, dans l'espoir de jouer pour la gagne quand son équipe est menée 2-1 après le double, comme pour Kulti en 1996 et Acasuso en 2006. Ou l'inverse, comme pour Paul-Henri Mathieu, qui ne faisait pas le malin dans le vestiaire de Paris-Bercy en assistant à la défaite de Sébastien Grosjean, synonyme de cinquième et dernier simple décisif:

«Je suis seul, et évidemment tu cogites. Pour éviter que je ne tergiverse trop, Julien Escudé est venu me voir dans le vestiaire et on est sorti marcher sur le parking de Bercy pour décompresser. C’est important, car je ne savais vraiment pas à quoi m’attendre.»

Quand ils rentrent, nouveau rebondissement. Alors que Mathieu est en train de se préparer mentalement à jouer Yevgueni Kafelnikov, le mythe russe jette l’éponge:

«Trente minutes avant, j’apprends que je vais jouer contre Mikhail Youzhny, un joueur de 20 ans lui aussi. Evidemment, quand tu t’attends à jouer un autre joueur, c’est compliqué mais il faut s’adapter.»

Pour José Acasuso, la pression est d’autant plus forte à Moscou que son pays n’a jamais soulevé le Saladier d’argent. Les Argentins attendent ce moment depuis 25 ans et la défaite de la bande à Guillermo Vilas face aux Etats-Unis:

«Je suis nerveux et c’est normal. C’est plus difficile qu’un match sur le circuit car tu représentes ton pays, les gens te suivent. Contrairement aux tournois habituels, tu ne joues pas pour toi mais tu joues pour les autres.»

Reste qu’en dépit des angoisses, il faut bien montrer le bout de sa raquette à des dizaines de milliers de personnes présentes dans la salle et aux millions de téléspectateurs captivés assis sur leur canapé. A ce moment-là, évidemment, les épaules d’un seul homme ne sont pas bien larges pour supporter un tel poids. «Il y a une foule incroyable. C’est un moment spécial. Tout le pays regardait le match. Je mentirais si je disais que je n’étais pas nerveux. C’est un mélange de différentes sensations, de stress mais aussi d’excitation. Peu de joueurs ont la chance de vivre ce genre de matchs», s’enthousiasme le Suédois.

«Je me suis vu gagner»

La fin de la finale France-Russie de 2002.

Malgré son jeune âge et la pression, Paul-Henri Mathieu rentre parfaitement dans son match, prenant à la gorge un jeune Youzhny complètement tétanisé par l’enjeu. «Quand je rentre sur le court, je suis surmotivé. Je n’ai pas le choix ou alors je me troue. Lui, au contraire, il est inexistant. Du coup, à un moment, je me suis vu gagner…» Erreur. Le match va basculer. Mené 2 sets à 0, le Russe revient métamorphosé et s’offre le gain du troisième set. «D’un coup, il s’est mis à bien jouer. A un moment donné, ça ne pouvait pas être pire. Il a joué de manière incroyable.» La quatrième manche est un combat de titans entre les deux jeunes. Le Strasbourgeois résiste et est à seulement deux points du match à 5-4: «Malheureusement, je n’ai pas su saisir ma chance à ce moment, contrairement à lui dans la dernière manche qui gagne sur sa première balle de match. C’est le sport. Ca se joue à rien… Tu peux toujours te dire, si j’avais fait ci, si j’avais fait ça. C'est la vie, il y a des choses plus graves.».

Que doit alors dire le Suédois Kulti? Son match contre Arnaud Boestch reste sans doute comme l’un des plus disputés de l’histoire de la compétition. Ceux qui y ont assisté n'ont sans doute pas oublié le combat de près de 5 heures que se sont menés les deux joueurs. Le pauvre Kulti a eu trois balles de match sur le service du Français avant de perdre 10-8 dans la dernière manche…

«Dans les quatrièmes et cinquièmes set, j’avais des crampes dans toute la jambe. Je ne pouvais même plus bouger. Je ne pouvais pas rentrer dans des longs échanges, je devais rapidement tuer le match. J’ai manqué mes trois retours. Je peux vous dire que ces coups, je les ai refait des millions de fois dans ma tête. J’aurais vraiment aimé gagner ce match plus que tous les autres mais je n’ai pas d’autre choix que de vivre avec.»

La défaite d'Acasuso face à Safin en 2006.

Spécialiste de la terre battue, Acasuso va lui aussi tout donner pour tenter de faire tomber Safin sur dur. Dans un duel de cogneurs, il n’arrive pas à s’imposer et s’incline logiquement en 4 sets au terme d’un rageant tie-break. Ce jour-là, l’Argentin est sans doute passé moins près de l’exploit que Kulti et Mathieu, mais il n’en est pas moins frustré. «Chucho» reste, en effet, le seul joueur à avoir perdu à deux reprises un match décisif d’une finale de coupe Davis.

Deux ans plus tard, sa défaite en cinq sets face à Fernando Verdasco à Buenos Aires lors du quatrième match en 2008 coûte une nouvelle fois le titre à son pays: «Les deux finales perdues sont aussi douloureuses. Mais celle à domicile devant le meilleur public du monde reste certainement la plus dure. J’ai essayé de ne pas penser à la première finale avant ou pendant le match, mais c’était très difficile, car même si tu ne le veux pas, les souvenirs resurgissent.» 

«Trois jours cloué au lit»

Comment, en effet, oublier la pire défaite de sa carrière? Bizarrement, les trois joueurs n’ont pratiquement plus aucun souvenir des minutes qui suivent la rencontre. Seulement des bribes. Les images sont là pour rappeler leur douleur. Le clan d’en face qui fait la fête, le ciel qui s’abat sur leur tête. Les trois fondent en larmes. «A ce moment, je suis complètement dévasté d’avoir raté une occasion unique», se rappelle Kulti, qui choisit de s’isoler quelques jours dans les montagnes suédoises avec sa copine pour tenter d’oublier. «C’était la fin de la saison. J’étais mort physiquement et mentalement. Quand la pression est retombée, je suis tombé malade et j’ai passé trois jours avec 40 degrés de fièvre à dormir, cloué au fond de mon lit.»

Les heures et les jours qui suivent la désillusion sont bien évidemment traumatisants. Acasuso décide lui aussi de prendre rapidement quelques jours de vacances «pour se reposer et passer rapidement à la saison suivante». Mathieu aurait bien voulu faire de même:

«Je ne pouvais plus marcher pendant trois jours. Je n’ai jamais eu autant de courbatures dans ma carrière. La tension est ressortie et je me suis rendu compte qu’il y avait plein de paramètres extérieurs que je n’avais pas su gérer.»

Le Français se remet très vite à l’entraînement, trop vite certainement. La semaine d’après, il se blesse aux abdominaux: «On se dit qu’on va se relever et là je me fais une déchirure et je ne peux pas jouer pendant quatre mois. C’est le plus gros coup dur.»

«Un frein à ma carrière»

Qu’est-ce qui aurait changé dans leur vie s’ils avaient soulevé le Saladier d'argent? Kulti, qui a depuis ouvert une académie à Stockholm, notamment avec Magnus Norman, pour les jeunes joueurs suédois, le sait puisqu’il a finalement été sacré les deux saisons suivantes, apportant qui plus est à chaque fois le point gagnant lors du double. «Je l’ai remportée, et heureusement», avoue-t-il. «Ca aide à faire passer la pilule. J’ai remporté mes deux matchs en double mais le moment le plus excitant de ma carrière, ça reste quand même ce match contre Arnaud Boetsch.»

Les deux autres n’ont pas eu la chance du Suédois. Pour l’Argentin, qui a arrêté sa carrière à l’âge de 29 ans, en 2012, la Coupe Davis semble être une obsession. Celui qui travaille désormais pour Havas Sport à Buenos Aires rêve ainsi d’être le prochain capitaine de l’équipe argentine de tennis: «Les meilleurs souvenirs de ma carrière, je les ai eus en représentant mon pays en Coupe Davis. Ça donne envie de gagner ce trophée.»

Depuis, Paul-Henri Mathieu, toujours sur le circuit, a connu d’autres galères. En témoigne son indisponibilité de 18 mois après une terrible blessure au genou, relatée dans l’excellent Intérieur Sport de Canal Plus. Mais cette défaite lui a longtemps collé à la peau:

«Ca n’aurait rien changé, mais j’aurais été plus tranquille avec les médias. On m’en a parlé pendant très longtemps. J’ai reçu du soutien, mais aussi des critiques. Les journalistes m’ont catalogué comme un joueur faible mentalement.

 

Il faut rappeler que je revenais tout juste de blessure quand on m’a appelé. Je n’avais pas joué depuis six semaines. C’est injuste et stupide. Si j’étais passé à côté, oui, mais là…

 

Ca été un gros coup de frein dans ma carrière mais je ne regrette pas. C’est un moment unique, et j’ai eu de la chance. Que tu gagnes ou que tu perdes, disputer un cinquième match décisif en finale de Coupe Davis, ça te marque toute ta vie.»

Jacques Besnard
Jacques Besnard (65 articles)
Journaliste
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