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Nietzsche et les anarchistes, une influence paradoxale?

Adrien Pollin et Nonfiction, mis à jour le 21.11.2014 à 17 h 37

Quel point commun entre Adolf Hitler, Michel Onfray, Benito Mussolini et Albert Camus? Friedrich Wilhelm Nietzsche. Comme le dit Max Leroy en ouverture de son étude, «jamais vieux garçon n’engendra tant d’enfants»

Nietzsche / Studio Gebrüder Siebe via Wikimedia Commons (domaine public)

Nietzsche / Studio Gebrüder Siebe via Wikimedia Commons (domaine public)

Dionysos au drapeau noir. Nietzsche et les anarchistes
Max Leroy

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«I’m an antichrist, I’m an anarchist!» vociféraient les Sex Pistols en 1977. Pas sûr pour autant que Rotten ou Sid Vicious aient lu Nietzsche, son Antéchrist ou le reste de son œuvre, à la grande différence des vrais penseurs de l’anarchie comme Max Leroy le met en évidence dans son ouvrage: «Nietzsche n’était pas anarchiste mais tous les anarchistes qui l’ont aimé n’étaient pas analphabètes» (p.12). On retrouve au cœur de l’ouvrage des portraits des «héritiers hérétiques» selon la formule consacrée à l’un des chapitres (p.43) qui détaille l’affiliation au drapeau noir conjuguée à l’influence du penseur allemand: Hakim Bey connu pour ses TAZ (Temporary Autonom Zone); Michel Onfray (pour les plus contemporains); la voyageuse Emma Goldman (1869 – 1940), la communarde française Louise Michel (1830 –  1905), la militante à la Confédération nationale du travail en Espagne Federica Montseny (1905 – 1944), pour ne pas oublier les femmes qui ont fait l’histoire; les oubliés tel le colombien Biófilo Panclasta (1879 – 1942) ou le poète italien Renzo Novatore (1890 – 1922); les plus populaires enfin: Albert Camus (1913 – 1960), Léo Ferré (1916 – 1993)...

«Que peut-on prélever dans l’œuvre de Nietzsche en vue d’une pensée philosophique et politique socialiste libertaire?» (p.29) Max Leroy parvient à répondre à cette question en effectuant des synthèses qui révèlent une connaissance documentée et profonde de l’histoire de l’anarchie et de ses protagonistes, le tout dans un style hérité d’une lecture étayée du philosophe allemand. Dépassant le seul sujet libertaire, l’ouvrage porte plus largement sur les relations de la pensée nietzschéenne avec les idées politiques.

Le surhomme contre les idéologies

Les interprétations politiques de la pensée nietzschéenne, largement récupérée par les extrêmes, sont multiples. L’ouvrage se compose d’abord comme un terrain à déminer avant de trouver la substance de la poudre proprement libertaire. L’auteur le rappelle, l’extrémisme supposé revient principalement à la trahison fraternelle d’Elisabeth, la sœur antisémite qui tronqua les textes de son frère pour acculer son nom dans les bottes des nazis et des fascistes: «la race des maitres». On apprend qu’en plus du parti national socialiste, Mussolini, authentique homme de lettre, est un fervent admirateur de sa prose, oubliant les dénonciations de la «bêtise anti-française et antisémite», des dérives de l’Etat, du dégoût des masses et des moqueries des gesticulations des hommes qui haranguent les foules...

L’auteur évoque certains éléments biographiques du philosophe pour en souligner la cohérence avec ses idées: c’est le cas de son nomadisme qui débute en raison de son poste à l’Université de Bale qui le pousse à abandonner la nationalité prussienne à 25 ans. Son vagabondage est également thérapeutique puisqu’il recherche tout au long de sa vie un climat favorable adapté à sa santé précaire, ce qui lui permet dans le même temps de fuir la culture allemande qui le répugne et de renouer physiquement les liens avec les vestiges de la méditerranée antique en Italie et dans le Sud de la France. L’esprit de supériorité belliqueux adopté par le terreau antisémite vient heurter sa conception organique et laborieuse du surhumain. Et les erreurs d’interprétation des totalitaires sont aussi effroyables que nombreuses (à tel point qu’en 1947 à Nuremberg on cite le nietzschéisme comme source alimentant le nazisme), puisqu’elles prennent à la lettre: la célèbre formule d’Ivan Karamazov du roman de Dostoïevski «si Dieu est mort, tout est permis»; le surhomme pour justifier l’extermination et la domination; les réponses concrètes aux appels à la guerre quand Nietzsche aspirait uniquement à celle des concepts et des valeurs; la «volonté de puissance» au sens martial tandis que la signification étymologique se traduirait plus par une «contribution à la puissance de la vie», la célébration de sa légèreté…

Le discours de Zarathoustra ne saurait trouver écho dans les idéologies populistes braillardes pour Max Leroy, car s’il a pu être détourné dans des textes tronqués, la pensée nietzschéenne est en elle-même opposable. Elevant l’individu au-dessus de toute forme de fictions coercitives (Dieu, L’Etat, ou même dans certain cas «le peuple»), le surhomme est en lui-même celui qui se dégage des foules et des chimères. Loin de prôner l’égalité entre les hommes, les marxistes ont (légitimement) dénoncé l’esprit aristocrate revendiqué de Nietzsche, dans un mépris de caste, mais ont porté (à tort) des accusations antisémites: malentendu des coups portés au judaïsme (La Généalogie de la Morale) pour avoir permis la figure du prêtre et pour avoir façonné un occident judéo-chrétien empli de culpabilité métaphysique.

Georges Bataille, dans sa revue Acéphale du 21 janvier 1937 titrée Nietzsche et les fascistes, écrivait: «Que ce soit l’antisémitisme, le fascisme, que ce soit le socialisme, il n’y a qu’utilisation. Nietzsche s’adressait à des esprits libres, incapables de se laisser utiliser». Donc des anarchistes?

Nietzsche contre les anarchistes

L’anarchie considérée comme une branche du socialisme est elle-même un prolongement laïc du christianisme. Max Leroy débute son livre en citant douze passages où Nietzsche s’attaque, au fil de ses œuvres, à l’étendard noir et rouge ou du moins l’image qu’il s’en fait, simplifiée à une réflexion enracinée sur le concept du ressentiment. Propre aux dogmes socialistes ou catholiques, la haine supposée qui germe dans la pensée va jusqu’à la comparaison avec les antisémites car «tous deux masquent leur désir de vengeance sous les oriflammes de la justice» (p.15).

Dionysos au drapeau noir est un sujet d’étude qui peut paraître ambivalent: évident dans le sens où la volonté de dépasser le Bien et le Mal se place sur le front libertaire; contre-intuitif étant donné que le prédicateur de la mort de Dieu méprisait le courant anarchiste, condamnant les actes libertaires contemporains qui explosaient en parallèle de sa dynamite réflexive à partir du milieu du XIXe siècle (idées et méfaits de petits gangsters comme de réels idéalistes). L’anarchie est une présence contemporaine qui prend différents noms, endosse différentes chairs: Black Friday de 1887 à Chicago, Proudhon, Bakounine, Kropotkine, les assassinats de Sadi Carnot, de Humbert 1er (roi d’Italie) à Monza, ou encore celui de Mc Kinley aux Etats-Unis en 1901…

Devant cette multitude de faits, de noms se revendiquant du même bord, Nietzsche ne retient que les éclats de violences, révoltes à visage de Lion (selon la célèbre métaphore d’Ainsi parlait Zarathoustra) propres aux idéalistes, tandis que Max Leroy dévoile au fil de son livre les figures de l’enfant chez les libertaires. L’ouvrage permet de dépasser cette vision étriquée, révélant une parenté réconciliable au travers de mini-biographies passionnantes de personnalités qui auront signé de leur radicalisme le monde.

Les anarchistes avec Nietzsche 

Les études des auteurs et activistes libertaires abondent en références, éléments historiques et révèlent la finesse d’expertise de Max Leroy (tant par le choix des personnalités littéraires ou politiques que par le développement biographique). Elles illustrent les nuances du courant, ses résurrections dans le temps, et mettent en évidence la portée éthique de l’engagement anarchiste, d’abord symbole d’une subjectivité qui revendique son inaliénabilité.

Le nietzschéisme et l’anarchisme dénombrent sept positions caractéristiques semblables qu’énumère l’auteur (en réalité huit mais l’on a préféré regrouper «Contre l’Etat» et «Ni obéir ni gouverner») et que l’on peut présenter dans une grille des similitudes nietzschéennes et anarchistes:

- Le réalisme opposé à l’idéalisme: Pour Nietzsche comme pour les anarchistes, le monde n’est constitué que de matières. Le rapport aux choses est uniquement celui de l’immanence, la transcendance n’étant qu’une manufacture d’idoles abstraites et nébuleuses. Ce matérialisme est une lecture curieuse au travers de la plume du prosateur qui en brisant la métaphysique semble parfois en chercher une nouvelle avec des styles littéraires variés: aphorismes, récits métaphoriques… loin d’une logique lourde, et en dehors de tout système qui compose la tradition de l’histoire de la philosophie.

- «Ni Dieu…»: L’homme croyant souffre de ne pas pouvoir être sa propre finalité comme la nature humaine est coupable et endettée. Si les textes des anarchistes et de Nietzsche sont extrêmement virulents en affirmant la volonté de vivre sans Dieu, Leroy rappelle qu’ils ne sont que de maigres traces d’encre face aux bains de sang sur lesquels flottent les religions. Leur condamnation tient tant aux faits macabres de l’histoire qu’à l’étranglement psychologique qui encourage la haine de l’homme contre lui-même.

- «… Ni maîtres»: Le philosophe apatride qui aime vanter l’européanisme français revendique l’éthique de l’esquive car il est «aussi odieux de suivre que de guider». «Là où cesse l’Etat, commence l’homme» peut-on lire dans Ainsi parlait Zarathoustra. Les libertaires parlent ainsi d’un instrument de domination se prévalant du peuple pour mieux s’en jouer. Pour les néo-anarchistes tels Michel Onfray, Noam Chomsky, Normand Baillargeon ou Hakim Bey, il faut changer de cible aujourd’hui. Ce n’est plus l’appareil étatique le «plus froid» qu’il faut fuir (ou abattre) mais les monstres multinationaux immergés du flux financier global.

- Anticapitalisme: Le salaire est la contrepartie de la dignité car l’on reste un «esclave même avec des chaines en or» (p.33). Si le philologue dénonce les dangers de l’argent, il ne s’en remet à aucune action collective pour renverser le système et prêche encore la fuite, acte héroïque dont seuls sont capables une poignée de souverains pauvres apatrides pour reprendre la citation de Biòfilo Panclasta dans Siete Años Enterrado Vivo: «vivre en cavalier, sans cheval ni argent». Cette conception égoïste, anti-altruiste, entre en opposition avec les marxistes dont les anarchistes se dégagent également: la domination du prolétariat reste une forme aliénante, il ne faut pas s’emparer du système mais en sortir, ou en recréer un.

- La vie modeste: La tendance commune se vérifie dans les actes et choix de vie qui consistent à tendre à la vie modeste: se dépouiller de biens matériels, vivre en solitaire… Le malaise est le même face au consumérisme et libéralisme économique émergents, ce qui est d’autant plus vrai aujourd’hui: «On réfléchit montre en main, comme on dine, les yeux fixés sur le courrier de la Bourse. On vit comme quelqu’un qui craindrait sans cesse de ‘laisser échapper’ quelque chose. ‘Plutôt faire n’importe quoi que de ne rien faire’ […] car la chasse au gain force l’esprit à s’épuiser dans une dissimulation sans trêve, dans une duperie permanente et dans le souci de démasquer l’autre: la véritable vertu consiste maintenant à doubler son voisin» (Le Gai Savoir, §329). Pour Paul Alliès, l’anti-productivisme est l’un des fondements de l’anarchie.

- La vitalité: «Le grand enseignement nietzschéen réside dans l’amour de la vie: trop d’existences renâclent à vivre» (p.33). S’il réhabilite les jouissances du corps contre «l’idéal ascétique», cet élan vital diffère des célébrations mondaines ou de l’hédonisme consumériste. Cette substance joyeuse est d’une certaine façon ce qui manque au socialisme pour Michéa qui définit le progrès comme un mythe moderne dans L’Empire du moindre mal: «poses rebelles arrogantes et hautaines, dont le fond psychologique réel est toujours la tristesse, la jalousie ou la haine œdipienne de soi» (p.188 - 189).

- «Poétiser l’existence»: le discours est dominé par un «logos» de l’ultra-rationalité, le langage est normé, technicisé alors que les poètes épris de liberté s’engagent dans des formules contemplatives, en dehors de tout code. Edgar Morin dans Ma Gauche souhaite la réforme de «la qualité poétique de la vie» comme celle de la parole.

Max Leroy nous offre un livre précieux qui dégage, comme très peu d’écrits l’ont fait, le lien entre le dionysiaque et le libertarisme: il dénombre douze articles, ainsi que l’ouvrage I am not a man, I am dynamite de l’américain John Moore en 2004. L’Atelier de Création Libertaire de Lyon, la maison d’édition qui fête ses 35 ans nous paraît tout aussi importante à suivre car le prisme social libertaire parait encore éclairant pour questionner la société moderne. «Les mystiques radicaux», comme Hakim Bey nomme les nietzschéens et les anarchistes, ont ceci d’actuel et d’optimiste qu’ils rappellent «[qu’]il faut encore porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante.» (Ainsi parlait Zarathoustra, «Prologue de Zarathoustra»)

Adrien Pollin
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