Culture

Frédéric Beigbeder, un Renaudot pour une ligne de coke

Alexandre Lévy, mis à jour le 02.11.2009 à 13 h 26

Il règle ses comptes avec un «Etat policier».

Frédéric Beigbeder remporte le prix Renaudot 2009 pour son livre Un Roman français. C'est un prix qui ne récompense ni l'imagination, ni la découverte, explique Grégoire Leménager sur Bibliobs, «puisque le Roman français de Beigbeder est autant un roman que les Confessions de Rousseau (la comparaison s'arrêtant à peu près ici)» et que son «cruel déficit de soutien médiatique» n'est pas évident. Slate.fr republie ici le papier d'Alexandre Lévy, qui explique comment Beigbeder règle ses comptes, dans son livre, avec l'Etat policier.

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Nous sommes le 29 janvier 2008. «Je vous préviens: si vous ne me libérez pas tout de suite, j’écris un livre !» crie de sa cellule de dégrisement un homme placé la veille en garde à vue pour usage de stupéfiants. En compagnie d’autres noceurs, il avait été pris en sniffant un rail de cocaïne sur le capot d’une Bentley, dans le VIIIe arrondissement de Paris. «Vous êtes dingues de faire ça sur la voie publique, planquez-vous aux chiottes comme tout le monde! C’est de la provocation, là!», s’exclament les flics. «Nous ne sommes pas tout le monde, mon commandant. Nous sommes des écrivains. Okay?», leur rétorque-t-il. Direction le commissariat, toutes sirènes hurlantes.

Plus d’un an et demi après les faits, Frédéric Beigbeder —puisque c’est de lui qu’il s’agit— publie Un roman français (Grasset), son onzième ouvrage, déjà annoncé comme un best seller de la rentrée littéraire 2009. Tous les ingrédients du buzz médiatique y sont: une polémique sur des pages censurées, un récit autobiographique en roue libre et, last but not least, une critique frontale contre la police et la justice françaises. Lors d’un entretien sur France-Info, Frédéric Beigbeder évoque ces «colères» qui ont motivé l’écriture du livre: un procureur pervers et surpuissant et la conviction que la France est en passe de devenir un «Etat policier». Il parle de la garde à vue et, plus généralement, de l’emprisonnement comme d’une «forme de torture».

Un bourgeois derrière les barreaux

L’épisode de la GAV (garde à vue dans le jargon policier) sert, en fait, à la fois de prétexte et de fil conducteur à ce livre introspectif dans lequel Frédéric Beigbeder s’attaque à une sorte «d’Atlantide» de sa vie, à savoir l’enfance. Les pages relatant les conditions de détention et les réflexions qu’elles inspirent à l’auteur viennent pour donner une respiration (ou vice-versa?) aux épisodes purement autobiographiques. Mais elles ne sont pas moins réalistes. L’auteur décrit avec une précision clinique une réalité sans appel, celle de la misère des lieux de détention, des cellules des commissariats à la prison de la Santé en passant par le tristement célèbre «dépôt» de l’île de la Cité. C’est une «honte» pour la France, dit l’auteur qui n’est pas sans savoir que ces critiques ne sont pas nouvelles. Les médias, mais aussi les institutions européennes, ont à plusieurs reprises brocardé la France à ce sujet. On pourrait même dire qu’il enfonce une porte ouverte tant la réalité qu’il dénonce a fait l’objet d’articles, d’études et des prises de position. La surprise est que, cette fois-ci, la charge vient d’un «enfant gâté» de la jet-set, d’un «bourgeois» des beaux quartiers parisiens, comme se décrit l’auteur lui-même. «Je ne savais rien, j’ai vécu toute ma vie dans l’ignorance. Je me suis aperçu cette nuit-là que je n’avais jamais souffert», écrit-il en relatant son passage par la «souricière» du Palais de justice.

L'histoire tombe, aussi, en plein milieu de la polémique sur la multiplication des GAV en France. En mai 2009, l'Observatoire national de la délinquance (OND) faisait état d’une hausse de 35,42 % en cinq ans. D'après ce rapport, 577 816 gardes à vue ont eu lieu en 2008 contre 426 671 en 2003. Au cours des douze derniers mois, c'est 1 % de la population qui a été placée sous ce régime de contrainte, soit une personne sur cent. (Ce même rapport se félicitait aussi du taux d’élucidation des affaires, mais cette réalité-là, tout comme les causes possibles de l’explosion des GAV – durcissement des mouvements sociaux, multiplications des attaques contre des fonctionnaires de police… — restent peu commentées.) «Jeunes habitants des quartiers difficiles, infirmières, syndicalistes, agriculteurs, étrangers en situation irrégulière, enseignants... la garde à vue concerne toutes les catégories de la population», constatait Le Monde dans une longue enquête sur le sujet, publiée le 4 février 2009. La GAV concerne désormais l’auteur de 99 francs : «Il vous suffit de boire trois verres de vin et de prendre le volant, de tirer une bouffée de joint qu’on vous a tendu, d’être raflé lors d’une bagarre ou embarqué lors d’une manifestation, et si le juge ou le flic est mal luné, si vous êtes connu et qu’ils veulent se payer votre tête, ou juste arbitrairement, par pur plaisir sadique (…) et vous irez séjourner au dépôt», s’énerve-t-il.

Dialogue entre la loi et l'artiste

Beigbeder ne manque pas de décrire aussi dans le détail son face à face avec l’officier de police judiciaire (OPJ) qui le met en garde à vous. «Pourquoi vous droguez vous ?» lui demande-t-il. «Quête de plaisir fugace», lui répond l’écrivain qui déroule la longue liste des griefs qu’il a envers la société et de ceux qui, en littérature, l’ont le plus influencé pour qu’il rejoigne le «Cercle des poètes détenus». L’OPJ qui «cherche à ressembler à Yves Rénier» est néanmoins épargné par le ridicule. Aux propos de l’écrivain éméché, il oppose des arguments auxquels beaucoup de personnes sensées souscriront des deux mains: sur le fléau que représente la drogue parmi les plus jeunes, sur le côté provocateur de Beigbeder, sur les dégâts de la coke sur la mémoire, sur le fait, enfin, que l’écrivain ne se contente pas de faire du mal à lui, mais aussi à ses proches (il a une fille en bas âge…) C’était une «conversation entre la loi et l’artiste», résume aujourd’hui Beigbeder sur France-Info.

Un Beigbeder qui n’en démord pas : «J’ai le droit de tomber bien bas. Il existe un droit fondamental, celui de s’autodétruire», poursuit-il. Mais que vient faire dans son livre l’évocation des lois antijuives (auxquelles sans-famille a désobéi) lorsque le policier lui rappelle que le droit s’applique à tous, y compris aux écrivains déjantés ? «La police française a toujours eu une façon très humaine d’être inhumaine», écrit encore l’auteur et l’on se demande à quelle époque fait-il allusion. Et quel rapport avec les stupéfiants? Dans le monde idéal de Beigbeder lorsque des policiers tombent sur des jeunes des beaux quartiers en train de se «taper des rails de coke» doivent-ils détourner leur regard ou leur enjoindre gentiment d’aller se droguer ailleurs? Souhaite-il réellement vivre dans un tel monde? Frédéric Beigbeder a été aussi, par le passé, cité comme juré dans une cour d’assises. A ce titre, comme cela peut arriver à n’importe qui d’entre nous, il a condamné des responsables de meurtres et de viols. Or, il avoue aujourd’hui qu’il serait «beaucoup plus clément» après avoir fait lui même l’expérience de l’enfermement. Mais il ne propose aucune alternative à l’éloignement de la société de ceux qui ont été reconnus coupables de faits graves.

C’est certainement à la lecture de ces passages que Beigbeder devient beaucoup moins crédible, du moins au sens journalistique du terme. Ce qui n’a probablement jamais été son but: «Je me venge avec mes petites armes d’écrivain», dit encore à propos de son livre, notamment au sujet du Procureur de Paris, Jean-Claude Marin, qu’il croit responsable (à tort, selon le parquet) de la prolongation de sa garde à vue. Dans une première version de son livre, le magistrat est traité sur quatre pages de toutes sortes de noms d’oiseaux. Mais par peur d’éventuelles poursuites judiciaires, l’éditeur a demandé à Beigbeder d’atténuer ses attaques, ce qui donne néanmoins quelques passages plutôt drôles sur un «Jicé» bien habillé pour l’hiver. Mais rien de bien spectaculaire. Le lecteur attiré par le parfum de la polémique restera sur sa faim un peu comme cette ménagère qui a cru, une fois de plus, à un slogan publicitaire qui lui promettait un nouveau produit miracle pour récurer les lavabos sans frotter. Mais tout cela n’empêche nullement Un roman français d’être un bon roman. Au lecteur d’en juger.

Alexandre Lévy

Image de une: Frédéric Beigbeder, Grasset

Alexandre Lévy
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