EconomieMonde

Les Abenomics, ou l'illusion de la potion magique

Eric Le Boucher, mis à jour le 22.11.2014 à 14 h 12

La gigantesque politique de relance mise en oeuvre au Japon par Shinzo Abe a fait flop. Le pays est à nouveau entré en récession. Une leçon d'humilité pour les dirigeants de la planète. La crise est rétive. Elle exige de la patience.

Shinzo Abe, le 21 novembre 2014 à Tokyo. REUTERS/Yuya Shino

Shinzo Abe, le 21 novembre 2014 à Tokyo. REUTERS/Yuya Shino

Les difficultés de Shinzo Abe sont un rappel à l'humilité pour les responsables politiques de la planète. Pour tous ceux qui proposent des solutions faciles, toutes faites, les y-a-qu'à. Pour tous ceux même qui sont plus réalistes mais qui croient que la politique économique va donner gentiment et rapidement les résultats qu'ils attendent. La crise est plus rétive que ça.

Il est trop tôt pour conclure à l'échec, mais...

Le Premier ministre du Japon a décidé cette semaine de dissoudre la Chambre basse et d'appeler à des élections le mois prochain. Non parce que sa position politique serait devenue incertaine, elle est au contraire solide et son parti, le LDP, va remporter le scrutin sans nul doute. Il aura à nouveau le champ libre pour quatre ans devant lui, tel est le but de la dissolution. Mais c'est sa politique économique annoncée comme «magique» qui a fait flop.

Shinzo Abe est un faucon de droite en matière de politique étrangère (la Chine allait voir ce qu'elle allait voir…) et un faucon de gauche en matière de politique économique. Il était arrivé au pouvoir, fin décembre 2012, en promettant à grand son de fanfare de «remettre le Japon sur pied». Méthode: une gigantesque politique de relance en rupture avec la poltronnerie de ses prédécesseurs. Pour sortir enfin son pays de quinze années de marasme et de déflation, le hardi samouraï s'était armé de «trois flèches».

La première, monétaire: la mise au pas de la trop indépendante Banque du Japon et la mise en route à toute allure de la planche à billets. L'effet désiré est d'inonder l'économie d'argent pour faire repartir l'inflation et d'abaisser le yen pour relancer l'exportation. La deuxième, budgétaire: la banque centrale achèterait des bons du Trésor en masse pour que l'Etat puisse financer un immense plan d'infrastructures. La dernière: des réformes de structures devaient assouplir les règles entravant le commerce et le travail.

Rien n'a été aussi simple. Il est trop tôt pour conclure à l'échec des Abenomics, mais la sortie de crise s'avère, comme partout ailleurs, loin de l'image de l'envol radieux de l'oie sauvage dans le rouge soleil levant et plus proche du pataugeage peu glorieux du Premier ministre dans la boue de l'économie réelle.

Depuis six trimestres, la croissance n'aura été en moyenne que de 1,4%, guère mieux que le 1% de ses prédécesseurs. Et le Japon est actuellement retombé dans la récession. L'inflation, loin de remonter à l'objectif de 2%, reste bloquée sous la barre du 1%. Pourquoi?

Que s'est-il passé?

La baisse du yen n'a pas entraîné mécaniquement une hausse des exportations. La raison, non prévue, est que les Japonais vendent des produits de haute qualité qui dépendent peu des prix. A contrario, l'énergie qui est entièrement importée (après l'arrêt des centrales nucléaires) est devenue plus chère. Elle pèse sur le budget des ménages et pénalise la consommation.

Autre déconvenue: la liquidité monétaire abondante devait amener une hausse de la Bourse et, comme aux Etats-Unis, provoquer un «effet richesse» qui stimule la consommation. Hélas, les Japonais sont vieux, ils épargnent les gains de Bourse!

La décision de porter la TVA de 5% à 8% en avril est venue renforcer les hésitations d'achat. Cette hausse était réclamée par la majorité du LDP pour que le gouvernement montre son sérieux budgétaire malgré la relance dispendieuse. La situation financière du Japon est désastreuse, avec une dette de 240% du PIB, et le pays ne tient, comme en France, que grâce au sentiment des marchés financiers qu'il peut facilement lever des impôts. Shinzo Abe devait par la TVA démontrer qu'il pouvait. Il l'a fait, mais cette décision est accusée d'avoir cassé la reprise. Le prix Nobel Paul Krugman y voit la cause de l'«échec» des Abenomics: le Premier ministre a voulu courir deux lièvres à la fois, pour renforcer sa crédibilité auprès des marchés, il a perdu celle des consommateurs. Le gouvernement, du coup, a reporté la deuxième hausse prévue de la TVA à 2017.

Ce volet japonais du débat entre politique de la demande et politique de rigueur budgétaire qu'on retrouve en Europe (trop d'austérité?) montre que le curseur est très difficile à placer entre les deux impératifs contradictoires.

Les vraies armes ne sont pas la monnaie mais les efforts et la patience

 

Une autre mesure l'illustre. Comme la politique monétaire de grande relance devait abaisser les taux d'intérêt, les retraités (nombreux et électeurs du LDP) allaient souffrir de voir leur épargne mal rémunérée. Le gouvernement a demandé aux fonds d'épargne de revendre une part des bons du Trésor en leur possession pour acheter des actions japonaises. La hausse de la Bourse compenserait l'épargnant. Et, pour éviter que la dette japonaise tombe, au passage, dans des mains étrangères non contrôlables, la Banque du Japon a racheté le paquet grâce à une deuxième vague d'achats de titres. Toutes ces manoeuvres sans doute bien imaginées tombent hélas à plat! L'épargnant ne consomme pas et l'investisseur étranger commence à douter du sérieux de la Banque du Japon. Perte sur les deux tableaux.

La dernière flèche, les réformes, s'est elle aussi perdue on ne sait où. Shinzo Abe a réussi à ouvrir quelques milliers de postes aux femmes et à élargir les ouvertures de quelques magasins, mais les effets positifs sont faibles et de long terme. Ses réformes restent très insuffisantes.

Le Premier ministre sans doute renommé dans un mois aura quatre ans, du temps pour que ses mesures soient corrigées puis donnent des résultats. Il faudra au moins ça. En 2015, la croissance attendue au Japon ne dépassera pas 1%. Shinzo Abe s'est illusionné, il a trop cru en la relance monétaire magique, ses deux autres flèches sont restées secondaires, mal aiguisées et mal ajustées. Il n'y a pas de magie en économie. Les vraies armes ne sont pas la monnaie mais les efforts et la patience.

Article également publié dans Les Echos

 

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte