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Philae, le scientifique à la chemise pin-up et l'insondable sexisme

Matt Taylor et sa chemise à pin-ups lors du lancement de Philae. Capture d'écran de Nature Newsteam

Matt Taylor et sa chemise à pin-ups lors du lancement de Philae. Capture d'écran de Nature Newsteam

Matt Taylor, un des scientifiques en charge de la mission Rossetta, portait une chemise recouverte de pin-up très légèrement vêtues pour le lancement de Philae. Pourquoi ce n'est pas un détail.

La semaine dernière, l'Agence Spatiale Européenne faisait atterrir une sonde spatiale sur une comète. Une nouvelle énorme –historique, même.

Mais, au même moment, un autre événement tangentiellement lié à celui-ci allait susciter une polémique à peu près aussi considérable. Cet autre événement, c'est l'intervention de Matt Taylor, l'un des scientifiques en charge de la mission Rosetta et, plus précisément, son malheureux choix vestimentaire.

Jugez plutôt: il portait une chemise de bowling bariolée et recouverte de pin-up très légèrement vêtues. Ce qui a énervé beaucoup de gens. Vraiment beaucoup. Et pour ne rien arranger à l'affaire, quand Taylor a voulu expliquer les difficultés rencontrées par la mission Rosetta, il s'est exprimé en ces termes: «Elle est sexy, mais je n'ai jamais dit qu'elle était facile»

Une atmosphère imprégnée de sexisme

Eurk. Pour être sincère, je ne pense pas que Taylor soit un fieffé misogyne ou quelque chose dans le genre. Je pense juste qu'il n'a pas réfléchi deux secondes à la manière dont ses mots et sa chemise pouvaient être interprétés. Nous vivons tous dans une atmosphère imprégnée de sexisme jusqu'au trognon et il est très difficile de le remarquer –comme un poisson ne remarque pas l'eau dans laquelle il nage. J'ai vécu dans un tel environnement toute ma vie et j'étais d'un âge déjà bien avancé quand j'ai commencé à en prendre conscience et à me demander comment le surmonter. Je suis toujours dans la phase d'apprentissage.

Ce qui importe, c'est que Taylor, à l'évidence bouleversé par l'émotion suscitée, s'est sincèrement et sympathiquement excusé dès le lendemain. Pour la plupart, les gens qui avaient été choqués ont accepté ses excuses et sont passés à autre chose. 

Déferlante de commentaires mysogines

Mais les choses ne s'arrêtent pas là. Comme on pouvait le prévoir, quand le sexisme ordinaire de sa chemise et de ses propos sur la mission Rosetta s'est vu décrier en masse, un afflux de commentaires misogynes a ensuite déferlé sur les réseaux sociaux, soit une énième et accablante démonstration de la loi de Lewis («les commentaires de tout article sur le féminisme justifient le féminisme»).

Je pourrais en dire beaucoup, mais Dr24Hours a rédigé un excellent résumé qui correspond parfaitement à mon état d'esprit. Merci d'aller le lire tout de suite.

Mais j'ai quand même deux trois trucs à ajouter.

Si vous pensez qu'il s'agit simplement de femmes qui se plaignent, vous avez tort. Certes, les femmes ont été nombreuses à exprimer leurs griefs, et à juste titre. Mais le fait est que moi, homme, j'ai choisi d'écrire là-dessus. Et je peux vous orienter vers bon nombre de mes congénères qu'ils l'ont fait aussi, qu'ils soient scientifiques ou journalistes scientifiques. Il est important que nous dénoncions le phénomène, et il est important que nous écoutions les femmes

Chez les scientifiques aussi

Si vous pensez que c'est un moyen pour des aigris incapables de changer une ampoule de s'en prendre à moindre frais à un type qui vient tout juste d'envoyer une sonde dans l'espace et de la faire atterrir sur une comète, vous vous plantez aussi. Allez voir du côté de mon amie et cosmologiste Katie Mack. Ou de la planétologue Sarah Horst. Ou de la géologue Mika McKinnon. Ou de l'astrophysicienne Catherine Q. Ou de la géologue planétaire Emily Lakdawalla. Ou de la radioastronome Nicole Gugliucci. Ou de la professeure et extraordinaire vulgarisatrice Pamela Gay. Voire encore du côté de Carolyn Porco, qui a travaillé sur la mission Voyager et qui est responsable de l'équipe d'imagerie Cassini, la sonde qui orbite autour de Saturne depuis déjà plus d'une décennie maintenant.

Si vous pensez que c'est encore une histoire de gros coincés qui s'excitent pour un rien, vous vous mettez un bon gros doigt dans l’œil. Ce n'est pas une question de pudeur ou de salacité. C'est une question d'atmosphère, où le dénigrement des femmes est sous-jacent et général.

Si vous pensez qu'il n'y a aucun problème à utiliser un mot misogyne et genré pour insulter et rabaisser une femme parce qu'elle a utilisé un terme générique et non-genré pour insulter un homme, alors vous êtes carrément à côté de la plaque. (Et il ne s'agit que d'un seul tweet représentatif de tous ceux que j'ai pu croiser).

La chemise n'est pas apparue au milieu d'un vide intersidéral

Et si vous pensez que ce n'est pas la peine d'en faire une montagne... oui, c'est vrai, en lui-même, ce problème n'est pas énorme. Mais justement: il n'est pas apparu au beau milieu d'un vide intersidéral. Il a avoir avec le tuyau percé qui donne extraordinairement moins de scientifiques femmes que d'étudiantes en sciences. Il a avoir avec le fait que quand un nom de femme apparait sur un article scientifique, il est moins cité, et que les candidatures à des postes de recherche universitaire sont moins acceptées quand elles sont signées d'un nom féminin. Il a à voir avec une parité à l'embauche et à la réussite des femmes en sciences dont on ne voit même pas le début du commencement. 

Donc oui, voilà, c'est juste une chemise.

Et c'est juste une publicité.

Et c'est juste pour rigoler.

Et c'est juste une émission de télé.

Et c'est juste l'Internet.

Oui, mais tu gagnes presque autant qu'un homme.

Oh, c'est juste un type qui te siffle dans la rue.

Mais c'est juste un compliment!

C'est juste que les garçons sont comme ça.

C'est juste que c'est une salope.

C'est juste que ta robe est trop courte.

C'est juste qu'on aimerait savoir, ma-de-moi-selle, ce que vous portiez ce soir-là.

C'est juste, c'est juste, c'est juste.

C'est juste la mort par des milliers de coupures. Aucune, en elle-même, n'est fatale. Mais à la fin, vous vous videz quand même de votre sang.

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