Culture

La Souterraine, le nouveau modèle de la chanson française?

Maxime Delcourt, mis à jour le 24.11.2014 à 19 h 00

En quelques mois, ces compilations se sont imposées comme un fabuleux laboratoire de l’underground musical français, bouleversant à leur modeste échelle les codes de l’industrie.

Les pochettes des deux premiers volumes de La Souterraine.

Les pochettes des deux premiers volumes de La Souterraine.

Dans l’industrie musicale d’aujourd’hui s’impose un constat assez simple: pour vendre, il faut se démarquer, susciter la curiosité des auditeurs, promouvoir la rareté. Du plan marketing savamment maîtrisé des Daft Punk aux ballons gonflables d’Aphex Twin en passant par le hacking des comptes clients d’iTunes par U2 et le dernier album de Thom Yorke distribué via BitTorrent, les artistes et les labels ne manquent pas d’imagination, ces dernières années, pour mettre en avant leur produit. Heureusement, il existe encore et toujours d’irréductibles passionnés, qui n’ont d’autres plaisirs que de faire de belles découvertes et de les partager. Benjamin Caschera est assurément l’un d’entre eux.

Depuis deux ans, le big boss d’Almost Musique, accompagné de Benjamin Fain-Robert (alias Baron Rétif), Clément Haslé (programmateur de l’Olympic à Paris) et Laurent Bajon (ancien animateur de feu Planet Claire), a en effet décidé de lancer une série de compilations avec pour seule contrainte «que le groupe n’existe pas sur YouTube, ou presque». Il y a d’abord eu les MOSTLA Tapes, qui ont notamment révélé les Mancuniens Money (désormais signés chez Bella Union), avant que les compilations La Souterraine, une version française des MOSTLA mettant en lumière la richesse des activités underground en Hexagone, ne finissent pas sortir de terre.

«Dans un secteur superficiellement hyper connecté, avec ce flot continu d’informations et de nouveautés, tout le monde finit par parler des mêmes 50 groupes qui incarnent la coolitude, regrette Benjamin Caschera. Avec mon collègue Laurent Bajon, on s’est donc dit qu’il fallait aller à l’opposé de ça, avancer avec une liberté éditoriale totale, sans restriction de genre ou de format. Du coup, au lieu de chercher dans la lumière, on cherche dans l’obscurité, les souterrains, l’underground. C’est comme ça qu’on se retrouve à parler des groupes dont personne ne parle. Ça a l’avantage d’être une proposition rare, et donc forte. Le futur dira si c’est intéressant…»

Pas besoin d’attendre les prochains mois: la presse spécialisée semble déjà s’enthousiasmer de ces compilations mises en ligne en libre accès (de zéro euro à l’infini), «défricheuses» pour Magic ou offrant toujours «une sélection intelligente et harmonieuse» pour Les Inrocks. Du côté des musiciens, l’enthousiasme est tout aussi prononcé, comme en témoigne le propos de Gontard, présent avec le titre Rivoluzionari sur le volume 2 des compilations La Souterraine et auteur d’une MOSTLA Mixtape:

«Il y a un vrai boulot de digger derrière ce projet et j’aime bien l’idée d’archéologie de la musique française souterraine. Ça fédère un peu nos vies tellement autocentrées. On n’en est pas encore là, mais à terme, ça peut créer une émulation positive, des crossovers, etc. C’est une véritable auberge espagnole pop!»

Ce à quoi Audrey Ginestet, membre d’Aquaserge et première référence de la Souterraine, ajoute:

«Le concept de ces compilations me fait un peu penser à Deleuze quand il dit: "La majorité, c’est personne, la minorité c’est tout le monde". La Souterraine, c’est la minorité et c’est tout le monde.»


Bien sûr, ces compilations n’ont rien d’une exception: il y a, par exemple, toujours eu des mixtapes gratuites dans le hip-hop indépendant, des compilations offertes par des associations culturelles, des magazines ou des fanzines –à l’heure actuelle, on peut notamment penser aux compilations mensuelles proposées par les sites américains CMJ et Stereogum. Au Brésil également, la plupart des artistes mettent leurs musiques en téléchargement gratuit.

«Processus de crédibilisation d'un projet»

Mais là où les compilations MOSTLA et la Souterraine se démarquent, c’est parce qu’elles adaptent ce format à des genres musicaux qui sont assez éloignés de ces habitudes-là, offrent le reflet exactement inversé de celui d’un projet marketing et permettent à l’auditeur de tendre l’oreille sur des artistes officiant hors des circuits traditionnels –aurions-nous écouté le shoegaze nerveux de Taulard ou le psychédélisme 60’s de Glockabelle sans les fouilles de Benjamin Caschera et ses comparses?

C’est en tout cas l’avis de Nicolas d’Aqua Mostlae:

«Être présent sur la Souterraine m’a permis d’avoir 4 clef dans Télérama, de presser un disque physique, de trouver mes premiers concerts, de monter mon propre groupe, de m’accepter en tant que chanteur, d’être en passe d’être distribué et d’avoir des propositions de tourneurs. Sans parler des rencontres, des 10.000 vues sur mes clips, de mes 200 disques vendus et des 1.000 téléchargements numériques de l’album.»

Et le folkeux Baptiste W. Hamon de poursuivre:

«Les compiles La Souterraine ont clairement un impact dans le processus de crédibilisation d’un projet, et nous permettent d’être entendus par un public de spécialistes. Beaucoup d’artistes déjà établis dans le monde de la musique jettent une oreille à cette compilation, et il n’est pas rare d’être contacté sur les réseaux sociaux par certains de ces artistes qui souhaitent nous encourager.»


Quant à La Féline, elle préfère mettre en avant l’aspect vertueux du projet:

«Ce qui augmente, de façon moins quantifiable mais sensible, c'est le sentiment d'une communauté, d'une force qui est là, faite d'individualités remarquables. Ce n'est pas un agrégat artificiel, il y a des gens que je connais depuis un moment déjà sur ces compilations comme Julien Gasc, Laetita Sadier, Ricky Hollywood, Orso Jensenka ou Mocke, mais j'en ai découverts d'autres comme Laure Briard, Remi Parson ou Jospeh Edmond Vincent Leduc, et c'est souvent un ravissement. Ce ne sont pas des quantités qui s'ajoutent mais de l'énergie potentielle. »

Un bouillonnement hexagonal

Cette énergie là, on la retrouve sur l’ensemble de la scène française, d’où ont émergé ces dernières années des artistes comme Aline, Grand Blanc, Feu! Chatterton, Lescop… Certains de ces artistes, à l’exemple de La Femme, ont même eu un succès à l’étranger. De là est sans doute née la volonté de s’investir davantage sur le marché français, explique Benjamin Caschera:

«Par essence, le marché français, c’est ce qu’on connaît le mieux, et c’est là qu’on est le plus apte à agir. C’est là qu’on a le réseau le plus fort, aussi bien avec certains médias qu’avec les groupes. L’idée est de mutualiser les réseaux et les énergies. "Go local", c’est un peu le mot d’ordre de la Souterraine. D’autant que j’ai de plus en plus de mal à écouter des groupes français qui chantent en anglais. La subordination à l’hyper-influence du modèle anglo-saxon, en somme. Le truc drôle, c’est qu’on constate que les étrangers s’intéressent plus à des groupes français qui chantent en français qu’aux groupes français qui chantent en anglais. »

Un engouement auquel adhère totalement Rémi Parson, présent avec le titre La Tristesse sur une des compilations:

«J’ai l’impression qu’on est en train de se rendre compte de la diversité de notre vivier et surtout qu'il n’est pas nécessaire de connaître toutes les maquettes péruviennes de Bowie et de pianoter sur un moog vintage pour se lancer ou pour être écouté… On a beaucoup exporté de groupes avec un anglais parfait ou au contraire "français pour les nuls" dans le but de passer sur les FM anglo-saxonnes, mais c’est aussi la raison pour laquelle on a toujours eu mauvaise réputation en termes de rock. On vénère toujours plus le cancre que le premier de la classe dans la "vraie vie".»

Alors que les ventes de vinyles ne cessent d’augmenter (+32% en 2013 aux Etats-Unis) et que la tendance est clairement au crowdfunding (la ministre Fleur Pellerin vient d’ailleurs de présenter une réforme censé aider le développement des plateformes de financement participatif), à la beauté de l’objet (les CD et vinyles cousus mains de Kütu Folk) ou à la rareté (les albums tirés à une centaine d’exemplaires chez Atelier Ciseaux, les collaborations inédites ou les rééditions à l’occasion du Disquaire Day,…), c’est une toute autre question que posent ces compilations: la gratuité peut-elle contribuer au regain de l’industrie musicale? Qu’apportent réellement ces compilations à un label aussi polyvalent qu’Almost Musique? Lorsqu’on lui pose la question, Benjamin Caschera se montre intraitable:

« On n’a pas vocation à révolutionner l’industrie musicale, ni même à la sauver –elle peut bien crever, ça ne nous changera pas la vie et elle l’aura bien mérité. Mais il est indéniable que la gratuité donne une valeur aux choses qui n’est pas celle du prix. C’est donc un point clé pour nous: pas de restriction à la diffusion, la musique pour tous, en toute liberté.»

Après tout, n’est-ce pas le but premier du numérique que d’encourager la circulation des œuvres et de prôner une culture gratuite, à l’image de ce que défendait Chris Anderson, rédacteur en chef du magazine Wired, dans son manifeste Free: «Tout ce que le numérique touche évolue vers la gratuité»?

Sans jouer les révolutionnaires, Benjamin Caschera avoue surtout faire ça par goût, sans calcul et avec pour seule ambition «d’établir l’archéologie du futur de la musique en français». Il précise:

«L’underground en France est complétement atomisé: il y a une multitude de scènes, comme des chapelles qui correspondent à un genre ou à une scène locale déterminés, et qui ne communiquent que très peu entre elles. L’ambition est de créer un pont souterrain entre ces scènes. Que la musique circule en fait, c’est l’essentiel. Et, à termes, ça paiera. D’une manière ou d’une autre. A commencer par les dons des gens qui suivent la Souterraine –au lieu de télécharger gratuitement, une bonne part donne quelques euros. C’est assez encourageant.»


Assez encourageant en tout cas pour lancer Objet Disque, un label permettant de publier les albums de certains artistes de la Souterraine. A l’origine de l’idée, Chevalrex (musicien mais aussi graphiste pour les artworks des soirées «Les Fêtes Souterraines»), conclut:

«C'est évidemment vital et indispensable de montrer qu'il existe en France, de partout, des gens qui tentent des choses dans leur langue, de les mettre en perspective. Le faire avec goût et détermination est assez nouveau.»

Maxime Delcourt
Maxime Delcourt (36 articles)
Journaliste et auteur
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