Le Front national sous la pression de la mouvance identitaire

Marine Le Pen et Jean-Marie Le Pen, le 20 mai 2014 à Marseille. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Marine Le Pen et Jean-Marie Le Pen, le 20 mai 2014 à Marseille. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Au fur et à mesure que son espace politique s’élargit, de nouveaux débats s’ouvrent en son sein, notamment sur l'immigration autour de la thématique du «grand remplacement».

Au fur et à mesure que l’espace politique du Front national s’élargit, de nouveaux débats s’ouvrent en son sein. Le parti d’extrême droite est d’ores et déjà le théâtre d’une confrontation entre des points de vue sensiblement divergents sur la question cruciale, pour lui, de l’immigration.

Le journaliste Laurent de Boissieu a bien résumé l’opposition entre les deux conceptions antagonistes du «nationalisme» qui traversent le FN. D’un côté, un nationalisme «stato-national» accepte la réalité d’une société devenue multiraciale tout en voulant limiter l’immigration au nom même de l’intégration. Cette sensibilité donne la priorité à la défense de la souveraineté nationale et à la lutte contre les communautarismes.

A l’opposé, un nationalisme «racialo-identitaire» rejette toute société multiraciale et s’inquiète du sort réservé aux «Français de souche». Ce courant défend l’identité ethnique des peuples européens qui serait, selon lui, menacée par le «grand remplacement» généré par l’immigration de masse.

Le «grand remplacement» divise

La première tendance, «national-républicaine» ou «nat-rep» dans le langage codé de l’extrême droite, est principalement incarnée par Florian Philippot. Le vice-président du FN considère que le thème du «grand remplacement» est «confus» et dangereux dés lors qu’il suggère «une conception racialiste que nous ne partageons pas». Sous son influence, Marine Le Pen a récemment pris ses distances avec cette expression accusée de participer d’une «vision complotiste».

Mais nombre de dirigeants du FN, et non des moindres, s’appuient sur cette thèse du «grand remplacement», développée par l’écrivain Renaud Camus. La France et l'Europe connaissent «une invasion migratoire» qui «risque de produire un véritable remplacement des populations» françaises par des extra-européens, a expliqué Jean-Marie Le Pen à Marseille en mai dernier. Bruno Gollnisch est sur la même longueur d’onde:

«Certes, il n'y a pas de plan établi, mais le phénomène du grand remplacement existe

Pour autant, la position de la direction du FN sur le sujet demeure ambiguë, signe d’un certain malaise. Le propre directeur de cabinet de Marine Le Pen, Philippe Martel, accepte de raisonner dans le cadre de cette thèse:

«Quand je dis que le grand remplacement n'est pas une théorie mais un phénomène démographique, je suis complètement d'accord avec elle.»

Au nom d’un «refus énergique de l’islamisation», Aymeric Chauprade, influent député européen du Front, se prononçait en août pour le retour dans leur pays d’origine de ceux des musulmans «qui font le choix de l’Oumma plutôt que de la France». Le conseiller de la présidente du FN pour les questions internationales a depuis modéré ses propos, mais sans aucunement les renier sur le fond.

Les combattants de la «remigration»

Le FN peut d’autant moins se couper des tenants du «grand remplacement» que ceux-ci font preuve d’un redoutable activisme. L’écrivain Renaud Camus, souvent plus subtil que ses détracteurs, a quelques raisons d’être satisfait de l’écho rencontré par son concept sur la scène des idées politiques. Quelle que soit la réalité du phénomène et quelque appréciation qu’on porte sur lui, l’évolution ethnique des populations vivant en Europe est devenue un enjeu idéologique majeur.

En France, le Bloc identitaire, petit groupe d’extrême droite dirigé par Fabrice Robert et qui revendique 2.000 adhérents, est le principal vecteur politique de cette mouvance. Il a réussi une belle opération avec les «Assises de la remigration», qui ont rassemblé quelques 500 personnes, le 15 novembre, à Paris. Outre Renaud Camus, étaient présents le député Jacques Bompard, maire d’Orange et président de la Ligue du Sud, ou encore l’ancien dirigeant du FN Jean-Yves Le Gallou.

Sur cette lancée, le Bloc identitaire a mis en place un «Observatoire du grand remplacement». Ce combat est également relayé sur la Toile par le site très fréquenté Fdesouche. De son côté, Laurent Ozon, ancien membre du bureau politique du FN qui avait osé «expliquer» le drame d’Oslo de 2011 par «l’explosion de l’immigration», tente de créer un «Mouvement pour la Remigration».

Courants porteurs

Ces divers groupes sont assurément très marginaux. Leur poids dans le débat public ne doit pourtant pas être sous-estimé. Le courant identitaire est aujourd’hui certainement plus vaillant à la base du FN que les vieux courants traditionalistes ou ultra-conservateurs. Les «nationaux-républicains» eux-mêmes sont obligés de composer avec lui à partir du moment où un «FN qui renoncerait aux questions identitaires, ce serait Pamela Anderson sans seins», comme l’avertit Pierre S., l’inspirateur du site Fdesouche.

Au cours de la campagne présidentielle de 2012, Marine Le Pen avait été contrainte de revenir à la thématique classique de dénonciation de l’immigration. Le FN peut d’autant moins négliger ce front que les dirigeants de l’UMP sont engagés dans une surenchère à son sujet. François Fillon et Nicolas Sarkozy rivalisent de propositions sévères à l’endroit des immigrés. Le succès de librairie d’Eric Zemmour témoigne encore de l’écho rencontré dans la population par le discours identitaire.

Les croisés de la «remigration» peuvent enfin profiter du malaise de la gauche sur ces questions. Celle-ci hésite entre deux répliques: nier l’évolution ethnique de nos sociétés, à grand renfort de statistiques basées sur la nationalité, ou bien s’en féliciter au nom de la «diversité» et d’une nouvelle richesse culturelle. Ces hésitations et postures défensives donnent un avantage non négligeable à un discours outrancier mais clair.

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