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Avec Federer, le spectacle est aussi au niveau du sol

Yannick Cochennec, mis à jour le 21.11.2014 à 7 h 29

Lorsqu'on le regarde jouer, on voit son coup droit, son revers, l’ensemble de sa performance technique. Mais reste une partie presque immergée de son talent: son jeu de jambes, qu'on espère admirer lors de la finale de la Coupe Davis, ce week-end à Villeneuve d'Ascq.

Roger Federer lors de la demi-finale de la Coupe Davis contre l'Italien Fognini, le 14 septembre 2014 à Genève. REUTERS/Denis Balibouse.

Roger Federer lors de la demi-finale de la Coupe Davis contre l'Italien Fognini, le 14 septembre 2014 à Genève. REUTERS/Denis Balibouse.

Jouera? Jouera pas? Le rêve de Roger Federer, et de la Suisse, de remporter la coupe Davis pour la première fois est suspendu depuis le 16 novembre à cet angoissant questionnement. Blessé au dos lors de sa demi-finale disputée au Masters de Londres contre son compatriote Stan Wawrinka, le n°2 mondial a dû déclarer forfait en finale dudit Masters contre Novak Djokovic et n’a pas été en mesure de s’entraîner normalement depuis sur la terre battue du Stade Pierre-Mauroy à Lille.

Jeudi 20 novembre, à l’occasion du tirage au sort de cette finale contre la France, sa présence sur le court, vendredi 21 novembre, lors du deuxième simple contre Gaël Monfils, a été officialisée après un entraînement matinal plus soutenu que le premier de l’après-midi précédent. Mais les 27.000 spectateurs de Lille ne pourront pousser un ouf de soulagement qu’en le voyant apparaître «pour de vrai» sur le court pour cette finale qui, sans lui, n’aurait pas l’éclat attendu.

Roger Federer, qui n’a jamais abandonné lors d’un match officiel et dont le forfait à Londres était seulement le troisième de sa carrière lors d’un tournoi, est face à un dilemme. S’il ne joue pas, il dilapide une très grande partie des chances de son pays. S’il force son destin en dépit d’une douleur qui serait toujours trop présente, il prend le risque d’aggraver le mal, avec des conséquences peut-être pour la suite de son aventure sportive, à plus de 33 ans.

Mais pour lui, c’est aussi, sur le tard, un problème de «riche» pour quelqu’un qui, on l’a dit, n’a jamais été victime d’un corps tortionnaire contrairement, par exemple, à Rafael Nadal, qui a régulièrement payé la note en longues périodes de congés maladie. C’est un autre «talent» du septuple vainqueur de Wimbledon d’avoir su ne pas abîmer son capital physique en dépit de près de 1.300 matches disputés sur le circuit professionnel et du stress inhérent à une vie de champion forcément sous haute tension.

Paganini, discret et indispensable

Dans l’organisation au centimètre de son entourage, Roger Federer peut compter depuis environ 15 ans sur la personne qui, avec son épouse, Mirka, est probablement la plus importante de son dispositif de champion: Pierre Paganini, son préparateur physique. Car sur le court comme dans la vie, tout est question d’équilibre.

Ancien décathlonien de niveau national, Pierre Paganini est un homme très discret, qui voyage peu sur le circuit professionnel et donne rarement des interviews. «Comme j'ai eu déjà plusieurs demandes d’interviews et que je n’en donne que ponctuellement, je préfère renoncer, nous a-t-il fait savoir, courtois comme toujours, quand nous l’avons sollicité par email. Désolé, une autre fois volontiers. Merci de comprendre. Cordialement.» Mais cette réserve n’est pas factice ou imposée, elle lui ressemble vraiment.

Lorsque les spectateurs regardent Roger Federer, ils voient son coup droit, son revers et l’ensemble de sa performance technique, mais ils manquent une partie du spectacle qui se trouve au niveau du sol, comme la partie presque immergée de son talent, et sur laquelle veille Pierre Paganini avec une précision d’orfèvre: le jeu de jambes du Suisse. «On ne peut pas comprendre l’incroyable talent de Federer si on ne s’intéresse pas à son jeu de jambes, explique Georges Deniau, l’un des meilleurs entraîneurs de l’histoire du tennis français, qui a travaillé avec Federer à la sortie de l’adolescence. A l’origine, son jeu de jambes est de formation australienne, c’est-à-dire simple et positionné près de sa ligne, sous l’influence de son coach australien de l’époque, Peter Carter. Ensuite, son travail physique spécifique avec Pierre Paganini lui a permis de prendre la balle de plus en plus tôt avec un excellent placement et une très bonne distance. Chez lui, en dehors de ses qualités physiques et de son coup d’œil, c’est son replacement entre deux coups qui est prioritaire. Et c’est une pure merveille à observer.»

Un Graf au masculin

Dans ce registre du danseur de ballet, léger et aérien, en mouvement constant, Roger Federer est une sorte de version masculine de Steffi Graf, qui virevoltait de gauche à droite avec, comme le Suisse, une capacité d’allègement stupéfiante. Se focaliser sur ses seuls pieds peut devenir un vrai moment de fascination.  

«Federer possède effectivement un jeu de jambes exceptionnel, confirme Patrick Mouratoglou, l’entraîneur français de la n°1 mondiale, Serena Williams. Pour être plus précis, je dirais qu’il sert son style de jeu à merveille. C’est notamment dans sa manière de tourner autour du revers à très grande vitesse que je le trouve le plus impressionnant en termes d’efficacité, ainsi que dans sa faculté à se projeter vers l’avant pour prendre la balle dans sa phase montante presque constamment. Au-delà de ses qualités athlétiques et de la quasi-perfection de sa technique de déplacement, je pointerais sa fluidité et son relâchement, que je trouve aussi impressionnants en ce qui concerne ses membres inférieurs que ses membres supérieurs.»

Ce travail de pieds a été une obsession permanente tout au long de son aventure sportive, entre recherche de l’endurance et de l’explosivité, avec des séances parfois spécifiques au niveau des jambes côté revers quand il est devenu évident que Rafael Nadal avait trouvé la faille de ce côté-là.

Federer court-il moins bien côté gauche que côté droit? Jean-Paul Loth, ancien directeur technique national et capitaine de l’équipe de France finaliste de la coupe Davis en 1982, aurait prudemment tendance à le penser. «Il a peut-être un léger défaut d’ajustement qui est perceptible notamment par le biais des "bois" qu’il peut faire en revers, notamment contre Nadal, avance-t-il. Je me suis parfois demandé s’il n’avait pas un petit problème de vision de ce côté-là.» Georges Deniau voit dans ces erreurs en revers la volonté acharnée du champion de frapper un coup de qualité en prenant la balle le plus tôt possible. «Donc, il boise», conclut-il.

Le mouvement léger du replacement intelligent

Les trois grands champions de notre époque, Roger Federer, Rafael Nadal et Novak Djokovic, ont tous les trois des jeux de jambes exceptionnels, mais chacun avec sa palette. Les reprises d’appuis de Djokovic n’appartiennent qu’à lui tant elles sont phénoménales. La manière de s’arracher du sol de Nadal est proprement stupéfiante et éminemment personnelle. Roger Federer est, lui, en permanence dans le mouvement léger du replacement intelligent. «Federer est un joueur constamment porté vers l’attaque, et son besoin en couverture de terrain est donc inférieur à celui d’un Nadal ou d’un Murray, plus souvent éloignés de la ligne de fond de court», remarque Patrick Mouratoglou.

A 33 ans, Federer est probablement un poil moins rapide qu’avant, mais là encore tout est très relatif. «Federer, c’est un peu comme Usain Bolt dont le record du monde est à 9’’58 et qui ne court plus "que" 9’’68», sourit Georges Deniau. Avec Pierre Paganini, qui lui a permis de si bien vieillir, il ne s’est pas attaché, il est vrai, qu’à l’entraînement proprement dit depuis ses débuts professionnels. La prévention et la récupération ont été tout aussi privilégiées. «Pierre ne travaille pas le muscle pour son volume et son esthétisme, il préfère insister sur sa qualité, c’est-à-dire la vitesse, la détente, la souplesse et la force, énumère Georges Deniau. Et tout cela à des moments très précis dans une saison. Federer est un travailleur intelligent et il ne faut jamais cesser de le répéter.»

Si son dos récalcitrant le laisse en paix l’espace de ce week-end, Federer aura peut-être encore rendez-vous avec l’histoire. Ce qui fera alors une belle jambe à l’équipe de France…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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