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Aux échecs, le plus grand exploit de l'année n'a pas eu lieu aux championnats du monde

Seth Stevenson, traduit par Yann Champion, mis à jour le 27.11.2014 à 11 h 37

En septembre, l'Italien Fabiano Caruana a réalisé une des plus grandes performances de l'histoire lors d'un tournoi dans le Missouri, surclassant notamment Magnus Carlsen, qui vient à nouveau d'être sacré champion du monde. Récit.

Fabiano Caruana et Magnus Carlsen lors de la Sinquefield Cup 2014 / Lennart Ootes.

Fabiano Caruana et Magnus Carlsen lors de la Sinquefield Cup 2014 / Lennart Ootes.

Aucun des six joueurs de la Sinquefield Cup 2014 n’avait encore avancé son pion blanc en e4 que ce groupe avait déjà été qualifié de plus incroyable bouquet de talents jamais rassemblé lors d’une compétition d’échecs. Organisé à Saint-Louis, dans le Missouri, du 27 août au 7 septembre, ce tournoi accueillait cette année les trois meilleurs joueurs mondiaux. Le participant le moins bien classé occupait la neuvième place mondiale.

Le favori était Magnus Carlsen, n°1 mondial et champion du monde en titre, qui vient de conserver sa couronne face à l'Indien Viswanathan Anand. En entrant dans la salle du Saint-Louis Chess Club, le jeune et brillant Norvégien de 23 ans (qui compte parmi les meilleurs joueurs de l’histoire et a signé un contrat de mannequinat avec la société de vêtements G-Star Raw) était déjà considéré comme le plus séduisant grand maître de l’histoire du jeu. Ses adversaires étaient perçus comme battus d’avance. Pour ses fans, la seule chose pouvant conduire Carlsen à la défaite était l’avalanche de tracas qui occupaient une partie de son cerveau à autre chose qu’à mémoriser les variantes de la défense nimzo-indienne.

Le 27 août, lorsque débuta le tournoi, Carlsen était en querelle avec la Fédération internationale d'échecs (FIDE), à propos de laquelle il serait sans doute bon de signaler quelques points.

La FIDE est, selon toute vraisemblance, incroyablement corrompue, à la manière d’autres organismes sportifs plus ou moins «louches» comme la FIFA ou le CIO. Son président, le Russe Kirsan Ilioumjinov, dont l’entrée en fonction remonte aujourd’hui à près de deux décennies, fut un jour enlevé par des extraterrestres en costumes jaunes qui le transportèrent sur une étoile très éloignée de notre planète. Bien entendu, je me base ici sur les affirmations d’Ilioumjinov en personne et je n’ai aucune raison de les mettre en doute, puisque c’est une affaire sur laquelle il s’est déjà ouvertement exprimé. Il croit dur comme fer que les échecs ont été inventés par des extraterrestres et «insiste sur le fait que les échecs renferment “une sorte de code”, comme le prouve par exemple le fait qu’un échiquier compte 64 cases, soit le nombre de codons existant dans l’ADN humain».

Un échiquier compte 64 cases, soit le nombre de codons existant dans l’ADN humain

Kirsan Ilioumjinov, président de la FIDE

L’une des nombreuses théories en vogue dans l’imaginaire collectif du monde des échecs est qu’Ilioumjinov aspirerait (avec son ami Vladimir Poutine) à retrouver la gloire de l’époque où les pays soviétiques régnaient sans partage sur le monde des échecs. Un tel renversement de situation nécessiterait de détrôner l’impudent jeune Norvégien pour mettre à sa place un vrai champion du monde russe. Une autre théorie serait qu’Ilioumjinov en voudrait à Carlsen d’avoir apporté son soutien à Garry Kasparov lorsque ce dernier s’est lancé (en vain) dans une campagne visant à le destituer de son poste de président de la FIDE. Quelle qu’en soit la raison sous-jacente, le fait est que Carlsen et l’autorité régulatrice n’ont effectivement cessé de se quereller au sujet de la défense du titre du champion scandinave.

Comme en boxe, le titre de champion du monde d’échecs ne peut être obtenu qu’en battant le champion en place lors d’un match officiel en un contre un. À travers toute une série de qualifications, la FIDE avait choisi un challenger pour Carlsen en la personne d'Anand, actuel n°5 mondial, qui n’était pas à Saint-Louis et qui avait perdu contre Carlsen lors de la finale de l’année dernière. Elle espérait organiser la revanche en novembre dans les infrastructures olympiques abandonnées de Sotchi, sur la côte de la mer Noire, en Russie.

Carlsen parut réticent. À Saint-Louis, la rumeur disait que s’il ne se dépêchait pas d’accepter, son titre pourrait lui être retiré. Certains chuchotaient même qu’il avait déjà déclaré forfait, refusant d’accepter les conditions imposées par la FIDE et son président obsédé par les extraterrestres. La fédération précisa avec insistance qu’elle ne pourrait accepter la réponse de Carlsen après le dimanche 7 septembre, soit le lendemain de la finale de la Sinquefield Cup.

À Saint-Louis, tout cela semblait encombrer lourdement l’énorme cerveau de Carlsen. On m’avait invité à couvrir l’évènement en m’assurant que je pourrais passer un certain temps avec le champion du monde. Lors de mon arrivée, toutefois, il refusa de me parler, rompant par là même avec une des obligations de son contrat. Son manager s’en est excusé par e-mail: «Il nous arrive parfois de devoir bloquer toute forme d’activité médiatique.»

Mais même sans me parler, Carlsen ne semblait pas au top de ses capacités. L’un de ses rivaux, en revanche, s’est montré dans une forme si extraordinaire qu’il a quasiment éclipsé tout ce que Carlsen avait bâti. Cette conjonction d’éléments a fait de la Sinquefield Cup de cette année l’une des plus spectaculaires, des plus éprouvantes et des plus stupéfiantes compétitions d’échecs de ces 40 dernières années. Et il y avait tout au plus 300 spectateurs à Saint-Louis pour y assister.

Au bar, on regarde des échecs

Né avec un bec de lièvre, Rex Sinquefield perdit son père à l’âge de 7 ans. Sa mère ne pouvant s’occuper de lui seule, il fut confié à un orphelinat de Saint-Louis. En dépit de ce départ malchanceux dans la vie, il finit par obtenir un MBA de l’université de Chicago et, en 1973, par inventer ce que beaucoup (et lui en premier) considèrent comme le premier fonds à gestion passive fondé sur l’indice S&P 500.

Lorsque Sinquefield prit sa retraite, doté d’un très confortable compte en banque, il retourna à Saint-Louis. Devenu considérablement plus riche et influent, il se fit le défenseur des positions économiques des conservateurs (Sinquefield n’est pas très fan des impôts et des syndicats d’enseignants) et entra dans les conseils d'administration de plusieurs œuvres caritatives et institutions culturelles. Enfin, à ses heures perdues, il tenta de sauver les échecs américains.

En 2008, il fonda le Chess Club and Scholastic Center de Saint-Louis, qu’il installa dans un joli bâtiment en briques du quartier de Central West End. Alternant sur plus de 500 m2 salles de jeu, bibliothèques et salles de cours, le club compte surtout plus de 1.000 membres à jour de leur cotisation. De l’autre côté de la rue, derrière un ensemble de tables avec échiquiers disposées sur le trottoir, un beau bâtiment abrite le World Chess Hall of Fame, grand musée du jeu d’échecs (avec une boutique de souvenirs pleine de babioles à l’effigie de Bobby Fischer), dont la collection provient essentiellement d’un ancien musée de Floride, à laquelle Sinquefield a ajouté sa propre collection. Non loin de là, du même côté de la ville, l’université de Webster peut s’enorgueillir de posséder la meilleure équipe universitaire d’échecs du pays.

Ensemble, ces institutions ont fait de Saint-Louis la nouvelle plaque tournante des échecs aux États-Unis. Susan Polgar, qui compte parmi les meilleures joueuses de l’histoire, s’est installée ici afin d’entraîner l’équipe de Webster. Hikaru Nakamura, actuel n°1 aux États-Unis et n°7 mondial, a quitté Seattle pour rejoindre lui aussi Saint-Louis. Et aujourd’hui, la Sinquefield Cup est devenue la première manifestation américaine en matière d’échecs, attirant cette année l’une des plus belles brochettes de talents de l’histoire moderne du jeu.

Comme un rassemblement normcore, mais modeste et régional

 

Sinquefield a créé ici un véritable petit univers pour amateurs d’échecs. Chez Lester’s, le bar voisin du club, plusieurs téléviseurs retransmettent les compétitions d’échecs au lieu des sports habituels. Dans un coin du bar, plusieurs clients commentent en direct des séquences d’ouverture en quinze coups pendant qu’une poignée de fans grignotent des ailes de poulet. De l’autre côté de la rue, au Hall of Fame, d’autres experts tiennent salon dans un cadre plus posé, répondant à des questions complexes après chaque coup difficile. Au club, les gens ont acheté des billets pour accéder à la salle feutrée où la compétition va avoir lieu. Un silence total est requis et il est rappelé aux spectateurs de ne jamais s’adresser aux joueurs ou de crier pour suggérer de sacrifier un pion ou autre coup jugé pertinent. Les fans sont principalement (mais pas uniquement) des hommes, invariablement chaussés du type de baskets noires qu’affectionnent certaines personnes âgées. Une personne qui débarquerait dans la salle sans savoir de quoi il s’agit pourrait penser avoir atterri dans un rassemblement normcore. Mais modeste et régional.

Derrière les cordes de velours qui entourent les trois échiquiers et les trois paires de chaises en face à face, les joueurs affichent des styles bien plus élégants. On est loin des champions russes d’autrefois qui fumaient cigarette sur cigarette. Les champions d’aujourd’hui font du sport et se maintiennent en forme afin d’être les plus endurants possible, tant physiquement que mentalement, durant les longs matches.

Visage de Viking et yeux couleur de fjord

N°2 mondial, l’Arménien Levon Aronian est un élégant jeune homme de 31 ans à la tenue soignée. Malheureusement, ses célèbres lunettes se sont avérées plus remarquables que son jeu lors de ce tournoi. Maxime Vachier-Lagrave, régulièrement désigné (comme c’est souvent le cas pour les Français) par ses initiales, MVL, était le joueur le plus mal classé au début du tournoi, mais à 23 ans seulement, il a encore le temps de progresser.

Les six joueurs en compétition à la Sinquefield Cup de 2014: Hikaru Nakamura, Magnus Carlsen, Veselin Topalov, Fabiano Caruana, Levon Aronian, et Maxime Vachier-Lagrave. / Lennart Ootes

Ancien champion de la FIDE, Veselin Topalov occupait désormais la sixième place mondiale. À 38 ans, le Bulgare au visage fin et à la calvitie naissante était de loin le plus âgé du tournoi et il envisageait déjà son inévitable sortie du top 10. Il se disait fatigué des voyages et du temps passé loin de sa famille. Il n’avait plus la même soif d’étudier le jeu, de suivre les nouvelles tendances. «Je ne sais pas ce que je vais faire, m’a-t-il confié lors d’une pause après que je l’ai interrogé sur ses projets pour l’avenir. Je n’ai pas envie d’aller apprendre aux petits enfants comment bouger les pièces. Il faut que j’y réfléchisse.»

Le seul joueur américain du tournoi était Nakamura, un jeune homme de 26 ans connu pour boire du Red Bull pendant les parties. Bien que jouant au septième rang mondial, il semblait se considérer comme le principal rival de Magnus Carlsen, comme le prouve ce tweet de novembre 2013, dans lequel il comparait le Norvégien à un nécromancien bien connu.

Une affirmation plutôt osée pour un garçon qui affichait alors un score de 0 à 11 (plus 15 nulles) contre le champion. Carlsen, quant à lui, ne semblait pas vraiment impressionné. Dans une interview accordée à une agence de presse norvégienne, il a une fois qualifié Nakamura d’«inepte» (et je veux bien croire que la traduction était bonne).

C’est trop nul pour être quelque chose qu’il aurait préparé à l’avance, n’est-ce pas?

Une commentatrice devant une partie de l'Américain Nakamura.

Le tournoi n’en était qu’à sa moitié que Nakamura s’était déjà enterré tout seul, avec deux défaites, deux nulles et aucune victoire. Son visage trahit beaucoup ses sentiments et lorsqu’il réalise qu’il a fait une erreur, il a tendance à se mordre les lèvres, à secouer la tête et à fixer le jeu d’un air absent. Lors d’une partie contre Aronian, après une suite particulièrement remarquable d’erreurs, les personnes qui assuraient les commentaires en ligne décrivirent la position de Nakamura comme «un chantier pas croyable» et «tout simplement mauvaise». La présentatrice Jen Shahade (joueuse d’échecs et de poker assez connue, à qui l’on doit notamment l’ouvrage Chess Bitch) était allée jusqu’à demander, incrédule: «C’est trop nul pour être quelque chose qu’il aurait préparé à l’avance, n’est-ce pas?»

Pendant ce temps, sur l’écran derrière elle, Nakamura voyait le sort s’abattre sur lui et entrait dans une amusante suite de réactions, gonflant les joues, levant les sourcils en soupirant lourdement, détournant les yeux de l’échiquier avec un air de dégoût, puis le regardant à nouveau attentivement pour voir s’il ne resterait pas un dernier espoir, un coup miracle qui pourrait le sauver, avant de finalement s’enfoncer le visage dans les mains en signe de capitulation.

Nakamura a pu ressentir un certain réconfort en voyant que même le redoutable Carlsen n’avait réussi à remporter qu’une seule de ses cinq premières parties. Tout le monde à Saint-Louis s’accordait pour dire que les négociations autour de la coupe de la FIDE pesaient sur le mental du Norvégien. Il ne jouait pas comme d’habitude.

Au niveau professionnel, les échecs requièrent un niveau d’attention que la plupart d’entre nous n’expérimentent que dans les affres d’une rage de dents fulgurante. En outre, ce niveau de concentration doit être maintenu durant les quatre à cinq heures que dure une partie. Un grand maître doit être capable d’exécuter 50 ou 60 coups d’affilée sans commettre une seule erreur. Il lui faut se souvenir des défenses appropriées à des dizaines de gambits possibles et à leurs variantes, le tout sous la pression d’une pendule impitoyable. (Les limitations de temps sont compliquées aux échecs, mais en règle générale, les joueurs disposent de 90 minutes en tout pour jouer leurs 40 premiers coups. Après, cela se complique.)

Magnus Carlsen, en février 2014. REUTERS/Gwladys Fouche.

Carlsen est connu pour prendre son adversaire dans un étau, transformant patiemment un avantage mineur en atout majeur grâce à une série de coups précis et implacables. Mais perturbé par ses négociations avec un homme qui pense que les échecs sont une invention extraterrestre, ou par quelque chose d’autre, il n’était pas tout à fait lui-même à Saint-Louis.

À l’heure actuelle, Carlsen est le seul joueur d’échecs en activité au monde qui puisse être reconnu par quelqu’un qui ne soit pas fan du jeu. Cela est dû en partie à ses distinctions (grand-maître à l’âge de 13 ans, champion du monde simultanément d’échecs, d’échecs rapides et de blitz, joueur le mieux classé de tous les temps...) et en partie à d’autres facteurs (le fait qu’il vienne d’un pays occidental et non d’un ancien pays soviétique, son excellent niveau d’anglais, son visage de Viking, ses yeux couleur de fjord…). Où qu’il aille, Carlsen est suivi par une petite équipe de journalistes norvégiens, dirigée par une belle femme blonde qui interviewe le champion après chacun de ses matches. À Saint-Louis, c’était sans conteste la plus grande célébrité internationale dans un rayon de 15 km. Voire 30.

Et pourtant, au cinquième jour de la Sinquefield Cup, Carlsen n’était déjà plus qu’un lointain souvenir. Il se passait quelque chose d’autre. Quelque chose de plus grand.

5-0-0 à mi-parcours

Fabiano Caruana a appris à jouer aux échecs dans une synagogue de Park Slope, à Brooklyn. À 14 ans, il devint le plus jeune grand maître né aux États-Unis. À cet âge, il avait déjà déménagé en Italie pour se rapprocher des meilleurs entraîneurs et tournois européens. Aujourd’hui âgé de 22 ans (presque deux ans de moins que Carlsen), Caruana n’a fait que progresser dans les classements de la FIDE. En arrivant à la Sinquefield Cup, il était n°3 mondial.

Caruana débuta le tournoi par une victoire. Puis une deuxième. Une troisième. Une quatrième. Et une cinquième. À la moitié du tournoi, alors que chaque joueur avait rencontré une fois chacun de ses adversaires, Caruana était à 5–0–0. Carlsen, pendant ce temps, était loin derrière, à égalité avec Topalov à la seconde place, avec une victoire, une défaite et trois nulles. Les joueurs ne remportent aucun point pour une défaite, un demi-point pour une nulle et un point par victoire. Caruana ayant plus de 2,5 points d’avance, le tournoi était considéré fini par de nombreux observateurs.

Pour vous et moi, remporter cinq parties d’affilée lors d’un tournoi a certes quelque chose d’impressionnant. Mais pour les fans d’échecs, la performance de Caruana tient presque du miracle. Il est incroyablement difficile de battre un autre grand-maître du top 10 international. S’il est déterminé et s’il joue avec les blancs (les blancs jouent en premier et offrent donc un avantage, car ils permettent de «conduire» le jeu durant ses premières phases), un joueur de l’élite peut opter pour une approche prudente et s’attendre assez raisonnablement à une partie nulle. Mais Caruana n’a pas seulement évité de perdre ou de faire une nulle. Pour reprendre les termes d’un des commentateurs, il a «donné la fessée» à ses adversaires.

Certes, la chance a joué en sa faveur. Lorsque Caruana s’est retrouvé face à Maxime Vachier-Lagrave, qui jouait les noirs, le Français a développé une séquence d’ouverture surprise, qui s’est retournée contre lui de manière spectaculaire. MVL est connu pour son goût de la défense sicilienne, ce qui signifie qu’après que Caruana a ouvert le jeu en avançant le pion de deux cases devant son roi (soit pion en e4, un coup d’ouverture classique dans le jeu moderne), tout le monde pensait que MVL avancerait de deux cases le pion noir en face du fou de la reine (pion en c5). Mais ce jour-ci, bizarrement, MVL choisit d’oublier la défense sicilienne et bougea son pion de seulement une seule case vers l’avant (pion en c6), technique connue comme la défense Caro-Kann. Étonnamment, c’est cette case qui a tout changé.

J’ai étudié cette défense il y a quelques mois. Je m’y étais préparé pour un autre joueur.

Fabiano Caruana

Caruana ne s’y attendait pas. Néanmoins, il avait étudié cette même ouverture durant sa préparation à un autre match, contre différents adversaires, quatre mois auparavant. «Mon adversaire a fait un choix malheureux, m’a déclaré Caruana. J’ai étudié cette défense il y a quelques mois. Je m’y étais préparé pour un autre joueur. C’est juste que c’est arrivé à quelqu’un d’autre.»

Beaucoup d’entre nous ont du mal à se souvenir d’une liste de courses ne comportant pas plus de quatre articles. Pour contrer MVL, Caruana est parvenu à se souvenir d’une séquence spécifique de 17 décisions environ, qu’il avait étudiée longtemps auparavant. Alors que le Français poursuivait la défense Caro-Kann, Caruana exécuta ses coups sans aucune faute, les modifiant parfois subtilement en réponse aux variations fines de MVL.

Le joueur le mieux préparé de l’époque moderne

Bien entendu, les grands maîtres font fréquemment ce genre de choses. Mais Caruana est en train de se forger une réputation de joueur le mieux préparé de l’époque moderne. Un homme qui étudie tout et n’oublie rien.

Quand je lui ai demandé quels étaient ses hobbies en dehors des échecs, il a souri et m’a confié qu’il n’en avait pas vraiment. Il regarde des films pour se détendre (il a particulièrement apprécié les films d’arts martiaux indonésiens The Raid et The Raid 2) et prend parfois le temps de lire (il a notamment mentionné son goût pour l’Iliade et David Sedaris). Mais, la plupart du temps, il est face à un échiquier.

«Des centaines de parties sont jouées chaque jour à travers le monde, a-t-il remarqué d’une voix étonnamment profonde et autoritaire, cadrant mal avec son physique et sa moustache fluette. Et beaucoup sont importantes. Elles sont toutes disponibles en ligne, mais il faut beaucoup de temps si l’on souhaite toutes les regarder. Il faut analyser, trouver de nouvelles tendances, chercher toujours de nouvelles idées à appliquer contre certains adversaires particuliers.»

Caruana vs. Nakamura à la Sinquefield Cup 2014 / Lennart Ootes

Le troisième jour du tournoi, Caruana a battu Carlsen en jouant les noirs. C’était sa troisième victoire d’affilée et c’est à partir de ce moment-là que le monde des échecs a commencé à regarder Saint-Louis avec un intérêt tout particulier. Ici encore, c’était une victoire due à la préparation. «À un moment, il a sacrifié une pièce, a dit Caruana à propos de Carlsen. C’était un sacrifice intéressant, même s’il n’avait pas tout à fait raison. Mais, presque immédiatement, cela a rendu la partie très compliquée. Et il s’est avéré que j’étais mieux préparé à ces complications. J’ai dominé la partie et, à la fin, il a fait un mauvais coup. Une vraie gaffe. Même si, à ce moment de la partie, je l’avais sans doute déjà emportée, il aurait pu m’opposer un peu plus de résistance qu’il ne l’a fait.»

Si l’on peut bien reprocher quelque chose à Carlsen, c’est d’être l’anti Caruana: il ne se prépare pas autant qu’il le pourrait. Avec ses ouvertures, il semble ne pas se préoccuper de la direction que prend le jeu, confiant dans sa capacité à l’emporter à partir de n’importe quelle position. De l’avis du spécialiste (et grand maître) Ian Rogers, «c’est comme si, au tennis, il débutait un match en servant tranquillement à la cuillère, parce qu’il sait qu’il finira par gagner sur le long terme. Sauf qu’en face, Caruana fait des aces».

Interrogé sur le jeu de Carlsen, Caruana a loué la ténacité du Norvégien. «Lorsqu’il a un avantage, il ne le laisse quasiment jamais filer. Là où d’autres joueurs seraient prêts à accepter un match nul ou à capituler, lui se montre prêt à travailler deux ou trois heures de plus pour transformer son avantage, aussi petit soit-il.» Caruana a également confessé qu’il tente «d’éviter» certains types de jeu contre Carlsen:

«Il y a certaines positions à partir desquelles il est impossible à battre. Certaines structures de jeu dans lesquelles il joue comme une véritable machine. Il y a certaines ouvertures où je me dis “Là, je ne peux rien faire”. Mais bon, il y a d’autres positions avec lesquelles il n’est pas aussi à l’aise. Il est comme les autres joueurs, il lui arrive d’avoir des doutes.»

Caruana semblait quant à lui assez en confiance lorsque je l’ai interviewé lors de la journée de repos, à la moitié du tournoi. On le serait à moins: il venait de ratatiner le meilleur joueur du monde lors d’une compétition où s’affrontent les plus gros cerveaux de la planète. Caruana est, dans l’ensemble, très respectueux de ses adversaires, mais son ton très neutre laissait néanmoins deviner qu’en son for intérieur, il s’estimait tout de même assez génial. À propos de Topalov: «J’ai l’impression qu’il n’est plus au sommet de son jeu, sa force a un peu décliné.» Et à propos de la partie contre Carlsen: «Tout s’est très bien passé pour moi dès le départ... J’ai dominé la partie.»

La confiance en soi peut avoir des effets très intéressants chez les joueurs d’échecs de haut niveau. Lorsque l’on se trouve face à un adversaire qui joue très rapidement, outre la pression induite par le temps (l’horloge se met en marche dès qu’il a fini son coup), cela peut donner l’impression qu’il est extrêmement bien préparé à l’approche que l’on a choisie. Ce qui, à son tour, peut vous persuader de changer de stratégie de peur de tomber dans un piège (ce qui arrive). À Saint-Louis, Caruana affichait face à l’échiquier une confiance en lui flagrante, avec un rythme de jeu redoutable. Certes, cela était dû en partie au fait qu’il était vraiment bien préparé à tout ce que ses adversaires pouvaient lui réserver. Mais il y a aussi eu un effet boule de neige. Il est rentré dans leurs têtes.

Lorsque Caruana a battu Nakamura avec les noirs, remportant sa cinquième partie d’affilée en ouverture du tournoi, les commentateurs ont tenté de situer sa performance dans un contexte historique. Certains ont évoqué Anatoli Karpov en 1994 à Linares, lorsqu’il avait remporté ses six premières parties (notamment contre un Topalov alors tout jeune) avant que Garry Kasparov ne finisse par le freiner avec une nulle. D’autres ont aussi parlé de la magnifique prestation de Viktor Korchnoi en 1968, lors du tournoi de Wijk aan Zee, aux Pays-Bas. Mais beaucoup estiment aussi que les participants du tournoi de Saint-Louis sont plus forts que ceux qu’avaient affrontés Karpov et Korchnoi. En outre, à ce moment-là, rien n’était encore venu freiner Caruana dans sa lancée. S’il devait remporter les dix parties sans faute, cela serait considéré comme la plus importante victoire dans les annales des tournois d’échecs, qui remonte aux années 1800.

J’ai demandé à plusieurs experts comment l’on pourrait expliquer à un public de profanes ce que pourrait représenter un 10-0 à Saint-Louis. Lorsqu’ils ne cherchaient pas à faire d’analogies avec d’autres sports (un grand maître m’a dit avec le plus grand sérieux que cela équivaudrait à réaliser dix matches parfaits consécutifs au baseball, quand le lanceur élimine tous les batteurs adverses), ils citaient invariablement Bobby Fischer. Fischer et ses vingt victoires consécutives contre des grands maîtres. Fischer et ses incroyables performances en tournoi. Fischer et la manière dont il a fait progresser la logique des échecs modernes. À court de superlatifs, l’un des experts trouva le plus grand compliment qu’il pouvait faire à Caruana: «Il est Fischer-esque.»

Le «match du siècle» de 1972

Qualifiée de «match du siècle», la finale du championnat du monde d’échecs de 1972, qui se tenait à Reykjavik, en Islande, vit s’affronter Fischer, le challenger américain, et le Russe Boris Spassky, tenant du titre. Depuis 1948, le titre n’avait été détenu que par des Soviétiques. Il n’y avait jamais eu de champion américain.

Bobby Fischer, en 1972 (via Wikimedia Commons).

Fischer était un personnage original et extravagant. Il avait perdu la première partie contre Spassky, puis avait déclaré forfait lors de la deuxième sans même avoir bougé un pion, en expliquant qu’il était gêné par les caméras de télévision. Les experts considéraient qu’il était fini, que ce n’était pas son moment.

Lors de la troisième partie, pour son onzième coup, Fischer joua en Nh5 (ce qui veut dire qu’il avait déplacé un cavalier noir du centre vers le bord de l’échiquier). Cela allait à l’encontre de nombreux principes classiques des échecs. Tout d’abord, les cavaliers sont généralement plus efficaces lorsqu’ils occupent une position centrale, d’où ils peuvent être déplacés dans une myriade de directions. Même les débutants savent qu’un «cavalier au bord est un cavalier mort».

Mais surtout, et plus étonnamment, ce choix permettait à Spassky de faire éclater la structure de pions de Fischer sur l’aile roi. Le résultat semblait désastreux, voire fatal à long terme. Toutefois, il présentait des avantages en termes de position qui n’étaient pas évidents au premier abord. Peu à peu, Spassky se résigna et finit par capituler. C’était la première fois que Fischer le battait. Le vent tourna et Fischer finit par remporter le championnat.

Sa victoire ressemblait à celle de l’équipe américaine de hockey sur l’équipe d’URSS lors des Jeux olympiques d’hiver de 1980: seuls ceux qui ont connu l’époque de la guerre froide peuvent mesurer le choc et l’évènement majeur qu’elle a représenté. L’euphorie qu’elle généra donna naissance à une toute nouvelle génération de joueurs d’échecs aux États-Unis. Et aujourd’hui, le magasin de souvenirs du World Chess Hall of Fame vend des T-shirts sur lesquels est simplement inscrit «Nh5» sur une carte de l’Islande.

Une couverture de Time de juillet 1972.

Cette folie des échecs qui suivit la finale du championnat de 1972 porte un nom: le «Fischer boom». Ce fut, à n’en pas douter, l’âge d’or des échecs aux États-Unis. Fischer apparut sur les couvertures de Sports Illustrated, Life et Time (cette dernière représentant le héros américain sous la forme d’une pièce d’échecs). Au fin fond de l’Ohio, des enfants achetèrent le livre de Bobby Fischer, My 60 Memorable Games, et apprirent l’art du fianchetto.

Ces jours sont aujourd’hui bien révolus. Six ans après la mort de Fischer (l’aura de la star ayant été ternie à la fin de sa vie par un déluge de propos antisémites et antiaméricains), les échecs demeurent une référence culturelle universelle dès qu’il s’agit d’évoquer la pensée stratégique. (Récemment, The Economist a par exemple montré en couverture un Vladimir Poutine se déplaçant sur un échiquier géant. Bien entendu, l’article ne parlait pas du tout d’échecs.) Au cinéma, les décorateurs semblent toujours placer un échiquier dans le repaire des méchants ou sur les lits des enfants prodiges. Mais le jeu en lui-même a perdu en popularité. Il est fort probable que vous n’ayez pas suivi la finale de l’année dernière entre Carlsen et Anand. Il est probable également que votre neveu de 12 ans ne vous ait pas demandé un exemplaire de Mon système, d’Aron Nimzowitsch, cette année pour son anniversaire.

S’il y a eu un espoir, récemment, de voir une résurgence des échecs, il a reposé entièrement sur les larges épaules de Carlsen. Jeune, avenant, non russe et doué d’un talent hors du commun, c’est sans conteste le joueur le plus «bankable» de ces cent dernières années. Lors des compétitions, tel un pilote de Formule 1, il porte sur ses vestes et chemises les logos de ses sponsors, Nordic Semiconductor et Simonsen Vogt Wiig, une grande société juridique norvégienne.

Il y aura toujours un noyau dur de passionnés, mais, Magnus ou pas Magnus, l’intérêt du grand public n’est pas là. La Sinquefield Cup –qui représente sans doute le plus haut niveau jamais atteint dans un tournoi d’échecs– a attiré moins de spectateurs qu’un concert de rock indé. Un mardi où j’assistais au tournoi, je me suis rendu compte que nous n’étions peut-être pas plus de cent dans le public. En dehors des journalistes norvégiens susmentionnés, j’étais le seul journaliste d’un média grand public à couvrir l’évènement. La retransmission en ligne a attiré environ 75.000 personnes à travers le monde, ce qui semble respectable… Jusqu’à ce que vous appreniez que la retransmission du championnat du jeu vidéo League of Legends a rassemblé une audience de 32 millions de spectateurs. Autre «jeu tactique», le poker a envahi les écrans de télévision et a permis de lancer une myriade de joueurs stars. Les échecs n’ont pas connu de succès comparable.

Une partie ressemble à une nature morte

Est-ce le jeu lui-même qui pose problème? À l’instar du poker, les échecs n’ont rien de particulièrement visuel. Une partie ressemble à une nature morte, avec deux hommes assis face à face, les mains posées de chaque côté du visage. Mais alors que le poker est, à la base, un jeu simple (du moins assez pour que vous puissiez imaginer ce que vous feriez à la place de Phil Ivey lorsque vous le voyez jouer à la TV), un match d’échecs entre deux grands maîtres est totalement déroutant. Les experts qui commentent les parties en direct tentent bien d’expliquer le raisonnement qu’il y a derrière chaque mouvement et, certes, au bout d’un certain moment, le spectateur commence à entrevoir ce qui fait qu’une position est forte ou faible, l’intérêt de déplacer son fou ici plutôt que là ou l’importance d’un pion particulier dans le système de défense. Mais la plupart d’entre nous ne parviendront jamais à saisir, ne serait-ce que de manière rudimentaire, les cogitations qui ont lieu dans les cerveaux de ces génies de l’analyse. Alors qu’il me serait sans doute possible d’emporter une main ou deux sur Ivey au poker, il me serait totalement impossible de battre un grand maître aux échecs sans retirer subrepticement des pièces de l’échiquier pendant qu’il ne regarde pas.

Garry Kasparov contre Deep Blue, en mai 1997. REUTERS.

Les progrès des ordinateurs spécialisés ont aussi sans doute diminué l’attrait du jeu. Si mon cerveau est d’une inefficacité désespérante face à celui de Magnus Carlsen, ce dernier n’est pas beaucoup plus brillant face à un ordinateur moderne. Durant ces deux dernières décennies –en commençant par la défaite de Kasparov face au Deep Blue d’IBM en 1997– il est devenu évident que même les plus grands joueurs sont impuissants face à un bon logiciel. Un ordinateur peut jouer un coup en apparence totalement illogique, mais qui se révélera payant par la suite, d’une manière telle qu’un cerveau humain n’aurait jamais pu le prévoir. Les ordinateurs ne se fatiguent jamais, ils ne relâchent jamais leur attention, ils ne laissent jamais leurs émotions influer sur leurs décisions et ils ne sont jamais intimidés par le jeu rapide et confiant de leur adversaire.

Lors d’une démonstration récente, Hikaru Nakamura n’a pas réussi à battre un ordinateur puissant, alors même qu’il était autorisé à consulter un ordinateur légèrement moins puissant. J’ai entendu Ian Rogers évoquer avec admiration avoir vu des ordinateurs jouer des coups d’une élégance digne d’un ange, si tant est qu’un ange ait pu jouer aux échecs. Il se souvenait que ces ordinateurs avaient ensuite été rapidement reconvertis à la gestion du système de métro de Dubaï, ou quelque chose du même ordre.

Cela retire sans doute un peu de charme au jeu de savoir que le plus fort match possible verrait s’affronter deux microprocesseurs. Pourtant, nous prenons toujours plaisir à voir Usain Bolt courir, alors même que nous savons qu’il ne peut dépasser une voiture autonome Google. Il y a toujours quelque chose de palpitant à voir deux personnes repousser le potentiel humain dans une compétition pleine de nervosité et de fatigue. Néanmoins, cela est d’autant plus excitant quand vous êtes en 1972 et que ces deux personnes représentent respectivement les États-Unis et l’URSS.

Si l’informatique fait que, par comparaison, les capacités des joueurs semblent moins impressionnantes qu’auparavant, les ordinateurs les ont en fait grandement améliorées en termes absolus. Les grands maîtres d’aujourd’hui peuvent désormais confronter leur instinct à l’analyse plus empirique des ordinateurs. Certains mouvements excentriques qui marchaient jadis pour les stars du jeu ne feraient aujourd’hui plus le poids face aux calculs froids et redoutables d’un Carlsen ou d’un Caruana.

Il y a trop de mouvements possibles. Trop de possibilités

Fabiano Caruana

Et, fort heureusement, les ordinateurs ne savent pas tout. Ils n’ont pas encore «résolu» les échecs (autrement dit: ils n’ont pas un mouvement objectivement parfait à proposer pour chaque scénario possible). Même pour eux, le jeu est trop compliqué. Comme Caruana me l’a déclaré, d’une manière que j’ai trouvée presque poétique:

«Il a toujours existé une sorte de vérité supérieure des échecs, une vérité presque impossible à saisir. Parce qu’il y a trop de mouvements possibles. Trop de possibilités.»

L’usine à gaz qu’est devenue la FIDE, avec ses histoires de corruption et ses méthodes bornées, ne rend pas non plus service au jeu. Il y a quelque chose de légèrement absurde à voir Carlsen disputer un match pour le titre de champion du monde contre le n°5 mondial, tel que cela a été le cas à Sotchi. Mon ami Matt Gaffney, lui-même maître national, a proposé sur Slate un système alternatif de quatre tournois majeurs, délaissant totalement le match donnant droit au titre pour le remplacer par quelque chose ressemblant aux grands chelems de golf ou de tennis. Entre ces deux évènements majeurs, le cumul des points permettrait de savoir qui est n°1. Toutes les personnes à qui j’ai parlé à Saint-Louis trouvaient que c’était une bonne idée. Dès qu’il a su que je travaillais pour Slate, Nakamura m’a parlé de l’article de Gaffney et m’a dit qu’il l’avait lu et qu’il était d’accord avec à 100%.

Maurice Ashley –un grand-maître qui faisait partie des commentateurs à Saint-Louis– a proposé une autre idée pour pimenter le jeu. En octobre, il a organisé à Las Vegas le Millionaire Chess Open, sorte d’équivalent aux World Series of Poker pour les échecs. Les WSOP sont ouverts à tous: dès lors que vous vous acquittez des droits d’entrée, vous pouvez vous retrouver à une table contre les meilleurs joueurs du monde et peut-être les bluffer une ou deux fois. De la même manière, pour un droit d’entrée de 1.000 dollars, n’importe qui pouvait participer au Millionaire Chess Open et viser la récompense de 1 million de dollars. On a ainsi pu voir s’affronter aussi bien des grands maîtres que des amateurs incapables de distinguer une partie espagnole d’un gambit dame. Le tournoi a été remporté par le grand-maître philippin (mais qui représente désormais la fédération américaine) Wesley So, n°10 mondial.

«Il va falloir commencer à l’appeler Fabiano Fischer»

Caruana a remporté sa sixième partie contre Topalov, puis sa septième à nouveau contre MVL. Il demeurait invaincu. Les spectateurs n’en croyaient pas leurs yeux.

«Il ne commet absolument aucune erreur, a déclaré MVL encore un peu sonné après la partie. C’est la chose la plus étonnante que j’ai jamais vue. Et de loin.»

«Il va falloir commencer à l’appeler Fabiano Fischer», a suggéré Maurice Ashley. L’un des commentateurs est même allé jusqu’à dire que «plus tard, les fans d’échecs se souviendront de ce qu’ils faisaient en septembre 2014».

Pour la huitième partie, Caruana s’est à nouveau retrouvé face à Carlsen. Cette fois, le Norvégien jouait les noirs, ce qui constitue un handicap. Il apparut clairement que le champion était résolu à ne pas se laisser faire par ce nouveau rival plus jeune que lui. Employant de façon inattendue une sicilienne dragon accélérée, Carlsen fut rapidement dominé, mais il parvint tout de même par obtenir un match nul, mettant un terme à la suite ininterrompue de victoires de Caruana. «C’est extraordinaire, a déclaré Carlsen lors de l’interview donnée aux commentateurs après la partie. Même s’il ne remporte pas les deux dernières parties, ce sera l’un des meilleurs résultats jamais obtenus à notre époque.»

Lors des deux dernières parties, Caruana a obtenu deux nulles, ce qui lui a permis de remporter le tournoi (et donc le grand prix de 100.000 dollars) avec un résultat record de 7-0-3, soit un score de 8,5 points sur 10. Avec sa victoire à la Sinquefield Cup, Caruana a réalisé le meilleur résultat en tournoi de tous les temps, devançant même le résultat légendaire de Karpov à Linares. Les meilleurs joueurs de la planète ne sont pas parvenus à lui infliger une seule défaite.

Cela a eu pour effet de le faire grimper à la deuxième place mondiale dans le classement en temps réel (Carlsen finissant à la deuxième place à Saint-Louis, trois points derrière Caruana, avec un score de 2–1–7). La rumeur dit que les représentants des échecs aux États-Unis œuvrent actuellement pour essayer de convaincre Caruana (qui est né aux États-Unis, mais représente aujourd’hui l’Italie) de concourir en tant qu’Américain lors de tournois internationaux comme l’Olympiade d’échecs. Interrogé à ce sujet, Caruana a répondu: «Pour l’instant, je ne peux rien vous dire. C’est privé.»

Un passe-temps vieux de 1.500 ans

Le lendemain du tournoi, Magnus Carlsen prenait sa décision tant attendue: il irait affronter Anand en novembre à Sotchi, soit, en fin de compte, exactement ce qu’avait demandé la FIDE.

Carlsen et Anand, lors du championnat du monde 2013. REUTERS/Babu.

Outre un dégoût général bien possible envers les méthodes de la FIDE, qu’est-ce qui a pu motiver les hésitations de Carlsen? À en croire les initiés: 1) il était mécontent de la somme allouée au vainqueur, qui a considérablement diminué depuis les compétitions précédentes, 2) il n’était pas trop rassuré par la situation politique en Russie, notamment en raison des tensions avec l’Otan, 3) il n’était peut-être pas transporté de joie à l’idée d’un séjour dans une ville fantôme slave, en ruines et déserte, 4) il n’était pas sûr à 100% de qui, précisément, financerait l’évènement.

Ce dernier point a son importance. Kirsan Ilioumjinov, le président extraterrestrophile de la FIDE, avait à un moment suggéré que le championnat pourrait être financé par Alexander Tkatchov, gouverneur de la région russe du Krasnodar. Tkatchov fait partie de ces Russes qui ont réussi à entrer sur la liste noire de l’UE pour «atteintes à la souveraineté ukrainienne» répétées. Il fait d’ailleurs l’objet de sanctions (en l’occurrence une interdiction de se rendre dans l'UE et un gel de ses avoirs). En acceptant le financement de Tkatchov, le jeune prodige risquait de voir son image ternie auprès de ses compatriotes norvégiens, des fans d’échecs occidentaux ayant une certaine conscience politique et, surtout, des leaders européens.

J’ai demandé au manager de Carlsen s’il avait eu des éclaircissements sur le financement. Il m’a répondu par e-mail que «concernant le financement de l’évènement, nous devons croire en la responsabilité de la FIDE. Nous nous attendons à ce que leurs finances soient en conformité avec les accords, les lois et les règlements internationaux». La FIDE a ainsi répondu aux questions que je lui ai envoyées par e-mail: «Ni Alexander Tkatchov, ni aucune autre personne sanctionnée par l’Union européenne ou les États-Unis d’Amérique n’apporte de soutien financier à l’évènement. Tous les contrats de sponsoring seront supervisés par la FIDE.»

Peut-être Carlsen a-t-il obtenu les garanties dont il avait besoin. Ou peut-être a-t-il senti que Caruana était sur le point de lui voler sa couronne et a-t-il voulu réaffirmer son statut de champion. Quoi qu’il en soit, je ne peux que vous encourager à regarder ce qui s'est passé à Sotchi, sans parler des prochains matches de Caruana. Peut-être tomberez-vous, vous aussi, sous le charme de ce passe-temps vieux de quelque 1.500 ans. Commencez par apprendre quelques ouvertures. Peut-être même quelques défenses. Vous finirez tôt ou tard par vous lancer dans la quête du mat à l’étouffée parfait.

C’est un jeu vraiment séduisant. À un moment, lors de la Sinquefield Cup, alors que je regardais le match depuis un coin tranquille et confortable au premier étage du club d’échecs, j’ai vu sur ma gauche un homme seul. C’était Rex Sinquefield. J’ai essayé de m’entretenir avec lui, mais il m’a poliment rembarré. Il était complètement absorbé par le jeu de Caruana. L’orphelin devenu ploutocrate était redevenu un petit enfant regardant une partie de son jeu préféré.

J’ai compris tout à coup que s’il avait créé cette institution, s’il avait financé ce tournoi et fait venir ici tous ces grands maîtres, c’était par passion. La passion la plus pure et la plus simple que l’on puisse imaginer. Certes, l’évènement n’a pas attiré les foules et il n’a pas non plus ravivé la flamme qu’entretenait jadis le monde avec les échecs. Mais durant deux semaines au moins, il a permis au plus célèbre jeu du monde de retrouver un peu du panache qu’il avait autrefois, en permettant aux fans d’assister à des parties tout bonnement incroyables.

Mais peut-être n’aurions-nous pas dû être étonnés de voir quelque chose que l’on n’avait jamais vu auparavant. De la même manière, peut-être est-il totalement illusoire de vouloir prédire l’avenir des échecs. Après tout, comme tout bon amateur d’échecs (et Rex Sinquefield est de ceux-là) vous le dira, il existe plus de parties différentes possibles qu’il n’existe d’atomes dans l’univers observable.

Seth Stevenson
Seth Stevenson (25 articles)
Journaliste
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