Culture

Quand vous quittez une soirée, ne dites pas au revoir: éclipsez-vous tout simplement

Seth Stevenson, traduit par Catherine Rüttimann, mis à jour le 21.11.2014 à 19 h 03

Oui, je sais, vous allez me dire que c'est malpoli.

REUTERS/Mike Blake

REUTERS/Mike Blake

Il n’y a pas longtemps, j’ai fêté mon anniversaire dans la cour extérieure d’un bar. A mesure que le nuit avançait et que les amis désertaient, chaque départ occasionnait un mini-rituel. Une camarade s’installait à proximité du cercle conversationnel dans lequel je me trouvais; se rapprochait de plus en plus, de façon à se rendre de plus en plus visible; et finalement arborait un sourire d'excuse quand la conversation s’arrêtait, de façon à ce que je puisse me tourner vers elle pour lui dire au revoir.

Faites comme un fantôme

Rien d’autre ici que de bonnes intentions. Dans une certaine mesure, j’ai apprécié la politesse de ce cérémoniel de départ. Ce n’était pas une contrainte majeure que de m’arrêter pendant un moment pour remercier les gens d’être venus. 

Mais il y a un meilleur moyen, qui épargne du temps et de l’agitation, admet certaines réalités avec lucidité et n’interrompt pas le ronronnement de la machine sociale. 

Eclipsez-vous simplement. 

L'éclipse –alias the Irish goodbye (littéralement «l’au revoir irlandais», NDT), the French exitl’au revoir à la française», NDT) ainsi que quelques autres termes vaguement ethnophobes, fait référence au fait de quitter un rassemblement social sans dire au revoir. Un instant vous êtes dans un bar, à une fête privée, à un brunch dominical... l’instant d’après, vous n’êtes plus là. A la manière d’un fantôme. «Où est-il?», se demanderont peut-être vos amis. Mais –et c’est là la clé– ils ne se rendront probablement même pas compte que vous êtes parti. 

Oui, je sais. Vous allez me dire que c’est malpoli de partir sans dire au revoir. Ce jugement moral est implicite dans les surnoms dérogatoires dont la pratique de l’éclipse a été affublée au fil des siècles.

Les Anglais l'appellent French leave («le départ à la française», NDT) depuis 1751, alors que les Français parlent de filer à l’anglaise depuis au moins la fin du XIXe siècle. Comme c’est le cas avec d’autres insultes échangées de part et d’autre de la Manche –selon le côté auquel vous appartenez, un préservatif est soit une French letter («une lettre française», NDT), soit une capote anglaise, la syphilis est the French disease («la maladie française») ou la maladie anglaise –l’idée est de mettre les comportements douteux sur le dos de vos ennemis.

On pratique le French leave ou, encore mieux, l'au revoir d'Irlande du Nord: annoncer bien avance notre intention de filer à l'anglaise, histoire d'éviter tout dommage collatéral

 

Aux Etats-Unis, l'expression la plus usitée est celle d’Irish goodbye, qui, à cause d’un stéréotype historique malheureux, indique que la personne disparue était trop éméchée pour parvenir à un épilogue digne de ce nom. Le Dutch leave («départ à la néerlandaise») est moins courant, mais constitue apparemment une véritable variante (j’imagine quelqu’un qui tire quelques bouffées d’un vaporisateur et qui s’empiffre de bitterballen avant de s’évanouir dans la nuit). Et puis il y a cette vieille blague sans doute juive: les WASP partent et ne disent pas au revoir, les juifs disent au revoir et ne partent pas.

Mais mises à part ces considérations religio-nationalistes, est-il vraiment si grave de s’absenter sans fanfare?

Nous sommes tous d’accord sur le fait qu’il est agréable de dire bonjour. Un bonjour a la promesse brillante d’un commencement. C’est l’occasion parfaite pour exprimer votre authentique plaisir à l’arrivée d’un ami. Mais qui parmi nous aime les adieux? Personne! Ni ceux qui partent, ni ceux qui restent.

Au mieux, les adieux sont –de par leur nature– une légère déconvenue. Ils représentent le déclin d’une soirée ou d’un événement. Au moment où on y parvient, on est souvent fatigué ou saoul, quand ce n’est pas les deux à la fois. Celui qui ne reste pas longtemps veut juste rentrer se coucher, tandis que l'oiseau de nuit préférerait ne pas constater l’avancée croissante de l’heure. Ce genre d’au revoir se transforme inévitablement en bavardage gênant qui dure trop longtemps et qui s’étiole. On se promet vaguement de se revoir et puis on s’attarde un moment, tout en réfléchissant à ce qu’on pourrait dire d’autre avant que l’échange ne meure complètement et qu’on ne se sépare. Répétez l'opération plusieurs fois lors d’une agréable sortie entre amis et cela finira par sacrément entamer l’ambiance.

Libérons-nous de ce kabuki insignifiant, inconfortable et gâcheur de bon temps. Les gens sont ravis que vous veniez, mais tout le monde s’en fiche un peu de savoir que vous partez.

Envoyez un mail!

Bien sûr, il serait sans doute malvenu de s’éclipser lors d'un rassemblement de moins de 10 personnes. Et l'éclipse dans un groupe de deux ou trois personnes n’est pas tant une éclipse qu’un abandon. Mais si la fête compte plus de 15 ou 20 invités, il y a de bonnes chances pour que personne ne remarque que vous êtes parti, du moins pas tout de suite (ce sera peut-être trop tard pour annuler le shot de Jägermeister qu’ils ont commandé pour vous, mais ma foi, c’est eux qui paient). S’il y a un invité d’honneur, comme à une fête d’anniversaire, je vous promets que cette personne a fait tellement de bises qu’elle en a perdu le fil.

Eclipsez-vous simplement.

Vous continuez de penser qu’il s’agit d’une rupture des règles de bienséance? Remplacez votre au revoir gênant par l’envoi d’un e-mail bien senti le lendemain. Cette note peut se doubler d’un remerciement à votre hôte —un geste rare et précieux par les temps qui courent (vous pouvez même inclure le lien vers la vidéo d'English Beat dont vous n’avez pas arrêté de parler la nuit précédente).

Votre sécurité vous préoccupe et vous voulez alerter les gens de ce que vous vous aventurez tout seul dans la nuit noire? Envoyez un texto après avoir franchi la porte.

Une fois que vous maîtrisez les bases, vous pouvez tenter des variations de l’éclipse. J’ai un ami qui a une préférence pour le Northern Irish goodbye («l’au revoir d’Irlande du Nord»). Vous annoncez votre intention de filer en douce bien à l'avance, histoire d'éviter tout dommage collatéral.

Quelle que soit la version que vous choisissez, il est temps de commencer à vous éclipser. Si vous avez des questions à ce sujet, je serai content d’y apporter une réponse. Je vais juste faire un tour vers l’entrée du bar. Je reviens tout de suite.

Seth Stevenson
Seth Stevenson (25 articles)
Journaliste
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