Sports

Football: «lever le pied» n'est pas forcément tricher (ou n'est pas toujours sanctionnable)

Grégor Brandy, mis à jour le 22.11.2014 à 14 h 16

Les clubs de Caen et Nîmes sont soupçonnés de s'être arrangés pour faire match nul, preuves matérielles de corruption à l'appui. Quand il n'est pas appuyé par ce genre de pratiques, en revanche, ce genre de scénario est difficilement punissable. Et relativement fréquent...

Au stade d'Ornano de Caen, en septembre 2014. REUTERS/Stéphane Mahé.

Au stade d'Ornano de Caen, en septembre 2014. REUTERS/Stéphane Mahé.

Caen et Nîmes se sont-ils arrangés lors de l'avant-dernier match de la saison 2013-2014, comme le laissent entendre les prémices de l'enquête qui a conduit à la mise en examen, jeudi 20 novembre, de six personnes, dont les présidents des deux clubs?

Alors que les Nîmois avaient besoin d'un petit point pour assurer à 99% leur maintien en Ligue 2, les Caennais avaient besoin du même résultat pour quasiment valider leur montée en Ligue 1. Résultat final: 1-1. Nîmes sauve sa tête, Caen célèbre son accession à l'échelon supérieur, le tout au terme d'une fin de match qui «ressemble un peu à un certain RFA-Autriche de sinistre mémoire, les passes à dix succédant aux passes à dix», racontait alors le journaliste de L'Equipe en charge du live, en référence au fameux match «arrangé» entre les deux voisins lors de la Coupe du monde 1982, qui avait éliminé l'Algérie.

Interrogé cette semaine par 20minutes.fr, l'ancien capitaine de Nîmes, Benoît Poulain, indique:

«Les deux équipes ont clairement levé le pied après la 60e minute environ. Nous avons gardé le ballon car nous étions satisfait de ce point du nul et Caen n’essayait pas non plus de nous presser car ce résultat les satisfaisait tout autant. On peut dire que les équipes n’ont pas joué à fond la deuxième mi-temps pour gagner ce match.»

L'affaire n'a évidemment pas plu au président de la Ligue de football professionnel. Un peu énervé, lors d'une conférence de presse tenue mardi, après la révélation du placement en garde à vue de plusieurs suspects, Frédéric Thiriez a ainsi déclaré:

«Je souhaite donc que la police et la justice fassent toute la lumière sur cette affaire. Les personnes mises en cause pourraient être présentées au juge d’instruction sous bref délai. Bien évidemment, la LFP et la FFF se constitueront partie civile pour défendre l’honneur du football.

 

Et si des faits de corruption, de trucage, d’arrangements ou même de simples tentatives sont avérés, les instances de la LFP prendront les sanctions disciplinaires ou administratives, individuelles ou collectives, qui s’imposent avec la plus grande fermeté.»

Corruption vs. entente

Dans le cas présent, des indices de faits de corruption sportive existent, puisque le président nîmois Jean-Marc Conrad est accusé d'avoir fait livrer des caisses de vin dans le vestiaire de ses adversaires, après avoir expliqué auparavant à son homologue qu'il allait «amener un cadeau pour tout le monde».

En 1993, l'Olympique de Marseille avait été privé du titre de champion remporté sur le terrain et son président Bernard Tapie condamné à huit de mois de prison ferme en appel, après que les dirigeants marseillais avaient approché et payé certains joueurs de Valenciennes pour qu'ils lèvent le pied, une semaine avant la finale de la Ligue des champions face au Milan AC. 

Mais qu'en serait-il en l'absence de tels indices? Les ententes plus ou moins explicites, sans accord formel ou petits cadeaux, ne sont pas rares, à tous les niveaux. Pas plus tard que le 19 novembre, la Côte d'Ivoire et le Cameroun ont ainsi livré, en qualifications de la CAN, une «parodie de football», selon les commentateurs du match, lors des dernières minutes. Les deux équipes étant qualifiés avec un 0-0, les Ivoiriens ont décidé de confisquer le ballon lors des derniers instants et les Camerounais ne sont pas venus le leur disputer.

«En Ligue des champions, lors des phases de groupe, il arrivait que l'on se retrouve avec des simulacres de match en seconde période», explique Pim Verschuuren, chercheur à l'Iris. Comme ce Leverkusen-Monaco de 1997 où les deux équipes avaient décidé d'assurer leur qualification avec un nul et de jouer à la passe à dix lors des neuf dernières minutes.

Attention à ce qu’on dit, car ça a toujours existé

Eric di Méco, ancien joueur professionnel

Sur RMC, l'ancien joueur marseillais Eric di Méco déclarait, mardi soir, après les premières révélations:

«Les matchs de fin de saison "arrangés"? J’ai débuté le foot, j’ai joué un match où il fallait un nul pour que ça arrange les deux équipes. Je voyais mes coéquipiers qui étaient des vieux briscards et personne n’attaquait. Moi je courais dans tous les sens et à un moment on m’a dit: "Ça ne sert à rien que tu courres, ça va finir par un match nul". Ce sont les joueurs entre eux. Il faut faire attention quand on parle d’un match, entre: "On a payé des gens pour assurer un résultat" et des joueurs qui s’entendent parce qu’ils ont fait le job avant dans la saison et que, sur le dernier match, avec un nul, ils sont tranquilles. Attention à ce qu’on dit, car ça a toujours existé.»

C'est d'ailleurs ce que raconte au Figaro un dirigeant de club français qui a choisi de rester anonyme:

«Il faut savoir une chose. Que tu joues la montée ou le maintien, il faut que ton destin soit scellé à quatre-cinq journées de la fin, car les derniers matchs sont souvent pipés dans certaines divisions.»

Avec l'affaire Caen-Nîmes, des sites ressortent depuis quelques dossiers comme ce Montpellier-Lyon de 2003, évoqué par un site de supporters montpelliérains: un nul assurait le titre à Lyon et le maintien à Montpellier, et les deux équipes avaient quasiment arrêté de jouer en seconde mi-temps.

Des matchs «lâchés»

Autre cas, encore plus difficile à prouver, celui où une des deux équipes «lâche» pendant que l'autre joue normalement. De nombreux supporters de l'OM sont ainsi persuadés que le PSG avait volontairement perdu le dernier match de la saison 1998-1999 contre Bordeaux (2-3, but décisif de Feindouno à la 89e minute), offrant ainsi le titre aux Girondins plutôt qu'aux Phocéens.

Plusieurs années plus tard, un des joueurs parisiens, Francis Llacer, avait déclaré sur RMC:

«Il m’est arrivé pendant ce match d’avoir quelques absences. Je n’ai pas été des plus énergiques. Je n’ai pas donné tout ce que j’aurais pu. J’ai un peu traîné les chaussures, on va dire. Notre préparation n’était pas des plus pointues. On n’était pas à 100% motivé pour faire un résultat contre Bordeaux. Je n’étais pas le seul.»

En 2009, de la même façon, un président de club avait laissé entendre que Lens, champion de L2, avait laissé son voisin Boulogne s'imposer chez lui pour l'aider à monter aussi.

Et il n'y a même pas besoin d'être au très haut niveau pour voir ce type de comportement apparaître. En 2003, la Dépêche du Midi racontait comment s'était achevée une rencontre entre Balma et Rodez, deux équipes de CFA2 (le cinquième échelon national):

«S'il est vrai que le match se finit en une sorte de "passe à dix" entre les équipiers de chaque équipe, c'est que tout bêtement, à Balma, on avait commencé avec un léger retard et lorsqu'on sut que les Bordelais étaient dans la nasse, il suffisait de conserver le gain du match pour les Balmanais, et le but marqué faisait la différence pour Rodez, qui se maintenait aussi.»

Rien à faire sur le moment

Est-il possible de faire quelque chose face à de telles pratiques? L'article 504 du règlement de la LFP précise que dans son rapport d'après-match, «le délégué doit, tout particulièrement, relever les actes d’indiscipline et d’anti-jeu notoire dont il a été témoin avant, pendant et après le match» et son article 547 qu'un arbitre peut arrêter définitivement un match en cas d'«incidents». L'article 584 dispose lui que «la Commission de discipline peut [...] sanctionner des agissements fautifs graves n'ayant pas fait l'objet d'une décision arbitrale» mais qu'«en aucun cas cette procédure ne pourra remettre en cause le résultat acquis sur le terrain».

Contactée pour plus de précisions, la Ligue de football professionnel ne nous a pas répondu.

Les arbitres ne peuvent absolument rien faire.

Séverin Rager, conseilleur technique régional en arbitrage en Charente-Maritime

«J'avoue que je ne me suis jamais posé la question, admet, de son côté, Bruno Derrien, arbitre pendant 17 ans. Il y a bien des matchs de fin de saison où certaines équipes lèvent le pied, mais ça ne m'a jamais choqué. Un tel cas ne m'est jamais arrivé, mais j'imagine qu'on ne peut rien faire pendant la rencontre. Je ne suis pas sûr que le défaut de combativité fasse partie des règles du jeu. On a juste à attendre la fin du match et à faire un rapport.»

C'est ce que confirme Séverin Rager, conseiller technique régional en arbitrage en Charente-Maritime:

«Les arbitres ne peuvent absolument rien faire. La seule infraction, c'est si le ballon sort. Les joueurs sont alors tenus de remettre le ballon en jeu assez rapidement. A la fin du match, l'arbitre peut faire un rapport et la commission peut alors prendre des sanctions. Mais pendant la rencontre, il ne peut absolument rien faire.»

Bref, il est a priori impossible de sanctionner un arrangement présumé si aucun fait matériel de corruption n'a été prouvé, si ce scénario n'a relevé que d'un accord plus ou moins implicite des deux équipes. D'autant qu'il est «très difficile de prouver que des joueurs ont altéré leur comportement pour influencer le résultat d'un match», résume Franck Nicolleau, avocat spécialisé dans le droit du sport. Selon lui, «tout ceci est parfaitement légal et autorisé, à condition qu'il n'y ait pas de volonté délibérée et préméditée».

Grégor Brandy
Grégor Brandy (439 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte