Sports

A trop vouloir gagner, le tennis français a pris de mauvaises habitudes techniques

Yannick Cochennec, mis à jour le 20.11.2014 à 14 h 25

Le revers à deux mains de Tsonga, la prise de raquette «personnelle» de Gasquet... Les Français sont loin de la perfection technique de Federer. Ces lacunes s'expliquent.

Richard Gasquet et Jo-Wilfried Tsonga, pendant le double contre Tomas Berdych et Radek Stepanek, le 13 septembre 2014 à Roland-Garros. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Richard Gasquet et Jo-Wilfried Tsonga, pendant le double contre Tomas Berdych et Radek Stepanek, le 13 septembre 2014 à Roland-Garros. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Avec l’Australie, la France est le pays qui «doit» le plus au prestige de la coupe Davis –ne serait-ce que par la création du Stade Roland-Garros pour accueillir la finale de 1928– et qui rend grâce à l’épreuve dans une sorte de passion qui n’existe pas dans cette dimension ailleurs. A Lille, face à la Suisse, dans une finale largement anticipée en raison notamment de la présence (seulement espérée à ce stade) de Roger Federer, qui ne compte pas de Saladier d’argent à son palmarès, l’attente est encore énorme, même si une 10e victoire française dans la compétition n’aurait pas l’impact de celle de 1927 (la première) ou de celle de 1991, année qui avait vu Guy Forget et Henri Leconte, galvanisés par leur capitaine Yannick Noah, reconquérir la coupe Davis après 59 ans d’échecs.


Le dernier jeu du dernier set du dernier match de la finale 1991, Forget/Sampras

Cette 17e accession à la finale de la coupe Davis souligne déjà la bonne santé générale du tennis français dans une épreuve par équipes où il faut parfois plus d’ardeur que de talent pour s’imposer. En Grand Chelem, c’est toujours le meilleur joueur qui gagne au terme d’une compétition de deux semaines. En coupe Davis, c’est loin d’être toujours vrai.

Alors que la France se désespère (un peu) de trouver un successeur à Yannick Noah, dernier vainqueur tricolore dans le Grand Chelem voilà bientôt 32 ans, la coupe Davis est régulièrement à sa portée.

Souvent jugé talentueux par les observateurs étrangers qui lui attribuent une sorte de «french flair» qui tient plus du cliché qu’autre chose, le tennis français manque pourtant trop fréquemment de précision technique. Problème que Jean-Paul Loth, ancien directeur technique national et capitaine de l’équipe de France finaliste de la coupe Davis en 1982, résume d’une question:

«Mais pourquoi ne sommes-nous pas capables de produire des joueurs à la technique plus aboutie?»

En regardant l’équipe de France qui s’apprête à défier la Suisse où la perfection technique a, elle, un nom en la personne de Roger Federer, les faiblesses des uns et des autres sont connues.

Le problème avec la formation à la française

Le revers à deux mains de Jo-Wilfried Tsonga, souvent très fragile avec ce coup sur le retour de service, n’a jamais été une assurance or sur l’avenir. La position des deux pieds au service de Gaël Monfils est une sorte d’aberration qui n’a pas été vraiment contestée ou corrigée au cœur d’un bagage technique jugé, de toute façon, très «personnel». Quant aux prises de raquette de Richard Gasquet, elles auraient mérité à coup sûr d’être revisitées tant elles peuvent être handicapantes pour lui à tellement de niveaux en coup droit.

En remontant plus loin dans le temps, il faut aussi se souvenir du revers plus que moyen de Yannick Noah au retour de service franchement déficient, raison pour laquelle il n’a d’ailleurs jamais été capable de franchir le troisième tour à Wimbledon.

Le tennis féminin, issu de la formation française (ce n’était pas le cas de Mary Pierce «fabriquée» aux Etats-Unis et très complète), a été au «diapason», à l’image d’Amélie Mauresmo, n°1 mondiale mais parfois abandonnée par son coup droit naturellement si crispé et dont le service pouvait devenir franchement embarrassant dans certains moments de tension, notamment sur la terre battue de Roland-Garros.

Riche, très riche, puisque les Internationaux de France ont dégagé en 2014 une marge nette de près de 80 millions d’euros pour une activité de seulement deux semaines, le tennis français s’est doté au fil du temps d’un système de formation couvert d’éloges à travers le monde, mais il a été victime, selon Jean-Paul Loth, d’un «mode de fonctionnement trop libéral qui a produit des effets négatifs».

«Cela remonte au moins à une petite trentaines d’années et je ne m’exonère pas de toute responsabilité dans ce domaine, explique-t-il. Pendant trop longtemps, chez les jeunes, nous avons privilégié les résultats en compétition par rapport à la priorité de former des joueurs complets techniquement. Prime a été donnée à ceux qui brillaient lors des championnats de France en dépit de défauts techniques parfois importants sur lesquels nous sommes “passés” par facilité sans nous y attaquer sérieusement. Au lieu d’être un peu plus dirigistes, nous avons laissé faire ce tennis de compétition dénué de réel apprentissage.»

Ce constat est également formulé par Georges Deniau, l’un des meilleurs entraîneurs de l’histoire du tennis français, qui a également longtemps travaillé à la fédération suisse en compagnie notamment du jeune Roger Federer.

«En France, on veut gagner trop vite, analyse-t-il. Et on vous apprend d’ailleurs à gagner trop vite alors que cela n’a aucune importance jusqu’à un certain d’âge. Cette culture du résultat à tout prix que l’on peut encore voir lors de tournois en France avec des parents accrochés au grillage qui se fichent de la technique de leurs progénitures et n’ont que l’obsession de la victoire coûte que coûte a imprégné les mentalités.»

Sur le parcours d’un joueur, la période située entre l’âge de 6 ans et 10 ans est la plus importante avant celle circonscrite entre 14 ans et 17 ans.

«Entre 6 ans et 10 ans, un enfant doit apprendre à exécuter parfaitement tous les coups du tennis ainsi que se placer et replacer par rapport à la balle, souligne Georges Deniau. Ensuite, à partir de 14 ans, il est alors temps de développer une technique de compétition.»

Cette balle est reprise au bond par Jean-Paul Loth qui remarque que dans les tennis études ou pôles nationaux, «il y a aujourd’hui beaucoup de jeunes imparfaits techniquement à qui il est difficile d’apprendre à mieux jouer techniquement et tactiquement car les changements que leur jeu réclame prennent souvent de longs mois».

«Et leurs résultats peuvent devenir alors décevants à leurs yeux, ce qui n’est pas anormal en fonction de ces réajustements nécessaires, mais cela ils ne sont pas prêts à l’accepter, ajoute le même Jean-Paul Loth. Sans parler de leurs parents ou des dirigeants de leurs clubs

Jeu complet ou coups très forts?

Entraîneur de la n°1 mondiale, Serena Williams, Patrick Mouratoglou, qui a monté une structure d’entraînement privée en France désormais connue à travers le monde, a une lecture historique du problème.

«C’est l’éternel débat, interroge-t-il. Vaut-il mieux avoir un jeu complet ou développer des coups très forts? Si l’on se souvient de l’époque Sampras/Agassi, pas si lointaine, ils avaient tous les deux pris l’option de développer des coups forts. Le service et le coup droit de Sampras étaient exceptionnels, tandis qu’il souffrait d’une faiblesse certaine côté revers. Agassi était impérial sur sa ligne avec des moments de prise de balle très précoces, mais son jeu au filet était indigne d’un n°1 mondial. Ces deux joueurs ont marqué une génération et fait école. A l’époque, tous les spécialistes  prônaient l’option qui consistait à développer des armes. C’est en se fondant sur ces préceptes que les fédérations ont mis en place des directives. Mais depuis, le tennis a évolué, les surfaces ont été ralenties et cela a modifié le profil type du joueur professionnel. Aujourd’hui les meilleurs  mondiaux sont plus complets, notamment techniquement, ce qui leur permet de toujours être en mesure de proposer la solution la mieux adaptée à chaque situation.»

Jean-Paul Loth est sur cette longueur d’onde:

«Quand on voit la technique très propre de Djokovic, Federer, Nadal, Ferrer, Murray, Del Potro et qu’on regarde celle des “nôtres”, il y a comme un décalage.»

Patick Mouratoglou complète:

«Je ne trouve pas les joueurs français moins bien armés que les autres sur le circuit, mais, en revanche, plus friables dans certaines situations que les tout meilleurs.»

Nous voulons dédramatiser la défaite au plus jeune âge

Arnaud Di Pasquale, DTN

Conscient de ses lacunes, le tennis français s’est mis à l’heure de la réforme sous l’impulsion d’Arnaud Di Pasquale, 35 ans et nouveau directeur technique national, qui, après plusieurs années de défrichage supervisées par Alain Solvès, entraîneur très pointu sur la formation, a délivré un plan d’action. En insistant justement sur l’exigence de technicité entre l’âge de 6 ans et 10 ans, Arnaud Di Pasquale a souhaité mettre un terme à la «championnite» en interdisant tout classement national jusqu’à l’âge de 12 ans. Désormais, comme au judo, c’est un code couleur qui souligne la progression des plus jeunes joueurs.

«Il faut que les jeunes qui arrivent aujourd’hui ou demain dans nos pôles régionaux ou nationaux soient le plus au point techniquement, précise le DTN. Et pour cela, nous voulons dédramatiser la défaite au plus jeune âge. Ce n’est pas parce qu’un jeune de 9 ans perd des matchs car il est moins mûr physiquement que d’autres qu’il doit être condamné alors que sa technique est juste. Le but doit être d’acquérir de bonnes bases et de jouer au tennis dans un climat agréable qui ne soit pas pollué par l’exigence de résultats. En France, beaucoup de petites filles arrêtent très vite le tennis après s’être senties mal à l’aise en raison de rivalités exacerbées dues à des compétitions trop précoces.»

Au-delà de cette remise à plat, Georges Deniau aimerait, lui, que la formation des entraîneurs soit elle aussi revue.

«Il y a beaucoup à dire et à faire dans ce domaine, estime-t-il. Les éducateurs ne montrent plus assez le geste juste sur le court. Il ne suffit pas de dire ce qu’il y a à faire, il faut aussi l’illustrer physiquement avec la plus extrême justesse et rigueur.»

Car les enfants, qui auront envie de se mettre au tennis après avoir vu les images de ce France-Suisse, ont vocation à être demain entre les meilleures mains pour jouer le plus juste possible. Et pour faire mieux que leurs aînés «lillois»...

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (574 articles)
Journaliste
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