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Au Pérou, la société civile lance l'alerte environnementale sur Internet

Jérémy Joly, mis à jour le 08.12.2014 à 17 h 03

La région de Madre de Dios compte de nombreux mineurs et bûcherons illégaux, qui provoquent des dégâts environnementaux et humains sans que l’Etat ne réagisse de façon adaptée. Un problème que des activistes tentent de combattre en ligne.

Une mine d'or à Madre de Dios. Thomas Müller / SPDA

Une mine d'or à Madre de Dios. Thomas Müller / SPDA

En 2011, les câbles Wikileaks sur le Pérou dénonçaient la corruption et les atteintes à l'environnement dans le pays. Ils révélaient alors qu’en 2006, la plus grande part de l’acajou exporté du pays avait été abattu illégalement grâce à de nombreux pots-de-vin, et ce en connaissance de cause de l’Etat péruvien.

Huit ans ans plus tard, environnement et corruption restent deux problèmes majeurs dans le pays. Un schéma incarné comme nulle part ailleurs dans la région de Madre de Dios, au sud-est, où on trouve plusieurs réserves naturelles, comme celle de «Tambopata», considérée comme hébergeant l’une des biodiversités les plus importantes au monde.

C’est là que c'est lancé le site Alerta Ambiental («alerte environnementale»). Fondé par des membres de la société civile, il cherche à donner de la visibilité aux dégâts faits à l’environnement et aux habitants. Associé à un cabinet d’avocats qui conseille et représente les gens gratuitement, le site veut défendre les citoyens. «On parle de l’Etat et des mineurs illégaux mais entre les deux, il y a une victime. Un habitant dont la propriété a été occupée, les droits bafoués… ces personnes-là sont toujours ignorées dans le débat», explique un des fondateurs du site, qui préfère rester anonyme.

«Nous allons vérifier sur le terrain»

Un objectif louable mais compliqué tant les obstacles et dangers sont nombreux. Témoigner à visage découvert ou mener l’enquête dans cette région présente bien des dangers tant les enjeux sont importants. L’équipe recueille donc les témoignages à travers le site web et des volontaires présents sur le terrain:

«Nous choisissons les cas qui apparaissent sur le site en fonction de plusieurs critères. La véracité, tout d’abord. Nous allons vérifier sur le terrain que les faits sont exacts en essayant de les géolocaliser. Si ça colle et que le cas nous paraît emblématique, il est mis en ligne.»

Sur la carte de la page d’accueil, trois types de cas sont présentés: taille illégale du bois, changement d’utilisation d’un terrain (vol, construction d’une route non prévue, squattage…) et minerie illégale. Et c’est ce dernier qui est le plus présent.

Des villes qui n'existent pas sur la carte

Un terme qui, ici, à Madre de Dios, peut se traduire par mine d’or. Nous nous trouvons dans la troisième région du pays en terme de quantité exportée. Plus de 22.000 tonnes y ont été extraites sur l’année 2013. Si les chiffres du premier semestre 2014 annoncent une baisse de 46%, ils sont encore plus que suffisants pour attirer toutes les convoitises.

Des mineurs, immigrés de tout le pays et de l’étranger, y travaillent –entre 30 et 40.000 selon les estimations, et de nouveaux arrivent chaque jour, ou presque. Des chiffres impressionnants quand on sait que la région compte officiellement environ 110.000 habitants, selon le recensement de 2007.

Ils n’habitent pas Puerto Maldonado, la capitale de la région, mais privilégient la route interrocéanique qui relie le Pérou au Brésil. Ils y sont massés dans des «villes» qui n’existent sur aucune carte. «On trouve une multitude de campements entre les kilomètres 80 et 140 de la route interocéanique», explique Oscar Castillo, journaliste de Ojo Publico, un média d’investigation péruvien, et spécialiste du sujet.

Parmi ces milliers de mineurs, une grande quantité de mineurs illégaux. Si un processus de formalisation des mines a été lancé par l’Etat, il n’a pas encore abouti à la mise en règle d’un seul des 5.000 dossiers déposés. Pour une raison simple: l’Etat n’a pas encore publié les décrets et n’a pas les effectifs nécessaires pour assurer le processus. Humberto Cordero, le coordinateur du ministère de l’Environnement dans la région, explique qu'«il faudrait plus de personnel. Mais c’est compliqué de recruter avec le risque de corruption… C’est valable pour tous les secteurs gouvernementaux dans la région».

Quand la corruption bloque le changement

La corruption: c’est sans doute ce qui bloque le plus le changement. Bien que difficilement quantifiable, elle est connue de tous.

D’un point de vue médiatique, deux cas sont emblématiques sur les dix dernières années. En 2002, un premier article de Oscar Castilla, qui était alors journaliste à El Comercio, l’un des grands quotidiens nationaux, révélait qu’un député possédait plusieurs mines illégales. Résultat? Il a été suspendu pendant 120 jours par le Congrès et, douze ans plus tard, est toujours à son poste.

Plus récemment, le juge aux affaires environnementales de Madre de Dios a lui-même été placé sous le feu des projecteurs pour le même type de situation. En conséquence de quoi, l’Etat à décidé de faire juger ces affaires à Cuzco et non plus sur place. Une bonne initiative en apparence, mais dont les résultats sont plus mitigés. La délocalisation à 320 kilomètres de distance complique aussi l’accès à la justice pour les plaignants. Entre 8h et 10h pour faire le trajet aller, le temps à passer sur place et le retour… Un coût en temps et argent qui représente souvent une barrière infranchissable.

Et il s’agit là des cas qui parviennent jusqu’à ce niveau. Le ministère public de Madre de Dios ne compte que deux procureurs en charge des sujets environnementaux. Et plus de 3.000 dossiers en attente… Les études réalisées par Alerta Ambiental montrent ainsi que pour qu’une affaire soit étudiée par les procureurs, il faut au minimum 90 jours. Six mois après le lancement officiel du site, aucun cas n’est encore parvenu en justice… et certaines des affaires plus anciennes relevées par l’équipe sont en attente depuis plus de deux ans! «Tout en est encore au stade de la Fiscalia [le procureur, ndlr]. On sait qu’il faudra au moins trois à quatre ans avant qu’un cas n’arrive en justice», explique, désabusé, un des volontaires du site.

Démonstrations de force ratées de l'Etat

Une situation qui n’empêche pas l’Etat de claironner sa volonté d’agir sur place à grand renforts de démonstrations de force devant la presse nationale et internationale. «L’Etat fait le show pour faire croire que les choses avancent. L’ancien haut commissaire en charge de la formalisation des mineurs, Daniel Urresti [à présent ministre de l’Intérieur, ndlr], expliquait en mai que la minerie illégale avait baissé de 95% dans une zone. On en est très loin», souligne Victor Zambrano, président du comité de gestion de la réserve nationale de Tambopata.

En début d’année, l’Etat a voulu taper du poing sur la table pour stopper la minerie illégale et/ou informelle. Une position déjà adoptée en 2009 et 2012, sans grands résultats. La responsable d’une ONG locale explique:

«On a déjà vu des mineurs pouvoir relancer leur activité quelques heures après la saisie de leur matériel. Certains utilisent du matériel très léger, donc sa saisie n’a un impact que limité…»

Victor Zambrano ne dit pas autre chose:

«L’action de l’Etat ne sert à rien. Ils refusent de se coordonner avec les organisations présentes sur place. Résultat, quand ils interviennent sur un site et qu’on y va le lendemain, bien souvent, rien n’a changé…»

Tous, sur place, sont conscients que face à la tâche colossale qui les attend, le changement prendra du temps. Leur objectif à court terme est donc de réussir à donner de la visibilité au problème local à travers les médias.

Une étude et un documentaire

Un système qui a déjà porté ses fruits il y a quelques années, grâce principalement à une étude de Jennifer Swenson, de l’Université de Duke, menée en 2011. Celle-ci a analysé l’évolution de la zone de 2003 à 2009 à partir d’images satellites. 7.000 hectares de forêt avaient alors disparu, une trace béante dans les vues aériennes de la région. Une situation aussi documentée dans le documentaire Amazon Gold, diffusé en 2013.


Un effet qui prend du temps à se manifester, les problèmes relatés par le site n’intéressant encore que peu la presse. Et paradoxalement, ce sont les institutions qui sont les plus assidues sur le site, selon ses responsables:

«Dans les abonnés à nos alertes, il y a des beaucoup d’adresses mails de fonctionnaires, de membres du  pouvoir judiciaire et même de ministres. Des gens avec la capacité d’agir mais qui ne font pas grand chose pour l’instant.»

Mais les créateurs d’Alerta Ambiental préfèrent continuer à espérer et n’hésitent pas à se projeter plus loin:

«On pourrait le lancer à Lima, avec des témoignages concernant par exemple la contamination du fleuve. Si on arrive à faire la différence ici, peut-être que c’est possible…»

Jérémy Joly
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