«Le retour des années 30», ou le gimmick paresseux des «heures les plus sombres»

Des uniformes et un drapeau nazis confisqués à des néonazis allemands et présentés à Berlin, septembre 2014. REUTERS/Fabrizio Bensch

Des uniformes et un drapeau nazis confisqués à des néonazis allemands et présentés à Berlin, septembre 2014. REUTERS/Fabrizio Bensch

Se laisser fasciner par «le retour des années 30» pourrait conduire à rejouer un combat politique anachronique, qui se révèle assez faible pour comprendre les dynamiques de nos sociétés démocratiques en crise.

Le mois dernier sur Slate, je pointais le risque couru par les élites du PS à rechercher des points de comparaison dans l’histoire du parti pour penser le désastre actuel. En les détournant de la part d’inédit de la situation contemporaine, les références à quelques dates fétiches les confortent dans des repères pour l’action peut-être obsolètes. En dehors des rangs de ce parti, un autre gimmick mémoriel connaît cependant un certain succès: le retour des années 1930.

Unes de journaux, émissions de radio et ouvrages en librairie y ont récemment été consacrés. Même le Président de la République, dans sa dernière émission sur TF1, a évoqué ces «heures sombres» de l’entre-deux-guerres alors qu’il était interrogé sur le FN. Le plus souvent, les auteurs ou spécialistes mobilisés prennent raisonnablement garde à ne pas pousser l’analogie trop loin. Sans engager de polémique infondée, donc, il n’est peut-être pas inutile d’insister sur les limites de cette agitation récurrente des années 1930.

Certes, le spectre d’une décennie qui a vu s’épanouir les fascismes fait toujours son petit effet, d’autant plus glaçant qu’elle s’est conclu par l’horreur absolue d’une guerre mondiale et des camps d’extermination nazis. La sidération qui en découle n’est cependant pas le meilleur guide pour l’analyse des temps présents. De plus, se situer par rapport aux coordonnées de l’époque peut inciter à rejouer, avec les meilleures intentions du monde, un combat politique en fait anachronique, contre des adversaires à l’identité et aux dynamiques mal comprises. Car le principal problème du «retour des années 30» réside bien dans son apport interprétatif très faible par rapport à ce qui se joue aujourd’hui dans nos sociétés.

Il n’y a pas que les années 1930 dans l’Histoire

Soulignons d’abord que pour comprendre une époque donnée, le pluralisme des analogies historiques s’avère plus fécond qu’une vaine tentative de la rapprocher point par point d’une époque antérieure. Par exemple, du point de vue des pensées de l’émancipation, on peut se demander si la meilleure comparaison n’est pas à établir avec la période incertaine des années post-Waterloo (1815): dans une Europe où la restauration triomphait, la force propulsive des idéaux démocratiques du XVIIIe siècle s’était épuisée, tandis que ceux qui allaient marquer l’avenir étaient encore balbutiants (le mot de «socialisme» commençait à peine à être diffusé dans son acception moderne).

Un autre exemple est possible sur le terrain de l’économie politique. La pente déflationniste de la zone euro découle d’un régime monétaire que l’on pourrait qualifier de «néo-étalon-or communautaire», en référence au système du Gold Standard, qui ne connut pas ses heures de gloire dans les années 1930 (la décennie où il fut définitivement démantelé) mais plutôt durant la soi-disant «Belle Epoque» et pendant les années 1920. On retrouve, dans le passé comme aujourd’hui, l’impossibilité institutionnelle de mener des politiques sociale-démocrates distinctes de l’orthodoxie (néo)libérale.

Les limites de la comparaison économique 

Comme celle d’aujourd’hui, il faut toutefois reconnaître que la crise économique des années 1930 fut une des «grandes crises» du capitalisme. Son caractère structurel ouvrait par ailleurs l’ère des crises à dominante salariale, dans laquelle nous nous trouvons toujours, et qui implique que l’on ne peut pas sortir de la crise par le seul moyen d’une austérité brutale, en raison de la raréfaction des secteurs, des terres et des relations sociales permettant l’autosuffisance sans revenus du travail. Comme en 1929, on retrouve parmi les causes de la crise actuelle un déséquilibre du partage de la valeur ajoutée en défaveur du salariat ordinaire, ainsi qu’une sphère financière trop émancipée de la régulation étatique. 

Même sur ce terrain, cependant, des différences surgissent. Techniquement d’abord, les enchaînements de la transmission de la crise n’ont pas été les mêmes (des places financières vers les banques, puis l’immobilier et l’économie réelle en 1929; de l’immobilier vers les banques puis les places financières et l’économie réelle en 2007-08). Plus fondamentalement ensuite, non seulement les pouvoirs publics ont appris de cette époque (d’où les sauvetages financiers et un court moment «reflationniste» en 2009), mais surtout les Etats sociaux se sont consolidés de telle sorte pendant la période fordiste que les «stabilisateurs automatiques» ont empêché une brutalisation massive et incontrôlée des corps sociaux (sauf dans certains pays comme la Grèce).

L’économiste marxiste Isaac Joshua parle ainsi d’une crise du «troisième type»: celles du capitalisme du XIXe siècle étaient «intenses mais courtes»; celle de 1929 fut «intense et longue», et sa résolution déboucha sur l'ère stable et prospère du fordisme; celle de 2008 risque d’être «peu intense mais [de s’étaler] dans la durée», d’où cette impression de stase interminable face à laquelle les gouvernements de centre-droit et de centre-gauche semble impuissants.

Cette spécificité, associée à la raréfaction des «porteurs d’espoir» de l’économie réelle auxquels s’adosse normalement l’inflation des actifs financiers, fonde la radicale nouveauté de la crise actuelle. Ce caractère inédit se retrouve aussi dans la dimension géopolitique de la crise: ce qui est en jeu depuis 2008 est la reproduction (ou non) de l’hégémonie états-unienne dans l’économie mondiale; et à une moindre échelle la viabilité de l’union monétaire européenne. Il s’agit d’une ère d’incertitude qui se déroule dans le contexte d’un marché global largement avalisé par les grandes puissances. Dans les années 1930, au contraire, ce dernier fut miné par les rivalités interétatiques en plein cœur du capitalisme, et la transition hégémonique aboutit à la consécration des élites du New Deal américain. 

Les limites de la comparaison politique

Mais c’est aussi sur le terrain sociologique et politique que des différences fondamentales doivent être soulignées. On s’en voudrait presque de rappeler que les sociétés du premier après-guerre vivaient dans un contexte institutionnel et un état d’esprit radicalement différents. Dans Difficile démocratie, Jan-Werner Müller consacre des pages frappantes à cette Europe devenue un véritable laboratoire d’expérimentation de solutions constitutionnelles et d’idéologies variées, dans un contexte d’effondrement des empires continentaux et de crise des «sociétés impériales» britannique, française et allemande.

Une phase de nationalisation des frontières politiques, culturelles voire économiques était ainsi amorcée, intégrant des populations dont les ruraux pouvaient encore représenter la moitié, et dont une fraction importante des classes moyennes avait encore un statut indépendant. Par contraste, c’est un processus de «désassemblage du national» qui marque la période contemporaine, tandis que le salariat et le fait urbain concernent l’écrasante majorité de la population.

Surtout, dans le contexte de l’entre-deux-guerres, le mouvement ouvrier apparaissait comme un acteur majeur des relations industrielles comme des systèmes politiques ouverts depuis peu au suffrage universel. En dépit des défaites enregistrées dans plusieurs pays, son ascension participait plus largement d’un degré impressionnant de mobilisation des masses, sur la base de «grands récits» structurés et structurants.

Depuis, cette grande force socio-historique s’est épuisée et doit se contenter d’un rôle périphérique dans l’espace politique contemporain. Trois décennies de néolibéralisme ont démantelé ou affaibli les «infrastructures de la contestation» qui offraient une multiplicité de supports concrets pour la défense des non-privilégiés. Elles se sont accompagnées du développement de l’apathie vis-à-vis de la politique conventionnelle (dont il faut rappeler qu’elle ne signifie pas une dépolitisation absolue, contredite par les enquêtes de valeurs et d’opinion).

Ce développement est d’ailleurs à mettre en regard de la contestation encore relativement policée du système politique. Les discours anxiogènes et confus sur «la montée des populismes» ne doivent pas faire oublier qu’hormis une poignée de formations (plutôt concentrées en Europe centrale et orientale), les partis de droite comme de gauche radicale considèrent la démocratie représentative comme «the only game in town».

Si certains d’entre eux jouent la fonction de parti «antisystème», c’est dans un sens bien particulier: non pas celui -idéologique- de contestation extérieure de ses principes, mais celui -relationnel- d’isolement par rapport aux autres acteurs du système partisan. Pour terminer, la lecture de quelques ouvrages sérieux sur le fascisme (comme celui d’Olivier Forlin) permet de mesurer combien la droite radicale européenne est loin de cette réalité idéologique et organisationnelle des années 1930.

Tout cet argumentaire n’implique pas qu’aucun bouleversement politique n’est possible, ni que la conflictualité sociale ne renaît pas, ni que l’«altérophobie» ne se développe pas. Pour autant, la configuration de nos sociétés a tellement changé que les modalités, les conséquences et les contre-tendances de ces dynamiques ne prendront pas les mêmes contours que dans les années 1930. Cette époque s’inscrivait dans l’avènement chaotique d’un ordre social moderne, intégrant les masses aux systèmes politiques et égalisant l’accès à la citoyenneté, dans un capitalisme bientôt régulé sous les auspices de la Pax Americana. La crise actuelle est celle d’une triple «fatigue» de la démocratie libérale, du capitalisme financiarisé et de l’hegemon états-unien, lesquels font toutefois preuve d’une résilience certaine, dans un contexte de grande faiblesse des alternatives politiques et de relative quiétude populaire face à la clôture des lieux de décision. 

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