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«Do they know it's Christmas?»: la chanson «caritative» contre Ebola est méprisante pour l'Afrique

Bob Geldof a réuni les One Direction, Bono, etc, pour une reprise d'une chanson créée en 1984 contre la famine, sans prendre la peine de changer toutes les paroles et posant une question bien hors sujet pour la plupart de la population (musulmane) des pays touchés par Ebola: «Savent-ils que c'est Noël?». Mieux vaut écouter la chanson créée par des artistes africains: «Stop Ebola».

En 1984, une trentaine de chanteurs, dont George Michael et Paul McCartney, avaient chanté Do they know it's Christmas? (Savent-ils que c'est Noël?) pour lever des fonds contre la famine en Ethiopie. 


Ce single du groupe Band Aid (qui signifie pansement, parce qu'il s'agissait de soigner les plaies de l'Afrique) avait permis des récolter des millions de dollars. Mais, malgré les bonnes intentions, les paroles mettaient un peu mal à l'aise:

«Ce soir, remercie Dieu que ce soient eux et pas toi.»

L'Afrique y était décrite à coup de métaphores lourdingues, une contrée où «la seule eau qui coule est la piqûre amère des larmes», une région «où rien ne grandit, pas de pluie ou de rivière qui coule». Quant à la couverture du disque, c'était un absurde collage où les jouets et les sapins de Noël côtoyaient deux enfants africains rachitiques. 

Cette semaine, trente ans après le tube sur l'Ethiopie, l'auteur-compositeur Bob Geldof et ses amis célèbres (dont Bono et One Direction) lancent la version Ebola de Do they know it's Christmas?. Les paroles ont été adaptées, et les vers sur la sécheresse sont remplacés par des métaphores sur le virus:

«Un baiser d'amour peut vous tuer, et la mort est dans chaque larme.» 

Comme le note Aisha Harris dans Slate.com, le refrain «Feed the world», (Nourris le monde), qui avait été écrit pour évoquer la famine, n'a même pas été changé pour refléter l'épidémie. Quant au clip, il fait dans la juxtaposition douteuse: après quelques secondes d'un corps maigre et inanimé transporté par des infirmiers en combinaisons, on passe à l'arrivée des stars sous les flashs des photographes...

 

Il est aussi bizarre de poser sans cesse la question de Noël alors que les populations de certains pays touchés par Ebola, comme la Guinée et le Sierra Leone, sont majoritairement musulmanes. Savent-ils que c'est Noël? est en quelque sorte une question hors sujet.

La chanson a déjà permis de récolter plus d'1,5 million de dollars, mais l'initiative de Bob Geldof est critiquée.

«Les efforts de Band Aid trahissent une certaine ignorance de l'Afrique: ce genre de chanson perpétue les stéréotypes négatifs, notamment l'idée que le continent attend d'être sauvé par l'homme blanc», écrit Laura Seay, une professeure spécialiste de politique africaine dans le Washington Post. 

Pour l'économiste William Easterly dans Slate.com, ce genre de chanson donne «une vision du monde dans laquelle les Africains sont incapables de s'aider eux-mêmes et attendent passivement que les experts occidentaux les aident».

Avant Band Aid, des chanteurs africains, dont Salif Keita et Tiken Jah Fakoly, avaient enregistré plusieurs chansons sur le virus, notamment Africa Stop Ebola, où les artistes s'adressent directement aux résidents des pays touchés et leur donnent des conseils pratiques sur la maladie:

«Ne touchons pas nos malades, ne touchons pas nos mourants, tout le monde est en danger, les jeunes comme les anciens, il faut agir pour nos familles» ;

«Ebola tu es notre ennemi. Si vous vous sentez malade les docteurs vont vous aider. Je vous rassure, les docteurs vont vous aider, il y a de l’espoir d’arrêter Ebola. Aie confiance aux docteurs».

 

Interrogée par Al-Jazeera, Robtel Neajai Pailey, une doctorante originaire du Liberia résume ce qu'elle pense de l'iniative de Bob Geldof: 

«Si tu veux vraiment nous aider, achète des millions de CD [d'Africa Stop Ebola] et envoie-les à tes amis avec le message: solutions africaines aux problèmes africains. Au lieu d'essayer de rester dans le coup, Geldof et Cie feraient bien de reconnaître l'ingéniosité des artistes locaux.»

 

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