Monde

Afghanistan: un écran électoral sur la liberté d'informer

Reporters sans frontières, mis à jour le 25.08.2009 à 11 h 53

La chronique de Reporters sans frontières.

On imaginait sans peine la difficulté à promouvoir la démocratie et ses corollaires dans un Afghanistan usé par trente ans de chaos. Résumons: une coalition internationale, en place depuis près de dix ans, bien en peine de savoir quelle guerre elle mène et encore moins d'en prévoir l'issue; un gouvernement d'Hamid Karzaï sans véritable bilan et sans contrôle réel du territoire mais «assimilé au moindre pire»; enfin une presse locale et internationale autant exposée à la colère talibane qu'à la brutalité d'autorités peu soucieuses de transparence. Le test électoral s'annonçait impossible, mais il a bien eu lieu. Doit-on en conclure à une  victoire des libertés publiques, à commencer par celle d'informer? Voire...

Le tort serait de croire que le temps d'un vote a subitement signé le «retour» de l'État de droit. Evident de l'extérieur, ce constat l'était apparemment moins pour les autorités afghanes pour qui la presse devait taire la violence ambiante durant le scrutin. Comme si l'actualité pouvait être ainsi suspendue. Comme si la couverture médiatique d'une guerre qui n'est pas près de s'arrêter pouvait changer quoi que ce soit à la peur du citoyen de se rendre aux urnes.

Pourtant, à quarante-huit heures de l'échéance, les ministères des Affaires étrangères et de l'Intérieur ont tenté d'imposer cette fiction. Mieux, la consigne de lutter contre «la guerre psychologique des Talibans pour empêcher la présence des population dans les bureaux des vote» en ne parlant pas des violences, «recommandée» dans sa version anglaise, a valeur d'ordre strict en langue darie! Qu'importe que la consigne ait été assez vite oubliée au final, elle révèle aussi la mise en concurrence de deux fondamentaux de la démocratie dans une telle situation: le droit de vote et le droit à l'information. Pour le second, sans parler du premier, l'Afghanistan n'est pas tout à fait à jour.

Durant toute la campagne, lancée le 16 juin, nombreux, trop nombreux auront été les manquements à la transparence et à l'équité, les blocages d'accès à l'information par certains officiels, ou encore les inégalités de traitement selon les médias ou les journalistes. Les brutalités de forces de l'ordre formées à la hâte sont venues rappeler qu'en Afghanistan, il demeure périlleux d'être femme et journaliste de terrain.

Au-delà, comme l'a constaté la Commission électorale des médias, la radio-télévision d'État n'a pas rempli son rôle de promoteur du débat selon les exigences du service public, en tenant d'avance pour acquise la victoire au président sortant Hamid Karzaï. L'élection, une formalité? Conception assez peu démocratique d'une élection, même si le parfait équilibre du temps de parole ne va pas de soi pour une trentaine de candidats en lice à la présidentielle et 3 000 pour les 544 sièges de conseiller provinciaux à pourvoir. Cette carence de débat organisé aura eu pour effet pervers de polariser davantage des médias souvent sous dépendance, idéologique et financière, de partis politiques ou mouvements religieux.

Preuve de pluralisme pour certains, la presse afghane s'est vue concurrencer par des médias de circonstance, viables le temps de la campagne et destinés à soutenir ouvertement un candidat. Encore peu consolidé, le processus d'instauration de la démocratie en Afghanistan aura aussi soulevé le débat sur la vocation d'un média en période électorale. Vecteur d'opinion ou expression de l'offre politique dans son ensemble?  Dans le deuxième cas, il a souvent fallu compter sur des médias internationaux comme Radio Azadi (filiale de Radio Free Europe) ou de BBC persan. Ailleurs, dans les provinces sous contrôle des Talibans, le faible taux de participation au vote (moins de 15% à Kandahar) aura été à proportion d'une couverture médiatique réduite, sinon impossible.

Difficile donc, pour le gouvernement afghan, de faire porter à l'alarmisme de la presse la responsabilité d'une participation électorale insuffisante. En tout cas en deçà de celle de 2004, qui avait atteint 70% contre 50% cinq ans plus tard. Les quelque 300 000 effectifs de sécurité déployés pour permettre et encadrer l'accès à 6 500 bureaux de vote n'auront pas arrêté la logique de terreur des taliban.

Il est, en revanche, à craindre que les carences de la couverture médiatique durant la campagne se retrouvent dans la période qui s'annonce. Le dépouillement s'annonce, lui aussi, périlleux d'ici à la publication officielle des résultats, le 16 septembre. Les conditions du décompte des voix? Leur contrôle? La sécurité face à la fraude? La sécurité tout court ? Il serait tentant de décréter à nouveau, au nom de la protection du vote, un nouveau «black-out» sur ce genre d'informations. La réponse à ces questions, qui incombe aux médias, est pourtant essentielle pour savoir si le rendez-vous électoral afghan du 20 août 2009 a réussi jusqu'au bout.

La rédaction de Reporters sans frontières

Lire également: Les Afghans ont voté, mais rien n'est règléLes sondages afghans sont-ils fiables?, La grande désillusion des Afghans et Pour Obama, la guerre en Afghanistan est une nécessité.

Image de Une: A l'extérieur d'un bureau de vote à Kandahar   REUTERS

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