France

Chaud, chaud, et si l'hiver était chaud?

Philippe Boggio, mis à jour le 24.11.2014 à 10 h 45

Ces dernières semaines semblent se multiplier les envies d’agir, de bousculer un peu le gouvernement par le bas, simplement pour voir, déjà, ce qu’il en ressortirait.

Dans la manifestation anti-austérité du 15 novembre 2014, à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes.

Dans la manifestation anti-austérité du 15 novembre 2014, à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes.

Ce n’est rien. Peut-être simplement le fond de l’air, légèrement chargé de fantasmes. De ces frémissements, ténus, de ces murmures, d’abord à peine audibles, dont on se surprend à les retrouver le lendemain, et dont on doit bien conclure, avec les semaines, qu’ils vont s’amplifiant.

Des signes, épars, souvent inaccessibles à une interprétation raisonnable, mais qui se répètent; des outrances verbales qu’on s’interdit encore moins que d’habitude, du maximalisme verbal de Cécile Duflot au rôle de Saint-Just endossé par Christian Jacob, quand le président du groupe UMP à l’Assemblée dénonce «la forfaiture» de Jean-Pierre Jouyet.

De la gauche à la droite, le même mot d’ordre: que les têtes tombent! Pas moins de cinq injonctions à la démission en une semaine, visant Jouyet, Cazeneuve et trois parlementaires, soupçonnés de détenir des comptes bancaires à l’étranger. De vieilles formules de retour, puisées au musée des critiques révolutionnaires. «Mensonges d’Etat!», «Flics, assassins!». L’Etat renvoyé à sa caricature policière, comme en 1986, Valls égalant Pasqua et Rémi Fraisse rejoignant Malik Oussékine au ciel des martyrs de «la violence légale».

Ce n’est rien, mais cela ressemble tout de même aux songes disparates d’«un printemps chaud» en hiver. Comme si beaucoup de monde avait des fourmis dans les jambes et dans la tête. Faire des bonds, comme notre nouvel ami Philae sur sa comète. Envies d’agir, d’alléger un peu, déjà pour soi-même ou les siens, le pessimisme national, de bousculer un peu le gouvernement par le bas, simplement pour voir déjà ce qu’il en ressortirait... l’atmosphère commence à être au gauchisme d’expression et aux aspirations de rue. Du mouvement des Bonnets Rouges aux événements dramatiques de Sivens, en passant par la manif anti-mariage pour tous, l’actualité récente montre qu’il doit être possible de déborder l’Etat et de lui arracher son dû autrement que par les urnes, lesquelles, de l’avis à peu près général, ne sont plus guère partageuses.

Et il y a du monde dans la rue. On n’y prête pas toujours attention, dans un pays aux trois cent cinquante deux manifs annuelles. La file d’attente s’étirant, chacun attend son tour pour déployer ses banderoles. Risques d’embouteillages, même, comme le week-end dernier. Rien que le samedi 15 novembre, des rassemblements ont animé les centres de plusieurs grandes villes et à Paris, à la gauche de la gauche, contre le projet de budget à l’Assemblée; les «pro-barrage» de Sivens étaient à Albi; et d’autres regroupements, un peu partout, en réaction à la mort de Rémi Fraisse.

Les raisons de manifester, en cette saison, sont parfois contradictoires, les intérêts catégoriels peuvent être rivaux. Il est même des défilés de nantis (pharmaciens, notaires ou pilotes d’Air France) ou de droite (contre la réforme du temps libre à l’école). A ce tout-venant coutumier des mécontentements, les rassemblements récents de Nantes, contre le projet de Notre-Dame-des Landes, puis de Sivens, surtout les manifestations, parfois interdites, en mémoire de Rémi Fraisse, viennent de donner brusquement un tour plus radical. Peut-être même une occasion.

Tout ceux qui, à gauche, ne se sentent plus comptables du quinquennat, Front de gauche, PC, Verts, se remettent à jouer avec les allumettes de l’agit-prop. Le NPA tente de mobiliser les lycées, après le drame de Sivens, et les ultragauches anarchisantes multiplient les sorties urbaines pour dénoncer in situ «les violences policières».

«La situation» serait-elle redevenue «pré-insurrectionnelle», pour reprendre le vocable révolutionnaire? A peu près à la même période de l’année, en novembre 2013, Christian Troadec, le maire de Carhaix (Finistère), avait repris la formule pour qualifier l’état d’esprit des Bonnets Rouges bretons, qui s’attaquaient à des portiques de l’écotaxe. Les préfets, dans une note générale, avaient ensuite décrit «une société en proie à la crispation, à l’exaspération, à la colère», et recommandé le démontage pur et simple des portiques encore intacts, pour éviter qu’ils ne soient mis à bas par des «insurgés» qu’il faudrait ensuite interpeller et condamner. En vertu de la fameuse stratégie de rue de la tension: «action-répression-action». L’escalade, finalement, ne s’était pas produite.

Nostalgie de 1995

La mise en cause des gendarmes mobiles et de leur hiérarchie, dans le drame de Sivens, peut-elle servir de déclencheur? L’agitation organisée par des «collectifs», par des «coordinations» spontanées dans lesquelles se retrouvent des militants et sympathisants d’extrême-gauche, risque à chaque rassemblement, de provoquer de nouveaux incidents. Peut-être même un autre mort. C’est peut-être même le but inavoué de certains esprits irresponsables.

Toutefois, de telles perturbations sont délicates à manier, l’opinion pouvant vite se retourner contre «les casseurs», et pour un gain politique qui ne pourrait pas excéder l’éventuelle démission du ministre de l’Intérieur, et des garanties toutes théoriques d’«apaisement» de la part du gouvernement.

«15 novembre: enfin un barrage utile contre le gouvernement!», titrait le site du NPA, avant les défilés de protestation du week-end dernier. Trois responsables de cette organisation, Olivier Besancenot, Christine Poupin et Philippe Poutou, écrivaient: «Descendre dans la rue contre le gouvernement doit être un sursaut élémentaire pour qu’enfin la colère l’emporte sur le découragement».

Manifestement, le but n’est pas encore atteint. C’est pourquoi d’autres milieux, et parfois les mêmes, aux côtés desquels ont retrouve des minoritaires du PS et des syndicalistes, rêveraient plutôt d’«un grand mouvement social», ce graal insaisissable et traditionnellement difficile sous un gouvernement de gauche, qui au-delà de son objectif initial, une grève locale ou une réforme gouvernementale, saurait agréger les espérances populaires et forcer les autorités à redéfinir les conditions de l’équilibre démocratique entre l’Etat et les citoyens. La nostalgie reste vive du mouvement de décembre 1995 –autre crise ouverte en hiver– contre le «plan Juppé» (retraites et sécurité sociale), qui, partie d’un débrayage de cheminots, gare de Lyon, avait essaimé parmi les étudiants et une partie de l’opinion. Beaucoup regrettent un temps où une certaine culture révolutionnaire faisait encore chavirer les cœurs, comme lorsque le sociologue Pierre Bourdieu –à l’égal de Jean-Paul Sartre à Boulogne-Billancourt, en 1968– était venu apporter son soutien aux grévistes de 1995, muni d’un porte-voix, dans une gare gelée et les appeler à refuser «la nouvelle alternative: libéralisme ou barbarie». «Il faut inventer les nouvelles formes d’un travail politique collectif, avait ajouté le sociologue, capable de prendre acte des nécessités, économiques notamment […], mais pour les combattre et, le cas échéant, les neutraliser.»

Que quelque chose se passe!

Ce qu’il y a peut-être dans l’air? Cet espoir fou, et flou: que quelque chose se passe! Un événement, si possible non dramatique, dans lequel s’engouffrerait un vaste forum de rue dédié aux demandes de démocratie directe. De la droite à la gauche –c’est le nouveau paradoxe de la période–, des catholiques anti-mariage-gay aux écolos de la ZAD (zone à défendre), qui campent toujours à Sivens, beaucoup de monde cherche le moyen, à travers une circonstance spécifique, de forcer l’Etat à mieux tenir compte de l’expression populaire entre deux élections. C’est encore Olivier Besancenot qui, constatant «une représentation politique carbonisée» mettait récemment en cause «le problème du contrôle démocratique».

La conscience généralisée de l’inefficience, désormais, du cadre constitutionnel est la véritable bourrasque portée le vent, en ces prémices d’hiver. De l’extrême-gauche aux quadras du PS (Montebourg, Fillippetti, Hamon), des centristes aux responsables les plus inspirés de l’UMP et du FN, enfle le besoin d’une redistribution des rôles. D’«horizontaliser» une société qui étouffe dans sa verticalité institutionnelle.

Jean-Luc Mélenchon, comme les quadras minoritaires du PS et les constitutionnalistes de l’UMP, penche pour le passage à une VIe République. Trop long, répond la rue. Un peu partout, dans le désordre et, souvent, la confusion idéologique, naissent des «comités de salut public», des associations, des sites Internet d’initiatives pour défendre un projet d’urbanisme, ou l’arrêter, ou pour n’importe quelle cause sociale, sociétale, devenue désormais plus impérieuse. Jamais le précepte de l’agronome René Dubos, au premier sommet de l’environnement en 1972 («Penser global, agir local») n’a été autant d’actualité.

Sur leur ZAD, les écolos de Sivens expérimentent toujours des exemples d’autogestion concrètes. Une infirmerie, une pharmacie, etc… laissée à la responsabilité de chacun. Cela a toujours quelque chose de «baba-cool». Il ne faut cependant plus en sourire. Il existe un lien direct entre ces innocents et les grandes manifs des anti-mariage-gay. Une histoire de réappropriation. Et si les mois des frimas continuent ainsi à faire éclore de telles rêveries éveillées, l’Etat aurait peut-être tort de ne compter que sur la proximité des fêtes de Noël et de la trêve de fin d’année pour chercher son salut.

Philippe Boggio
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