Culture

«Eden», raconté par ceux qui l'ont vécu

Sophie Rosemont, mis à jour le 18.11.2014 à 7 h 24

La réalisatrice et des témoins de l'époque décryptent des scènes-clé de cette fresque sur le clubbing français des années 90-2000.

Félix de Givry dans «Eden» de Mia Hansen-Løve.

Félix de Givry dans «Eden» de Mia Hansen-Løve.

Avant toute chose, il faut préciser qu’Eden n’est pas un film sur la French Touch, «cette étiquette [qui] sert à designer, depuis le milieu des années 90, le renouveau de la musique électronique française, qui a su s’imposer dans le monde entier, de Saint-Germain et Laurent Garnier à Daft Punk, Cassius et Justice en passant par Air», selon la définition qu'en donne le Dictionnaire du rock dirigé par Michka Assayas. Certes, en ressuscitant les légendaires soirées Respect (où tout genre électro avait sa chance), le film de Mia Hansen-Løve évoque les personnalités participant à ce clubbing joyeux et décomplexé. Parmi lesquelles son frère Sven, co-fondateur avec Greg Gauthier (Stan dans le film, joué par Hugo Conzelmann) des soirées Cheers, uniquement consacrées au genre garage; David Blot (Arnaud, génial Vincent Macaigne), l’un des fondateurs de Respect, Mathias Cousin (Cyril, interprété par Romain Kolinka), le dessinateur co-auteur de la bande dessinée Le Chant de la machine, etc. Et les Daft Punk, bien sûr, en guest-stars furtives. Mais on n’y voit pas un Dimitri From Paris ou Cassius, autres héros de la French Touch.

Mia Hansen-Løve choisit avant tout de retracer un cheminement personnel, aussi inachevé qu’il soit, lié à la musique et aux fêtes de son époque. La reconstitution historique –car c’est bien de cela dont il s’agit– est soumise aux contraintes fictionnelles du cinéma, mais offre la possibilité de revivre des scènes marquantes du clubbing français. Commentons-les aux côtés de ceux qui les ont vécu, à commencer par Sven Hansen-Løve.

Les raves au Fort de Champigny

Le flyer d'une rave au Fort de Champigny.

Le Fort de Champigny, où se déroulèrent les premières raves franciliennes, sert de décor à l’une des premières scènes-clé du film. Paul y rencontre l’un des fondateurs du fanzine eDen et lui explique son amour du garage. On ressent la joie extatique qui régnait durant ces longues nuits blanches du nom de Rave Age. Leur organisateur: Manu Casana, également fondateur du premier label électro français, Rave Age Records.

Dans Eden, la soirée est datée de 1992. En réalité, il y a eu deux soirées, en 1990: «On a un peu triché car, pour des causes cinématographiques, on ne pouvait pas coller parfaitement à l’histoire temporelle», nous explique Sven Hansen-Løve.

eDen, le fanzine, a lui bien été cofondé en 1992 par le musicien Christophe Monier (alias Micronauts) et le journaliste Christophe Vix-Gras. Ce dernier inspire le personnage d’Hervé, l’un des piliers de Radio FG, qui invite, dans la fiction comme dans la réalité, les deux futurs fondateurs de Cheers sur le plateau de la station parisienne, rue de Rivoli. «Mort à la techno sans âme, mort aux raves lugubres»: telle est la devise d’eDen. Effectivement, les raves perdent alors quelque peu de leur ADN abrupt: comme le souligne Fabrice Desprez, fondateur de l’agence de promotion Phunk, les «teufs» «deviennent de plus en plus belles, organisées dans des caves voûtées».

D’autant plus que la chaleureuse lovely house s’entend dès 1992. Ce n’est «pas de l’ambiant, mais de la house romantique, plaisante, suave, sans qu’elle soit garage parce qu’elle est française», comme le définit Manu Casana dans l’émission Megamix cette année-là. Le garage, ce mélange d’électronique et de voix soul très chaudes, n’est pas le genre que l’on entend le plus en rave. Mais la légende de clubs américains comme le Paradise Garage, où le public reprend en chœur des morceaux entiers, en impose au public français.

C’est dans ces raves que se croisent (et, parfois, se lient d’amitié) les principaux acteurs de ce qu’on appellera la French Touch: Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo, les Cassius, Sven Hansen-Løve et son voisin Greg Gauthier, l’équipe d’Eden et des électrons libres comme Frédéric Agostini, qui organise un peu plus tard ses soirées Xanadu. Tous n’écoutent pas la même musique: les goûts varient du garage à la house en passant par la techno. «Ils se connaissent tous car, en 1992, les raves ne rassemblent pas plus de 2.000 personnes, commente Fabrice Desprez. Si l’on y est fidèle, on finit tous par se connaître, même si on n’évolue pas dans le même univers.»

 

Les soirées Respect au Queen

Respect, le morceau de Adeva qui a donné son nom aux soirées.

Respect naît d’une rave qui a mal tourné. En juillet 1996, Frédéric Agostini organise une de ses soirées Xanadu dans un petit château de Melun, où la police fait son apparition durant la nuit. «Agostini intervient au micro et demande aux gens de vider leurs poches avant de sortir… s’amuse encore Fabrice Desprez. Sans savoir qu’il y avait des flics dans la foule!» Lesdits flics viennent le cueillir le lendemain matin chez ses parents. Agostini ne peut plus faire de raves et c’est là qu’interviennent Jérôme Viger-Kohler, journaliste de FG, et David Blot, qui tient alors une émission quotidienne sur Nova, Blotjob. On leur a proposé d’organiser une soirée au Queen, et Agostini pourrait se joindre à eux.

Nommée d’après le morceau éponyme de la chanteuse américaine Adeva, la première soirée Respect a lieu le 2 octobre 1996 au Queen. C’est un immense succès: 1.700 personnes s’y bousculent. Et ce pour plusieurs raisons. «Le but de Respect, c’était d’insuffler l’esprit plus ouvert des raves dans les clubs parisiens, et qui plus est le plus emblématique: le Queen, analyse Sven Hansen-Løve. Avant, les boîtes de nuit étaient ringardes.» Et l’entrée difficile, ce que confirme Fabrice Desprez:

«C’était la démocratisation du clubbing. Tout le monde flippait d’aller au Queen car Sandrine, la légendaire portière, était un dragon. Mais les gens qui venaient des raves ont pu y accéder. C’est ce qui a créé le mythe Respect.»

Dans Eden, la décoration, les lumières et l’ambiance bénéficient d’un minutieux travail de reconstitution. Si les scènes du Queen ont été tournées à la Machine du Moulin Rouge (la boîte des Champs-Elysées avait trop changé), beaucoup n’y ont vu que du feu. Pour Mia Hansen-Løve, filmer le clubbing était un véritable challenge:

«Ce qui était excitant, c’était de faire des scènes de club différentes des autres films peuplés d’images d’Epinal. Nous, ce qui nous intéressait, c’était de trouver dans la réalité la poésie et la beauté. Le public ressemble à celui de l’époque, il est authentique. Cela a été très ludique et libérateur de revenir là-dessus, même si cela a demandé des longs mois de documentation.»

Les soirées Respect du Queen dureront jusqu’en juillet 1999: Agostini, Blot et Viger-Kohler commencent à se lasser du nouveau phénomène du culte du DJ et de la house made in France qui explose les compteurs des classements internationaux. «Quand les mecs sont devenus des caricatures de la French Touch et qu’ils nous jouaient pour la millième fois The Phunk Phenomena, qu’on entendait partout depuis trois ans, on en a eu ras le cul», explique Blot dans le livre French Touch de Stéphane Jourdain (Castor Music).

La soirée où Daft Punk passe Homework pour la première fois

La première écoute de Da Funk des Daft Punk dans Eden. Avec l'aimable autorisation de Ad Vitam.

Le premier album des Daft Punk, Homework, paraît le 20 janvier 1997. Quelques jours avant, Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo organisent une soirée chez les parents du premier, à Montmartre, et passent en avant-première, mine de rien, leur disque. C’est au son de Da Funk, premier tube frenchie célébré à l’international, que la French Touch se dessine.

La scène est retranscrite dans Eden avec, dans le rôle des Daft Punk, Vincent Lacoste et Arnaud Azoulay. S’y croisent des figures importantes du film tandis que se dessinent déjà leurs aléas sentimentaux et professionnels. «Les Respect, Greg et moi y étions», se souvient Sven Hansen-Løve. DJ Cam et Philippe Zdar également, qui témoigne dans le livre French Touch: «J’étais dégouté quand j’ai écouté l’album. Juste après, j’ai eu une période où tous les morceaux que je faisais ressemblaient aux leurs. Il ne se serait jamais rien passé sans le carton des Daft.»

«C’est drôle de savoir qu’on a tous ressenti la même chose», commente Sven Hansen-Løve lorsqu’on lui parle des réactions lors de cette fameuse soirée qui a bel et bien marqué les esprits. Quant au rôle des Daft Punk dans Eden, il est nettement plus réduit que ce que les premiers échos ont bien voulu faire croire. Le duo ponctue de sa présence, souvent soulignée d’humour (ils se font, entre autres, refuser l’entrée des clubs), quelques scènes festives, mais sans dévoiler davantage sa personnalité.

Les soirées Respect à New York

Eden

Au milieu d’Eden, on plonge dans une fête permanente, celle des soirées Respect à New York. Un rêve américain ici daté à la fin des années 90 mais qui, dans la réalité, a duré de 2001 à 2003. Le phénomène de la French Touch bat alors son plein, désignant n’importe quel tube électro-pop accompagné d’un refrain accrocheur, façon Music Sounds Better With You (1998) de Stardust, auquel participe Bangalter, ou Lady de Modjo (2000).

À l’écran, Paul et sa petite amie de l’époque, jouée par Pauline Etienne, débarquent sur les terres promises du dance-floor, dans le patio du musée d’art contemporain PS1. Un robot s’y déhanche. Quand on demande à Sven Hansen-Løve si ce robot a vraiment existé dans l’une de ces fêtes, il sourit:

«Nous avons tourné dans une vraie soirée: jamais on aurait pu filmer autant de figurants à New York. Il y avait 4.000 personnes! Les scènes ont ensuite été recoupées via des astuces cinématographiques. À l’origine, Agnès b. organisait ces soirées le dimanche après-midi au PS1. C’était très original à l’époque. Respect a fait un carton dès le premier été. Ils avaient un appartement à NY, que l’on retrouve dans le film, où ils recevaient toutes les semaines les DJ qui venaient jouer.»

«Durant cette période, on vivait comme des rock stars, raconte David Blot dans French Touch. On faisait les branleurs, on rentrait à notre hôtel en limousine, on se battait pour être surclassés dans les avions […] mais, en attendant, ta carte bleue ne marche pas car tu n’as plus une thune sur ton compte. C’était une vie complètement absurde mais bien marrante.»

La bande-annonce de Eden.

En 2003, Respect jette l’éponge mais le PS1 continue le format clubbing d’après-midi et le succès perdure encore aujourd’hui. Acte d’anachronisme volontaire: One More Time des Daft Punk, paru en 2001 (et joué pour la première fois le 14 septembre 2000 par Pedro Winter au Queen!), est choisi pour illustrer l’euphorie de ces soirées.

Ce n’est pas un hasard. Alors que Bangalter passe du côté obscur de la force en signant la bande originale d’Irréversible, le tube des Daft Punk est récupéré partout, y compris dans les soirées d’intégration d’école de commerce et dans les clubs de vacances. C’est, comme l’écrit justement Stéphane Jourdain, «la fin de la parenthèse enchantée». Par la suite, les ventes de disques s’essoufflent, l’industrie musicale prend l’eau et ne connaîtra plus, ou presque, de succès commercial autres qu’avec la télé-réalité ou le rap français.

Cependant, Mia Hansen-Løve poursuit Eden et raconte comment les années 2000 ont vu l’électro française choisir l’alternatif, la pop ou, le plus souvent, le mainstream dégoulinant. «J’aurais pu terminer le film en 2001, conclure sur une période heureuse, celle de One More Time, mais je souhaitais redonner un avenir au passé, le reconnecter avec le présent», nous explique-t-elle.

Les soirées Cheers à la Coupole

La façade de la Coupole (via Wikimedia Commons).

Les premières soirées Cheers débutent en 1996. La première a lieu à l’Erotica (lieu culte de la britpop, soit dit en passant), près de Pigalle. Elle fonctionne très bien: Benjamin Diamond vient même y chanter, bien avant son succès avec Stardust. «Cheers, c’était des soirées de spécialistes: on y entendait du gospel house hyper vocal, hyper fervent, avec des divas et des breakdancers, se souvient Fabrice Desprez. Greg et Sven étaient les gardiens du temple du garage, des vrais puristes.» Puis Cheers s’installe toutes les semaines au What’s Up, un bar de Bastille (devenu le Wax), s’accompagnant d’une émission de FG en direct le dimanche.

Après un passage au Queen, peu convaincant pour Sven Hansen-Løve et Greg Gauthier car moins adapté au public des Cheers, le duo investit le dancing de la Coupole de 2001 à 2004. «La Coupole n’était pas dans le circuit clubbing habituel, souligne Desprez, c’est ce qui distinguait aussi les Cheers.» «Le public était très mélangé: des gens de la banlieue avec les danseurs, mais aussi la jeunesse dorée», commente Sven. Celle qui a découvert les Daft Punk et l’électro grâce à One More Time

Si le carré VIP a toujours existé dans les boîtes de nuit, les scènes filmées à la Coupole (qui font partie du deuxième chapitre du film, le bien nommé Paradise Lost) introduisent une certaine manière de clubber éloignée de celle de la mentalité Respect. Le personnage de Margot, joué par Laura Smet, symbolise ce parasitisme de la superficialité. Sven Hansen-Løve approuve: «Margot personnalise le retour de qui ne nous plaisait pas: les VIP, les bouteilles, les bourgeoises très sapées…» Il parle de ces soirées à la Coupole comme de l’âge d’or des Cheers, tandis que le Djoon, qui les accueillera ensuite jusqu’en 2010, est le décor du chant du cygne. «Le garage est un style musical très marqué par son époque, explique Sven. Il n’a pas su se renouveler –c’est ce qui fait sa beauté et son originalité… Cette musique a déjà délivré ce qu’elle avait à délivrer.»

Remerciements à Manu Casana.

Eden

Un film de Mia Hansen-Løve, avec Félix de Givry, Pauline Étienne, Hugo Conzelmann, Roman Kolinka, Vincent Macaigne, Greta Gerwig, Laura Smet, Golshifteh Farahani... 2h11. Sortie le 19 novembre 2014.

 

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Sophie Rosemont
Sophie Rosemont (5 articles)
Journaliste musique, art et mode(s).
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