Monde

Dalton Highway: la route du bout du monde a 40 ans

Julien Abadie, mis à jour le 24.11.2014 à 7 h 42

Construite en 1974 pour exploiter le pétrole du nord de l’Alaska, la Dalton Highway est un paradoxe routier. Classée parmi les routes les plus dangereuses de la planète, c'est en même temps un axe stratégique majeur pour les Etats-Unis. Et un road trip de rêve. 40 ans après sa naissance, l’endroit n’a rien perdu de son aura boréale.

Julien Abadie

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C’est une route du bout du monde. Ou plutôt vers le bout du monde. Un ruban de terre, de gravier et de bitume qui court au milieu de l'Alaska, fendant en deux les paysages les plus insensés et reculés qu'on puisse imaginer. Depuis 1974, la Dalton Highway (ou Haul Road) connecte Fairbanks à Deadhorse, la civilisation aux côtes de l'Arctique, le centre forestier au nord polaire. En tout, 666 kilomètres diaboliques, piégeux, rapiécés, défoncés, uniquement conçus pour les énormes poids-lourds qui les sillonnent toute l’année.

Découvert en 1968 sur les rives de l’Arctique, c’est le gisement de pétrole de Prudhoe Bay qui a décidé de la construction de la Haul Road. C’est toujours lui qui préside à sa destinée. Les 250 camions qui font le trajet quotidiennement ne sont là que pour soutenir l’industrie pétrolière, acheminer du matériel et entretenir cet axe stratégique. A chaque mile poussiéreux, le monstrueux pipeline qui suit la highway est là pour nous le rappeler: cet Alaska n’est pas celui de Into the Wild. C’est celui d’un Mad Max du Nord.

Man vs Wild

Tout du long, la Dalton Highway confronte civilisation et sauvagerie, notre quête du pétrole à l’âpreté de la nature. Il suffit de stopper la bagnole sur le bas-côté et de contempler. Tendu vers l’horizon, riveté à la route, le pipeline apparaît d’abord comme un non-sens absolu. «Faire passer cette chose ici, c’est comme conduire une moto dans la chapelle Sixtine» écrivait très justement Debbie Miller dans Midnight Wilderness. Puis, au fil des minutes, on est saisi par une sensation paradoxale: oui cette cicatrice qui zèbre la toundra défigure la beauté terminale des lieux, mais elle ne réussit jamais à l’abimer vraiment. En un sens, il participe du choc esthétique parce qu’il sonne comme un aveu d’impuissance: on ne fait que passer.

D'Ouest en Est, du Nord au Sud, la terre s'étire ici sur des millions d’hectares inaccessibles, se déploie en de vastes dépressions tourbeuses et infranchissables, se lève brusquement en une chaîne de pics escarpés et anonymes. La sensation de dépassement est telle que tout ce qui échappe au territoire paraît dérisoire. Y compris ce pipeline arrogant. Alors même si 8% du brut américain transite par là, même si les 1000km de tubes qui relient Prudhoe Bay au terminal de Valdez impressionnent, même si l’on tient là le symbole absolu de la puissance pétrolière américaine, rien n’y fait: sur cette grande peau de lichens, de roches et de rivières, la balafre chromée n'est qu'une vergeture.

Il était une fois dans le Nord

Le sort de ce paysage s’est joué le 12 mars 1968. Après 40 ans de recherches intensives sur la côte Arctique, le pétrole a fini par jaillir du côté de Prudhoe Bay. Sous le permafrost, c’est un gisement de 86.400 hectares et 25 milliards de barils de brut qui a été découvert, soit deux fois la capacité des champs pétrolifères du Texas (!). A l’époque, Humble Oil (qui deviendra Exxon) et ARCO (bientôt racheté par BP) étaient à la tête des opérations de forage. Ils sont toujours maîtres de la zone aujourd’hui. Impossible d’ailleurs de s’approcher de l’océan par la route: le voyage s’arrête à Deadhorse, 15km avant la côte. Parcourir la Dalton Highway jusqu’à la source du tube, c’est inévitablement rejouer l’histoire de la conquête du Nord, cette «Last Frontier» qu’arborent toutes les plaques d’immatriculation d’Alaska.

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Pour n’importe quel pays, la découverte d’un gisement comme celui de Prudhoe Bay n’est pas qu’un pactole: c’est un enjeu géostratégique. Mais législations environnementales, conditions climatiques et viabilité économique vont d’abord empêcher l’exploitation de la zone. Dans la précipitation qui suivit la découverte de la première goutte de brut, certains tenteront pourtant de forcer l’Histoire. Dès le mois de novembre 1968, le Sénateur Walter J. Hickel enverra ainsi les bulldozers ouvrir un passage rudimentaire entre Fairbanks et Prudhoe Bay (voir carte). En 100 jours, la Hickel Road verra le jour.

Il ne reste rien de cette ancêtre de la Dalton Highway, sinon un symbole de la folie pionnière. Non seulement la route fut tracée en dépit du bon sens environnemental et climatique (elle sera vite surnommée Hickel Canal ou Hickel Canoe trail), mais elle avait été construite sans véritable concertation avec les compagnies pétrolières. Or, celles-ci avaient besoin de débouchés économiques, pas d’une voie d’accès. Aujourd’hui, la Hickel Road n’est plus qu’un fantôme routier visible du ciel, un point de passage pour les animaux qui croise la Dalton Highway à hauteur du mile 348.

La plus grosse erreur du Sénateur? Avoir eu raison 5 ans trop tôt. En octobre 1973, plusieurs pays arabes décrètent un embargo sur les produits pétroliers pour protester contre la Guerre des 6 Jours. Le cours du baril de brut explose. Tout à coup, le recours au gisement de Prudhoe Bay devient non seulement rentable pour les Etats-Unis, mais urgent. En quelques semaines, tous les verrous législatif sautent. Jusqu’alors bloqué par des lois environnementales et les dépôts de plaintes des populations natives, le projet de pipeline alaskien est approuvé le 8 novembre 1973 par le vote d’une loi : le Trans-Alaska Pipeline Authorization Act. Prévus pour durer trois ans, les travaux doivent débuter dès que la route d’accès sera opérationnelle. En 5 mois, la Haul Road sort de terre.

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Le road trip ultime

En réalité, l’ouvrage ne sera réellement terminé qu’un an plus tard (il manquait un pont sur la Yukon River). Et pendant longtemps, seuls les camions auront le droit d’entreprendre le voyage. Mais qu’importe: il y avait enfin un passage vers le Nord. Il faudra juste attendre 1994 pour qu’il s’ouvre enfin à la circulation classique. Une démocratisation qui n’a pas pour autant transformé la Dalton Highway en itinéraire touristique. Par mesure de sécurité, les véhicules doivent encore aujourd'hui être équipés d’une CB (connectée au canal 19), embarquer deux pneus de rechange, prévoir des vivres et s’attendre aux pires conditions de circulation imaginables.

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A quoi ressemble le «road trip ultime»? Un tour sur Google Street View ne vous en donnera qu’une vague idée. En lacets de Fairbanks à la Yukon River (mile 56), littéralement poinçonnée jusqu’au mile 175 (Coldfoot: seul point de ravitaillement en essence), la route s’améliore sur quelques dizaines de km, juste le temps de parvenir au pied de la sidérante Sukakpak Mountain (mile 204). Un répit de courte durée: la highway s’attaque alors à la chaîne du Brooks Range, passe le dantesque col d’Atigun (mile 244), dévale une pente gravilloneuse jusqu’au Galbraith Lake (mile 275), avant de dérouler des centaines de kilomètres de virages aveugles dans la toundra horizontale du North Slope. Le tout sans réseau téléphonique, sous une météo aléatoire et avec des camions qui transforment la moindre pierre en missile anti-pare-brise. A moto, on frôle la pulsion suicidaire avec un taux d’accident de 2%...

Winter is coming

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Mais c’est en hiver que les conducteurs les plus téméraires méritent vraiment leur salaire de la peur. Le mercure s’effondre alors entre -40°C et -60°C, avec des pointes records jusqu’à -74°C (Deadhorse, février 1989) et même -89°C en prenant en compte le facteur vent (janvier 1975). La Dalton Highway n’est alors plus qu’une longue patinoire battue par le blizzard, un enfer de glace que seuls les camions osent emprunter. Sous ces latitudes, la nuit est toujours trop longue. Les rafales polaire redéfinissent la notion de prise au vent. Le froid insane gèle les commandes. Et avec la neige, il vaut mieux ouvrir la portière pour distinguer la route du bas côté.

Interviewé par le Los Angeles Times en 2010, John Taylor est l’un de ces routiers du grand Nord. Si son compteur personnel affiche 3 millions de miles sans aucun accident, son réservoir à anecdotes est bien rempli. Une nuit de février dans le col d’Atigun, il s’est ainsi retrouvé coincé derrière un camion qui patinait dans la pente. Impossible de bouger le bahut d’un centimètre sans partir en crabe. Il était 1h du matin. «A cause du froid, ses lubrifiants, ses roulements, tout était complètement grippé. J’ai pris son volant, essayé et réessayé d’avancer, sans résultat. Alors j’ai reculé son camion sur un mile, jusqu’à un endroit qui me permettait de prendre de la vitesse. Puis j’ai accéléré. Mais arrivé au même endroit, les roues ont recommencé à patiner! J’ai vite passé la 3e, caressé l’accélérateur et c’est finalement passé. Mais on a franchi le col à 4h du matin...» Sisyphe aurait apprécié.

Le bout du chemin?

 

Hélas, toutes les routes ont une fin. Comme le montre très bien le graphique ci-contre (courbe orange), après avoir atteint un pic de production de 2 millions de barils de brut/jour en 1988, le rendement de Prudhoe Bay n’a jamais cessé de décliner pour atteindre 500.000 barils en 2013. En fonction des estimations, le pipeline aurait de quoi cracher des dollars pendant encore une vingtaine d’années, cinquante selon les plus optimistes. La Dalton Highway pourra-t-elle lui survivre? Ou la nature souveraine reprendra-t-elle ses droits comme elle l’a fait du temps de la Hickel Road? La piste touristique est à l’étude. Mais le remède pourrait être bien pire que le mal.

Comme l’indique un document du ministère des transports d’Alaska, l’infrastructure touristique de la zone fait débat. Avec 10% d’augmentation du trafic tous les ans, des voix s’élèvent pour réclamer plus de restaurants, d’hôtels, de stations-services, ou que sais-je encore. Une 3e conquête du Nord se prépare à prendre la route: après les chercheurs d’or, après les pétroliers, c’est au tour des marchands du temple de vouloir leur morceau du bout du monde. Sauf que cette fois, la Dalton Highway pourrait bien y laisser son âme. Il y a sur la planète des itinéraires bien plus isolés et dangereux que celui-ci, mais rares sont ceux qui dégagent cette tension esthétique. Cette impression de domestication impossible. Céder à la tentation touristique, ce serait comme climatiser l’odyssée, troquer la sidération brute contre des souvenirs pittoresques. Ce n’est plus seulement le paysage qui en sortirait abîmé: c’est son imaginaire tout entier.

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