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Le Ritz sous l’Occupation allemande, un miroir de la société de l’époque

Nicolas de Rabaudy, mis à jour le 16.11.2014 à 15 h 01

L’historienne américaine Tilar Mazzeo a pu accéder à des archives secrètes françaises, allemandes et américaines touchant l’histoire du palace de la place Vendôme durant la Seconde Guerre mondiale.

Le Ritz en 2006 | Vlastula via Wikipedia

Le Ritz en 2006 | Vlastula via Wikipedia

Dans les suites et les salons d’apparat d’opulente splendeur voisinaient les officiers de la Wehrmacht, des collabos, des espions et des privilégiés de la jet-set qui ont été épargnés par le conflit armé. Avec 15 place Vendôme: le Ritz sous l’Occupation, l'historienne américaine Tilar Mazzeo nous offre un livre-document truffé de révélations qui éclaire de façon crue cette période dramatique de la Seconde Guerre mondiale à Paris.

Contrairement à certains grands hôtels de la capitale, le Ritz est resté ouvert pendant l’Occupation car les propriétaires, César et Marie-Louise Ritz, leurs associés et les cadres étaient suisses, c’est-à-dire neutres, non engagés dans la guerre. Si Hitler n’a pas été vu dans l’enceinte du Ritz, Hermann Göring, morphinomane, habite la suite impériale et enrichit tous les jours sa collection de bijoux et de tableaux: un pillage en règle.

Les officiers, certains d’une culture raffinée, veulent profiter des plaisirs de la Ville Lumière, du confort du palace, du luxe, des spectacles de Paris, des petites femmes, des défilés de mode, du trafic d’œuvres d’art et de «l’insouciance glamour» de la place Vendôme, selon les mots de Tilar Mazzeo.

Le 14 juin 1940, Paris est envahi par le IIIe Reich, la ville tombe aux mains des envahisseurs –il y aura jusqu’à 300.000 Allemands dans la capitale. Le Ritz ne sera jamais bombardé, tout comme le ministère de la Justice adjacent. Avant d’être assassiné par la Milice française, l’ancien ministre de l’Intérieur Georges Mandel, l’un des résidents permanents (une douzaine), a persuadé Marie-Louise Ritz de ne pas fermer l’hôtel «sinon il sera réquisitionné et vous ne le récupérerez jamais». C’était bien vu.

Ce jour de la mi-juin, Otto de Habsbourg, prince héritier du défunt empire austro-hongrois, écrit:

«La ville était aux deux-tiers encerclée par les troupes allemandes, les tirs d’artillerie illuminaient le ciel et là, au Ritz, tout se passait comme toujours: les serveurs en rang, les plats, les vins.»

Le Ritz, ouvert en 1898, compte encore 450 employés pour 150 chambres, les Allemands de l’état-major paient 90% des notes et les 10% restants sont envoyés au gouvernement de Vichy. Peu à peu, le grand hôtel va se dépeupler et à la fin du conflit, il ne restera plus qu’une vingtaine d’employés. Pour les hôtes américains permanents en majorité, il n’y a aucune raison pour que l’Occupation soit un calvaire et que l’on renonce au Ritz et à ses plaisirs.

Le dimanche soir, le protocole offre une soirée dansante, les officiers de la Wehrmacht en civil (armes et uniformes interdits) font valser ces dames et demoiselles de la gentry internationale. Le menu est composé par le maître Auguste Escoffier qui a pour maîtresse Sarah Bernhardt: langouste au champagne, poulet rôti et desserts aux fruits. Il y a 140.000 bouteilles dans les caves ou planquées dans le XVe arrondissement.

Qui sont ces privilégiés qui vont passer à travers les horreurs de la guerre et de la déportation? Gabrielle Chanel dite Coco habite une suite depuis 1930, elle n’a que la rue à traverser pour rejoindre sa boutique (fermée en 1940) de la rue Cambon. Elle a habillé les femmes les plus célèbres de Paris et les Américaines fortunées, «les nanties du Ritz comme Florence Jay Gould, Barbara Hutton, Clare Boothe Luce, propriétaire des magazines Time et Life, qui animent les fêtes nocturnes comme si de rien n’était».

Au moment où Clare Boothe Luce quitte la France en plein exode, elle questionne Hans Elmiger, le directeur suisse du Ritz: «Comment avez-vous su que les Allemands arrivaient?» «Parce qu’ils ont réservé», lance le directeur, imperturbable.

Déjà très riche, Coco Chanel vit essentiellement des revenus des flacons de Chanel N°5 vendus à Paris, elle n’aime pas les juifs, elle déteste Blanche Auzello, l’épouse juive du manager du Ritz, Claude Auzello, torturée par l’occupant. Coco aura deux amants allemands dont un agent double, l’officier Hans von Dincklage, attaché d’ambassade, avec lequel elle quittera la France après l’Armistice, échappant de peu à la traque des FFI, pour se réfugier à Lausanne –Winston Churchill l’aurait aidée. Elle ne reviendra à Paris qu’en 1955 quand la paix effacera peu ou prou les affres sanglantes du conflit.

«Quand je rêve de l’au-delà, cela se passe toujours au Ritz de Paris», écrit Ernest Hemingway en 1944.

Paris est occupé depuis près de cinq ans et pour nombre de journalistes américains présents en Europe au printemps de cette année, l’essentiel est de rentrer dans Paris à travers les bombardements. Et pour Hemingway d’être le premier à libérer le Ritz, ses caves et le bar.

Le grand romancier écrit des articles pour Collier’s, un magazine américain pour lequel il est accrédité comme correspondant de guerre. Ernest «Papa» a pour compagnons l’illustre photographe Robert Capa qu’il a connu pendant la guerre d’Espagne et Mary Welsh, une enquêtrice pour Time Life, qui deviendra sa femme.

Paris libéré, «Papa Hemingway pèse 100 kilos, il habite la chambre 31 du Ritz, il alterne les whiskys, les Martini et le champagne Perrier-Jouët, partage sa chambre avec deux résistants qui nettoient leur fusil entre deux gorgées de brut». Hemingway et sa clique ont alors rendu visite à Pablo Picasso dans son atelier de la rue des Grands Augustins où il vit avec Dora Maar.

Plusieurs fois, le grand peintre dont les toiles sont jugées décadentes par les dignitaires allemands est venu déjeuner au Ritz, convié par les marchands de tableaux convoitant des chefs-d’œuvre pour Göring et Hitler –«une razzia, jusqu’à trois millions d’œuvres d’art volées ou bradées aux Allemands», écrit Tilar Mazzeo.

Un soir, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir rejoignent dans sa chambre Ernest Hemingway qui est en pyjama. Assez vite, Simone et lui se mettent à échanger des regards éloquents. «Ecoute, pourquoi ne rentres-tu pas?», finit par dire Beauvoir à Sartre, médusé. Sartre s’en va dépité, et Simone ne laissera Hemingway qu’au matin, gisant parmi les bouteilles de scotch et les draps froissés. Il restera sept mois au Ritz.

La guerre n’est pas finie. On se bat encore à moins de 80 kilomètres de Paris. «J’ai remarqué que les bombes ne tombaient jamais sur les gens qui logent au Claridge ou au Ritz», écrit Clare Boothe Luce.

Dans la cohorte des célébrités, piliers du palace cher à «Proust du Ritz», Jean Cocteau, ami d’Arno Breker, le sculpteur allemand tant vanté par Hitler, dont la femme Demetra a posé pour Picasso, Sacha Guitry, détenu quelques mois après la guerre, Serge Lifar, caché un temps dans un placard de l’hôtel, Arletty, Coco Chanel, tous étaient proches de l’écrivain Max Jacob, arrêté par la Gestapo, mort à Drancy. Cocteau, décidé à agir pour le sauver, avait fait circuler une pétition adressée à Otto Abetz, l’ambassadeur allemand à Paris. Cela n’a pas suffi.

«La ville a perdu l’esprit dans les réjouissances», dira Mary Welsh. «Tout le monde avait dix-huit ans, se libérait des entraves, explosait de joie.» Jean Cocteau s’offusque de voir «des officiers américains déjeuner avec des putains de trottoir». Près de 18.000 prostituées dans Paris.

Arletty, née Léonie Bathiat, la Garance d’Hôtel du Nord qui a passé la guerre à batifoler au Ritz avec son amant diplomate allemand, maintiendra jusqu’au bout son attitude crâneuse et amère. Soupçonnée de prostitution, elle s’en tire à bon compte après quelques semaines en prison «indiquant que son cœur était français, mais son cul international».

Il y a le cas Chanel. Sa conduite cynique dérange encore les Parisiens aujourd’hui. Elle abrite dans un deux pièces de l’hôtel relié à une chambre mansardée ses amours avec Hans von Dincklage, un séducteur bien plus jeune qu’elle, âgée alors de 60 ans. Elle s’est mêlée aux machinations internes de la politique allemande: a-t-elle espionné pour le compte des Nazis? Mystère.

Elle va deux fois à Berlin, sous l’œil des Nazis, elle fréquente le duc et la duchesse de Windsor, sympathisants fascistes qui ont passé l’été 1939 au Ritz. Et elle reçoit le soutien du comte de Chambrun, gendre de Laval, qui a eu ce mot: «C’est dur, la collaboration.»

L’écrivain américain John Updike résumera dans les années 1990 l’attitude de Coco Chanel pendant la guerre:

«Tout semble prouver l’indifférence totale de Chanel au sort de ses voisins juifs, ou même aux privations et humiliations vécues par la vaste majorité des Parisiens… Elle était heureuse dans un monde où des montagnes de malheur s’accumulaient autour d’elle… dans le quartier juif, à quinze minutes à pied du Ritz.»

Il reste qu’à l’hôtel fort bien tenu, le barman juif Frank Meier a caché des résistants, aidé par les directeurs français et suisses dont le dévoué Claude Auzello tandis que le palace accueille jusqu’en 1951 Marlène Dietrich, Ingrid Bergman et que le duc de Windsor songe grâce à un complot obscur à monter sur le trône de Grande-Bretagne et à évincer la princesse Elizabeth, à la mort du roi George V. L’auteur de l’ouvrage cite cette phrase singulière d’Elizabeth II: «Les deux personnes qui m’ont causé le plus d’ennuis sont Wallis Simpson et Hitler.»

Dans les années 1970, Charles Ritz se démène pour maintenir le palace délabré à flots, la faillite menace, la vente est inévitable. Il meurt en 1976. Un magnat égyptien de 59 ans, Mohamed Al Fayed, habitué du George V, s’est toqué du palace suisse qu’il acquiert pour 20 millions de dollars, un cadeau. La rénovation s’étalera sur neuf années, soit un million de dollars par chambre, plus la piscine couverte et le spa romain au sous-sol.

En 1987, le Ritz retrouve sa splendeur néoclassique et sa légende dorée, «l’antichambre du paradis», ainsi que le disait Ernest Hemingway, qui s'est suicidé en 1961. Après plus de deux ans de travaux gigantesques commencés en 2013, le Ritz à la façade classée sera réouvert à la fin 2015.

15 place Vendôme: le Ritz sous l’Occupation

par Tilar Mazzeo, 300 pages, Éditions La Librairie Vuibert

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Note de l'édition: une première version de cet article faisait une référence peu claire à Olivier Dabescat, maître d'hôtel et à Marcel Proust, alors que Marcel Proust est mort en 1922, soit bien avant l'Occupation.

 

Nicolas de Rabaudy
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