Partager cet article

Des suprématistes blancs américains veulent s’allier à l’extrême droite européenne

Un groupe néonazi à Kansas City en mai 2014. REUTERS/Dave Kaup

Un groupe néonazi à Kansas City en mai 2014. REUTERS/Dave Kaup

Aux Etats-Unis, personne n’écoute ce que dit Jared Taylor. Il a beau être poli et diplômé d’une université prestigieuse, peu d’hommes politiques le prennent au sérieux. Et pour cause: Taylor est un suprématiste blanc, bien qu’il préfère le terme «réaliste racial».

Lorsqu’il essaie d’organiser une réunion pour sa revue American Renaissance, l’événement est en général annulé dès que les propriétaires de la salle découvrent qu’il s’agit d’une publication raciste. Ses idées ont peu d’influence sur les partis politiques ou les intellectuels. C’est pourquoi le mois dernier, Jared Taylor est venu en Hongrie pour organiser une conférence de suprématistes blancs et de nationalistes anti-immigrés venus de plus de dix pays. Le but était de faire cause commune avec les mouvements européens d'extrême droite. De manière assez peu originale, l'événement était intitulé «L’Avenir de l’Europe».

Jared Taylor et ses collègues du think tank nationaliste blanc National Policy Institute (NPI) ont choisi la Hongrie car les nationalistes d’extrême droite y sont en plein essor. Ils pensaient y être bien accueillis. Mais ce fut en fait le contraire. Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán –un conservateur critiqué pour son autoritarisme – a interdit la conférence. Viktor Orbán est soutenu par les partis d’extrême droite hongrois, mais il a probablement réagi de la sorte pour se positionner en tant que modéré avant les élections du mois dernier. Il a même demandé à la police d’arrêter quiconque tenterait d’organiser le rassemblement.

William Regnery, le fondateur du National Policy Institute a immédiatement été renvoyé aux Etats-Unis à son arrivée à l’aéroport. Richard Spencer, le directeur du NPI, a été arrêté dans un pub de Budapest alors qu’il tentait de rassembler les participants pour une discussion informelle. Ils avaient déjà été expulsés de l’hôtel où la conférence devait avoir lieu.

Richard Spencer a alors passé trois jours en prison, ce qui n’a pas eu l’air de trop le gêner. De sa cellule, il a continué à envoyer des emails aux invités de la conférence et aux journalistes. Lorsque j’ai rencontré Jared Taylor à Budapest, il a comparé les emails de Spencer à la «Lettre de la geôle de Birmingham» de Martin Luther King.

Les suprématistes cherchent un nouveau souffle

La plupart des articles publiés sur la conférence ont seulement évoqué l’arrestation de Richard Spencer. Mais en prenant un peu de perspective, cet épisode représente quelque chose d'inédit: c'était la première fois que le NPI et American Renaissance essayaient d’établir une présence en Europe, dans le but de forger une sorte de partenariat euro-américain en faveur du nationalisme blanc ou de l’«eurocentrisme».

Taylor, Spencer et les autres Américains venus à Budapest savent que leur combat est difficile. Les réseaux racistes américains ne sont plus ce qu'ils étaient. En traversant l’Atlantique pour tenter d’unifier les groupes d’extrême droite européenne, ils veulent donner un second souffle à leur cause. C’est un projet ambitieux pour deux obscurs groupuscules: le National Policy Institute, basé à Whitefish dans le Montana, a seulement quatre employés, et la revue American Renaissance est presque entièrement gérée par Jared Taylor.

Comme Spencer était en prison, c'est Taylor qui a pris en main la conférence. Bien que le gouvernement ait interdit le rassemblement, 70 personnes sur 135 sont tout de même venues à Budapest, y compris un Mexicain qui a précisé qu’il avait fait «16.000 km» pour l’occasion. Les autres sont venus de Grande-Bretagne, de Norvège, d’Allemagne, d’Autriche, de Suède, d’Espagne, de Hongrie et du Japon, ainsi qu’une douzaine des Etats-Unis. Qu’avaient-ils en commun? «La conviction que l’Europe est en train de se battre pour sa survie. L’Europe ne peut pas rester l’Europe sans les Européens. Lorsque nous sommes remplacés par des non-Européens, cela menace notre mode de vie», explique Taylor.

Nous étions dans un hôtel proche du quartier de Buda sur la rive droite du Danube. Taylor regardait autour de lui avec inquiétude, conscient qu’il pourrait être arrêté à tout moment. Chaque personne qui passait pouvait être un policier en civil. Mais par ailleurs, il était plutôt de bonne humeur. Il était vraiment heureux d’être en Europe, où, selon lui, les choses vont dans la bonne direction, avec un électorat qui vote contre l'immigration et le multiculturalisme. «Comme les Américains, les Européens voient que leur monde est en train de changer. Ils n’ont jamais demandé à ce que les choses changent de cette façon. Leurs quartiers deviennent différents, et ils ne les reconnaissent plus. Ils réagissent contre ça», explique Taylor.

Les militants d'extrême droite se prennent pour des rebelles, pourtant Jobbik, le FN ou Aube Dorée ne peuvent plus être considérés comme marginaux

 

Aux élections européennes de mai dernier, les partis d’extrême droite européens ont fait de très bons scores. Le Front national et Ukip ont chacun gagné 24 sièges au parlement européen. En Hongrie, le parti d’extrême droite Jobbik –connu pour avoir demandé au gouvernement hongrois de lister et surveiller les juifs du pays– a gagné un tiers des voix des jeunes, et presque 15% du vote total. Dans l’ensemble, les élections ont montré l’incroyable poussée du vote pour des partis qui se définissent par leurs positions anti-immigration et leur euroscepticisme.

Ces groupes nationalistes ne représentent pas la majorité de la population. Il s’agit plutôt d’une minorité de blancs qui s’inquiètent de leur marginalisation croissante, ce qui les pousse à s’organiser. Ils sont d’autant plus soudés que leurs positions ne correspondent pas aux courants dominants. Comme les idées xénophobes sont plutôt mal vues en Europe, l’extrême droite a l’impression que ce sont ses propres militants qui sont discriminés. Ils se considèrent comme des rebelles qui luttent contre un système corrompu. L’arrestation de Spencer n’a fait que confirmer leurs suspicions.

Dans les forums Internet des groupes nationalistes, Spencer est tout de suite devenu un martyr et un héros. Plus que la conférence, c’est cette arrestation qui a le plus contribué à faire le lien entre suprématistes blancs américains et extrême droite européenne.

Des partis comme Jobbik en Hongrie, le Front national en France et les néo-nazis de l’Aube Dorée en Grèce ne peuvent plus être considérés comme marginaux. Ils sont devenus une véritable force politique en Europe. Et maintenant, les nationalistes américains veulent essayer de faire partie du mouvement. «Il est très difficile de faire campagne sans être soit républicain soit démocrate. Donc de ce point de vue, je pense que la démocratie est beaucoup plus restreinte aux Etats-Unis par rapport à de nombreux pays européens. Si le système électoral était proportionnel, je suis convaincu que des gens qui pensent comme moi obtiendraient 15%, 20%, voire 30% des votes», dit Taylor.

Comment pense-t-il faire changer les choses?

«C’est une bonne question. Je pense que dans certains cas, il serait possible de faire campagne en tant que républicain, mais nous sommes très en retard par rapport à nos camarades européens. Ils ont beaucoup mieux réussi à se faire entendre dans l’arène politique.»

Taylor a mentionné plusieurs représentants républicains au Congrès –Joe Wilson, Steve King, Louie Gohmert et Dana Rohrabacher– dont le discours anti-immigrés ressemble parfois à celui de l’extrême droite européenne.

A Budapest, j’ai également parlé avec Kevin DeAnna, un jeune militant conservateur de Washington. Il logeait dans une auberge bon marché avec Spencer, depuis qu’ils avaient été tous deux expulsés de leur hôtel chic. DeAnna a aidé à organiser la conférence. Habillé en jean baggy, baskets, blazer et cravate, il avait donné rendez-vous aux participants dans une station de métro miteuse. «Nous gérons la conférence comme une sorte de guérilla underground», avait-il expliqué, alors que les participants attendaient les dernières consignes.

Malgré l’intervention des autorités hongroises, la conférence a bien eu lieu comme prévu, même si Taylor l’a rebaptisée dîner-débat pour éviter tous problèmes légaux. Le jour suivant, Taylor et ses invités discutaient sur la Place des Héros pour savoir s’ils iraient visiter le Musée de la Terreur sur la violence communiste, ou le Musée de l’Ethnographie. Taylor était très content de la conférence.

L’Europe a bien compris, a-t-il résumé. Et l’Amérique?

«La gauche dit que nous sommes fous, diaboliques ou ignorants. Ce n’est pourtant pas le cas. Ils ont peur que des gens comme moi ou Richard Spencer aient l’occasion de s’exprimer ouvertement et publiquement. Si les Américains pouvaient voter pour soutenir mon point de vue, je pense que beaucoup le feraient. Mais le système politique ne le permet pas.»

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte