Culture

Alain Badiou, misère de la philosophie nouvelle (et joies de la gauche radicale)

Philippe Huneman, mis à jour le 20.11.2014 à 11 h 15

On tombe à bras raccourcis sur Zemmour et Finkielkraut, mais à sa manière, Badiou est bien plus nocif puisqu'il a, lui, l'onction de l'Université.

Ballet au Palais de l'Assemblée du peuple, à Pékin, le 22 février 1972 | Byron E. Schumaker via Wikipedia

Ballet au Palais de l'Assemblée du peuple, à Pékin, le 22 février 1972 | Byron E. Schumaker via Wikipedia

Ces derniers jours ont été riches en remises en question fracassantes: après Eric Zemmour chantant les joies du pétainisme, voici Alain Badiou qui nous réhabilite la Grande révolution culturelle prolétarienne: méditer celle-ci (en effet) nous sauverait de la «nuit des guerres sans fin» où nous plongera immanquablement le capitalisme... Toutefois, là où Zemmour fait dans la provocation opportuniste, Alain Badiou, lui, ne connaît pas le second degré ou le cynisme; sa conviction est sincère et constante.

Mais si Alain Badiou est bien, comme Alain Badiou le dit, le «philosophe français vivant le plus traduit, lu et commenté dans le monde»[1], alors il devient urgent de s'interroger sur l'état de cette philosophie française.

Comment arrive-t-il à comparer la Révolution culturelle à la Révolution française et la Grande guerre?

Qu'un universitaire puisse, en soutenant un tel discours, habiter l'espace public aussi intensément –comme en témoignent ses nombreuses invitations à la radio ou la télé, les chiffres de vente de ses essais (remarquables pour de la prose obscurantiste où «transcendantal» côtoie «ontologie» toutes les trois pages) ou enfin son enseignement à l'ENS–, il y a là de quoi s'alarmer. On tombe à bras raccourcis sur Zemmour et Finkielkraut, mais à sa manière, Badiou est bien plus nocif puisqu'il a, lui, l'onction de l'Université.

Car enfin, quelle est son «argumentation complexe» (Badiou toujours, sur Badiou...) dans cette récente tribune visant à pourfendre le malheureux Joffrin pour avoir médit de son dernier opus («Gauchet vs Badiou», une sorte de sequel au «Badiou vs Finkielkraut» plutôt bien vendu en son temps –on attend évidemment «Badiou vs Zemmour» ou, en plus gender friendly, «Badiou vs Polony»)?

On critique la Révolution culturelle car elle a entraîné de nombreuses morts, mais le grand philosophe nous rappelle que la Révolution française aussi connut un épisode meurtrier, la Terreur; or, on n'en critique pourtant pas la démocratie pour autant. Par ailleurs, poursuit-il, la Révolution culturelle en Chine fit «tous comptes faits» moins de morts que cette absurde guerre de 1914, laquelle engageait pourtant des démocraties: à cette aune, la Révolution culturelle vaut donc mieux que nos idoles démocratiques.

Il faudrait un long article pour défaire les erreurs de raisonnement, les confusions et les paralogismes qui parsèment le texte de Badiou –comme de manière générale toute sa prose, esotérique comme exotérique. Dire par exemple sans aucune justification que l'intérêt de la démocratie libérale est «épuisé dans son principe dès les années 1840» est simplement insensé; vouer aux gémonies les penseurs du libéralisme à partir d'un essai récent de Domenico Losurdo ne suffit pas à faire de Trotski, Jdanov ou Beria des penseurs sympathiques.

Quoi qu'il en soit, ces deux «arguments» centraux que je rappelais n'ont aucune consistance: malgré la Terreur –dont nombre d'historiens ont analysé les mécanismes, dénoncé l'horreur et par ailleurs interrogé le caractère révolutionnairement inévitable–, la Révolution française a effectivement abouti à instaurer une démocratie qui en aura inspiré beaucoup d'autres; tandis que la Révolution culturelle a simplement accouché d'un des pires régimes capitalistes au monde, une quête déchaînée du profit rappelant les pages de Marx sur l'exploitation primitive initiant le capitalisme européen, doublée d'un Parti communiste comme agent capitaliste suprême régnant sur un système politique n'ayant de communiste que l'abolition de la liberté politique individuelle... L'argument ne tient donc pas une seconde, sauf à poser a priori que la démocratie est une mauvaise chose, ce qui constitue une pétition de principe.

Et si un philosophe de droite revisitait le nazisme à sa manière?

Quant à la comparaison avec la guerre de 1914, un étudiant de licence de philo se verrait recalé pour une telle faute de raisonnement: si la Révolution culturelle se fit au nom du communisme, rien dans la Première Guerre mondiale ne s'est fait au nom de la démocratie, ce qui suffit à rendre le parallèle inconsistant.

Enfin, présenter la recherche authentique sur cette Révolution culturelle comme le fait d’une poignée d’auteurs sérieux (puisque préfacés par Badiou...), à rebours d’une doxa vendue au capitalisme, est tout simplement malhonnête (outre que cela rappelle désagréablement la rhétorique des faurissoniens). Cela reviendrait à retenir sur l'histoire de l'extermination nazie les seuls travaux d'Ernst Nolte, qui vit dans la Solution finale l'artefact inintentionnel d'un système hors de contrôle –des travaux certes sérieux et discutés par ses pairs, mais qui, donnés pour seule étude valable du génocide des juifs et des tziganes, pourraient chez certains esprits préparés introduire une rafraîchissante réhabilitation du nazisme.

On y passerait ainsi sous silence ses «dégâts humains» collatéraux (Badiou, toujours sur la Révolution culturelle), lesquels furent sûrement –allons-y carrément!– bien inférieurs à ce que les conséquences écologiques du capitalisme financier actuel vont coûter à la planète sur cinquante ans... On attend donc qu'un philosophe de droite revisite le nazisme comme Badiou le maoïsme:

«De bonnes idées, un sens de l'unité du peuple et du lien social qui remédierait au capitalisme contemporain –dont on sait qu'il délie les hommes–, une vision saine de la terre, de la nature et du végétarisme»

Le tout émaillé de belles déclarations lyriques du Führer, tout comme Badiou aime à citer la prose bouleversante du Grand Timonier («La Révolution n’est pas un dîner de gala», les Gardes Rouges «se mêlaient librement des affaires de l’Etat»...).

Alain Badiou en 2012 | Keffieh67 via Wikipedia

Quelle misère pour la droite française, de ne point savoir enfanter des philosophes d'envergure, susceptible de dessiller les masses abruties par Internet, l’individualisme et le pédagogisme que nous sommes devenues! Et quelle chance pour la gauche, donc, d'être aujourd'hui élue par la Pensée!

Ironique coïncidence de l'actualité: alors que pour couvrir une bavure policière, le doux préfet du Tarn nous assène qu'il est «bête de mourir pour des idées», le Grand Timonier de la Pensée répond qu'il est bon de tuer pour des idées... On ignore si cela rend vraiment les idées meilleures; pour ce qui nous occupe ici, on peut assurer que cela les rend bien confuses.

Néanmoins dans le cas de ce qu'il faut bien appeler un maître à penser –un maître au sens strict, dont chaque vocable transpire le dogmatisme–, cette «argumentation complexe» est non seulement grotesque, mais obscène.

On connaît désormais la réponse que ce grand philosophe réserve à ses critiques: «une gifle»[2]. On rappellera que de nos jours, dans ces contextes envenimés, on ne dit plus «gifle», pas davantage que «paltoquet» ou «soufflet»; et on laissera à la Révolution culturelle l'insigne privilège d'autoriser cette joie intense qu’éprouvent certains à casser la gueule de leurs aînés.

1 — Libération, 7 août 2009; variante dans Libération, le 14 janvier 2008: «Vous [Badiou, à Badiou] êtes devenu le philosophe français vivant le plus traduit et le plus demandé, et de loin.» Il suffit de regarder objectivement la fréquence du nom «Badiou» dans les publications standard de la philosophie académique internationale –revues, textbooks, etc.– pour dégonfler cette assertion, mais c’est une autre histoire. Retourner à l'article

2 — Réponse de Badiou à Gérard Bensussan, Libération, 11 août 2014: «Si un jour je croise le professeur Bensussan, je lui donnerai une gifle»; réponse à Alexandre Adler, Libération, 7 août 2009: «Lui donner pour sa peine, si je le rencontre, une paire de gifles.» Retourner à l'article

 

Philippe Huneman
Philippe Huneman (6 articles)
Philosophe des sciences
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