Economie

Le nucléaire pas cher et privé, c'est impossible

Catherine Bernard, mis à jour le 19.11.2014 à 14 h 03

Les dernières décisions autour des projets d'EDF au Royaume-Uni le prouvent.

La centrale nucléaire d'Hinckley Point, en décembre 2012. REUTERS/Suzanne Plunkett

La centrale nucléaire d'Hinckley Point, en décembre 2012. REUTERS/Suzanne Plunkett

Mauvaise nouvelle pour EDF: le chantier de l'EPR de Flamanville connaît un nouveau retard. Selon le groupe français, le «démarrage de l'installation est désormais prévu en 2017», a-t-il annoncé le 18 novembre. En 2007, au lancement du projet, le nouveau réacteur devait être livré en 2012.

Les nouvelles en provenance de l'autre côté de la Manche sont autrement meilleures pour l'électricien français. Début octobre, EDF a en effet vu valider par la très sourcilleuse Commission européenne l'accord conclu avec les pouvoirs publics britanniques pour la construction de deux EPR (la nouvelle génération de réacteurs nucléaires) sur le site d'Hinkley Point. Et ce, en bénéficiant de subventions à la construction et à l'exploitation de la part des pouvoirs publics britanniques.

Car, pour lancer ces EPR qui devraient, en 2023, fournir au royaume 7% de son électricité, EDF a voulu prendre ses précautions. Concrètement, le Royaume-Uni s'engage à garantir la dette de l'exploitant contractée pour la construction des  réacteurs[1]. Mais aussi à lui garantir des recettes stables pendant la bagatelle de 35 ans, sur les 60 ans de durée de vie estimée des EPR: le prix de l'électricité produite à Hinkley Point est fixé à 92,5 livres par mégawatt/heure (116,87 euros). A moins que deux autres EPR ne soient construits sur le site de Sizewell, auquel cas le tarif diminuerait légèrement, à 89,50 livres par mégawatt/heure  (113,09 euros). Ce prix évoluera bien entendu avec l'inflation.

Des prix garantis chez le précurseur de la libéralisation des marchés

L'Etat britannique se prémunit ainsi de toute hausse inconsidérée des prix, l'exploitant s'engageant à les respecter même s'ils se trouvent inférieurs à ceux du marché.

Mais à l'inverse, EDF et ses futurs partenaires sont assurés de la rentabilité de leur investissement, puisqu'ils recevront une compensation si les prix du marché se révélaient inférieurs au niveau garanti. Or ils peuvent d'ores et déjà évaluer assez précisément leurs futurs coûts: l'essentiel des coûts du nucléaire (environ 60%-70%) provient en effet de la construction des centrales, et il est donc possible, si on connaît le coût de cette dernière, d'évaluer sans trop d'incertitude le prix du courant qui en sortira. A moins que de nouvelles exigences de sécurité n'obligent à consentir d'importants investissements en cours d'exploitation.

Or, la Commission révèle ici le montant de la facture : 24,5 milliards de livres sterling pour les deux réacteurs, soit approximativement 31,2 millards d'euros.

L'EPR britannique, deux fois plus cher que Flamanville

A presque 16 milliards d'euros l'EPR, on atteint un budget presque deux fois plus élevé que celui de Flamanville, déjà évalué à environ 8,5 milliards d'euros avant le report de la mise en service en 2017, qui devrait avoir pour conséquences des «surcoûts importants», selon une source proche du dossier citée par l'AFP mais qu'EDF n'avait pas confirmé le 18 novembre. Et cinq fois plus salé que celui initialement prévu pour le tout premier EPR commandé, l'EPR finlandais (environ 3 milliards d'euros), et dont l'addition s'établit désormais à presque 7 milliards d'euros.

Exigences de sécurité accrue après Fukushima, retour d'expérience des deux premiers chantiers –qui ont tous deux connu d'importants et coûteux retards, quelles que soient les raisons de cette inflation, elle signifie en tous cas une chose: le nucléaire ne sera plus une électricité bon marché. Alors que les électriciens présents sur le marché français peuvent l'acheter actuellement à 42 euros du mégawatt/heure, il dépassera donc la barre des 110 euros en Grande-Bretagne.  

Se passer de carbone coûte toujours cher

A ce prix, le futur nucléaire britannique ne paraît absolument pas compétitif puisqu'il est environ deux fois plus cher que les prix de gros actuels britanniques, qui reflètent essentiellement le prix des centrales à gaz. Bien sûr, le prix du gaz risque d'augmenter dans les prochaines années, réduisant du même coup cet écart. 

N'empêche, ces chiffres en témoignent: l'électricité décarbonée constitue aujourd'hui un véritable pari économique. Quelle qu'elle soit. Le phénomène était déjà bien connu en matière d'énergies renouvelables, même si les coûts sont à la baisse (environ 70-80 euros du mégawatt/heure pour les parcs éoliens, et environ 130 euros du mégawatt/heure pour le photovoltaïque bénéficiant d'un tarif de rachat en 2014). Mais c'est donc aussi, désormais, une certitude pour le nucléaire.

Certes, jamais EDF n'a annoncé de tels prix pour son EPR de Flamanville, en construction. Il est toutefois vraisemblable que l'on frôle en Normandie la barre des 100 euros du mégawatt/heure: en 2011, nous tablions sur environ 70 euros. Mais depuis, le prix du chantier à encore augmenté de 40%.

Des marchés libres... sous condition

Impossible donc de compter sur le marché pour consentir ce type d'investissements dont la rentabilité ne peut se révéler qu'à long terme. La puissance publique doit intervenir si elle souhaite voir se développer la biomasse, l'éolien offshore, le photovoltaïque ou, donc, le nucléaire.

De nombreux pays européens soutiennent déjà les énergies alternatives, comme la France, qui consent des tarifs d'achats pour les énergies lorsqu'elle souhaite soutenir ou lance des appels d'offres spécifiques. Aucun n'avait jusqu'à présent octroyé un tel privilège au nucléaire. Que le premier Etat européen à le faire soit le Royaume-Uni est particulièrement ironique: il a été l'un des tout premiers, avec la Norvège puis la Suède, à libéraliser son marché électrique au début des années 1990!

Bien sûr, la libéralisation des marchés électriques n'a jamais été totale: les réseaux de transports (lignes haute, moyenne et basse tension) sont partout restés un monopole, puisqu'il était exclu de les dupliquer. Et il a fallu faire des entorses au libéralisme pour conserver par exemple, la péréquation des tarifs ou garantir les approvisionnements en cas de pics de consommations.

N'en déplaise aux tenants du tout marché, l'accord récemment validé par la Commission européenne montre que leur nombre risque de continuer à s'accroître...

1 — Moyennant le paiement d'une prime de la part de l'exploitant, prime supérieure à 1 milliard d'euros. Retourner à l'article

 

 

Catherine Bernard
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