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Les lois du physique ne s'appliquent pas encore vraiment à la voile

Yannick Cochennec, mis à jour le 15.11.2014 à 9 h 55

Rares sont les sports où un homme de 54 ans peu entraîné peut gagner face à des plus jeunes adeptes des salles de gym. Mais, même en voile, au golf ou au tir, la question de l'entraînement commence à se poser.

Loïck Peyron, à l'arrivée de la Route du Rhum, le 10 novembre 2014 / Y.Zedda pour Banque Populaire

Loïck Peyron, à l'arrivée de la Route du Rhum, le 10 novembre 2014 / Y.Zedda pour Banque Populaire

En remportant la Route du Rhum et en battant au passage le record de l’épreuve en à peine plus d’une semaine de traversée, Loïck Peyron, âgé de 54 ans, a démontré, s’il en était encore besoin, qu’il était bien l’un des plus grands marins de l’histoire de la voile française. Une prouesse d’autant plus savoureuse pour le Baulois qu’il avait prévu de voguer vers Pointe-à-Pitre sur un petit 12m avant de devoir prendre, en septembre et en urgence, la barre de l’immense (31,50m) Banque Populaire «abandonné» par Armel Le Cléac’h, victime d’une grave blessure à la main.

Dans cette discipline à très haute technicité et à très hauts risques que sont les courses transatlantiques, le skipper est à la fois ingénieur, metteur au point, bricoleur ou, au choix, dépouilleur de fichiers météo quand il «n'oublie pas» par-dessus le marché de se priver de sommeil et (parfois) de nourriture pendant de longues périodes pour emmener son bateau le plus vite et le plus loin possible. Et dans cet art multiple, Loïck Peyron excelle comme un maestro.

Mais le marin est-il un sportif de haut niveau pour autant, un sportif de haut niveau tel qu’on l’imagine aujourd’hui dans une sorte de perfection olympique, contraint à disposer d’une condition physique hors norme, obligé de passer par d’épuisants cycles d’entraînement pour se façonner le corps de l’athlète «idéal»? Un sportif parfois à bout de souffle, tirant presque la langue au terme de son effort. En résumé, une bonne condition physique est-il vraiment importante pour gagner?

Avant de prendre le départ à Saint-Malo, Loïck Peyron s’était confié en ces termes au quotidien Libération:

«J’ai toujours été un peu borderline physiquement, en dessous de la moyenne, en essayant de compter sur mes cheveux blancs pour compenser. Mais là, clairement, la compensation ne sera pas suffisante. Les premières fois où j’ai fait du sport en salle, c’est avec Alinghi [pour la Coupe de l’America 2010, ndlr]. Je ne suis pas du style à le faire, mais, là, je me rends compte qu’il le faut. En face, il y a des clients qui connaissent très bien leur bateau. Certains ont 20 ans de moins. Moi, il faut juste que le palpitant tienne le choc.»

Puis il avait ajouté:

«S’économiser physiquement reste la grande inconnue. Si tu n’anticipes pas, ce n’est pas parce que tu as trois kilos de muscles en plus que tu vas faire la différence.»

«Le corps est évidemment primordial»

Avec son «grand âge», Loïck Peyron fait partie d’une génération de marins qui, dans sa formation initiale, n’a pas intégré, ou si peu, la préparation physique comme un passage obligé vers le haut niveau. Mais les temps changent, comme Loïck Peyron le suggère lui-même et comme le souligne Bernard Jaouën, préparateur physique au Pôle Finistère de la course au large, qui rassemble une partie de la jeune (et de la moins jeune) élite de la voile française du côté de La Forêt-Fouesnant. «Ce poste de préparateur physique a été créé seulement en 2007, raconte ce dernier venu du monde du triathlon. C’est évidemment tardif et cela montre que la préparation physique n’était pas jusque-là une priorité pour les coureurs notamment de courses transatlantiques.»

Beaucoup de choses ont évolué, semble-t-il, à partir de cette période et notamment à l’occasion du Vendée Globe 2008 qui a peut-être été un tournant en accélérant le processus en la matière.

«Je me souviens d’une conférence à laquelle j’avais participé lors de ce Vendée Globe et où j’avais intitulé mon propos “l’athlétisation du coureur au large”. Et d’ailleurs pour ce Vendée Globe, je m’étais occupé, à titre privé, de la préparation physique de quatre skippers, Armel Le Cléac’h, Vincent Riou, Samantha Davies et Jérémie Beyou.»

Mais ce Vendée Globe avait été remporté par Michel Desjoyeaux qui, sourit Bernard Jaouën, «n’a probablement jamais fait de préparation physique de sa vie et doit continuer à douter de l’utilité d’en faire». A ce titre, le triomphe de Loïck Peyron n’a pas dû aider à le faire changer d’avis.

François Gabart, vainqueur du Vendée Globe 2012 à 29 ans et lauréat dans la classe Imoca lors de cette Route du Rhum dans un temps record (un peu plus de douze jours), est, en revanche, un représentant de cette nouvelle vague qui porte une écoute particulière au nombre de ses pulsations minute.

Bernard Jaouën, qui s’occupe toujours de la forme d’Armel Le Cléac’h, estime qu’il n’est plus vraiment envisageable de pratiquer la voile de haut niveau sans avoir recours à un entraînement physique spécifique, ne serait-ce déjà que pour prolonger la vie athlétique du marin afin de tenter de lui éviter des blessures rédhibitoires comme le mal au dos. Et cet entraînement ne diffère pas vraiment dans son menu de ce que peut endurer un athlète, un footballeur ou un joueur de tennis, même si le type d’efforts varie évidemment selon les disciplines.

«Pour un marin, le haut du corps est évidemment primordial en raison des multiples manœuvres qu’il doit effectuer, explique Bernard Jaouën. Mais l’endurance cardiaque est aussi décisive avec les incessants déplacements sur le bateau. Au Pôle Finistère, nous travaillons notamment beaucoup les situations de déséquilibre en faisant courir les marins avec des sacs de sable sur un terrain irrégulier pouvant ressembler aux efforts demandés sur le pont d’un bateau toujours instable.»

«Si vous n'êtes pas bien dans votre corps...»

Comme la voile, le golf, sport qui pourrait être également jugé moins ou peu «physique» sur le papier, s’est également ouvert largement à la préparation physique au cours de la récente période, peut-être motivé par l’exemple de Tiger Woods au corps d’athlète et habitué, de manière presque obsessionnelle, aux salles de musculation. Ce qui ne veut pas dire que le golf est désormais dévolu aux champions aux lignes parfaites, mais cette nouvelle tendance est désormais ancrée dans nombre d’esprits.

Exemple typique, Darren Clarke, vainqueur du British Open en 2011 malgré des rondeurs évidentes, s’est infligé en 2014, dans l’année de ses 46 ans, un régime draconien qui le rend presque méconnaissable aujourd’hui.

«Depuis quelques années, la plupart des joueurs de haut niveau travaillent physiquement dans le golf et ceci pour deux raisons, étaye Olivier Rouillon, médecin à la Fédération française de golf. La première est d'améliorer les performances comme dans tous les sports, sachant qu'au golf, la puissance est maintenant un élément déterminant. La seconde, assez spécifique de notre sport, est que les carrières professionnelles durent trois décennies voire plus, mais à la condition de durer physiquement et de ne pas se blesser. Les joueurs travaillent donc beaucoup dans une optique de prévention des blessures.»

Comme on l’a vu lors de la dernière Ryder Cup, il arrive encore que des jeunes golfeurs de premier plan, comme le poupin Patrick Reed, âgé de 24 ans, ne soit pas tout à fait au diapason de cette nouvelle éthique physique, mais il est probable qu’il évoluera avec le temps sur ce point.

«Bien sûr, il y a encore quelques joueurs qui sont performants sans travailler physiquement, mais cela devient excessivement rare au plus haut niveau, relève Olivier Rouillon. Pour ce qui est de l'hygiène de vie, elle est probablement moins bonne en moyenne chez les golfeurs que chez les marathoniens. Il s'agit là de la prochaine étape de l'évolution de la préparation de nos athlètes.»

A la Fédération française de tir, sport «statique» qui n’exige pas en apparence de violents efforts et où il est possible de triompher à tout âge comme en voile ou au golf, la préparation physique n’est plus non plus une affaire traitée par-dessus la jambe. Certes, tous les types de physiques, secs ou ronds, peuvent s’exprimer lors de championnats du monde, mais dans une discipline aussi mentale que celle-là, «si vous n’êtes pas bien dans votre corps, vous ne pouvez pas être bien dans votre tête», selon les mots d’Eric Viller, entraîneur national français pour le tir à la carabine.

«Lors de conditions extrêmes de chaleur, j’ai vu des compétiteurs littéralement “séchés” physiquement et incapables de donner la pleine mesure de leur talent, détaille le même Eric Viller. A la Fédération française, nous faisons beaucoup de travail de gainage pour la posture du tireur sachant que les compétitions peuvent durer trois heures et de cardio afin de combattre le stress au moment du tir quand il est important d’avoir les bonnes pulsations.»

Pour viser le cœur de cible, être «borderline physiquement», selon l’expression de Loïck Peyron, n’est donc pas vraiment une option. En sport, comme sur la mer, le vent a clairement tourné…

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (575 articles)
Journaliste
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