France

Le clivage droite-gauche, de plus en plus symbolique, de moins en moins politique

Eric Dupin, mis à jour le 17.11.2014 à 14 h 10

Le traditionnel repère hérité de la Révolution française n'a pas disparu, mais l'offre politique n’est plus véritablement en phase avec les sensibilités contrastées des citoyens.

(Steep) [or (Not)]. David Goehring via Flickr CC License by.

(Steep) [or (Not)]. David Goehring via Flickr CC License by.

C’est une étrange rumeur qui en dit long sur le paysage politique actuel. Dans la région Nord-Pas-de-Calais, des responsables de l’UMP et du PS envisageraient une alliance aux prochaines élections régionales pour barrer la route au Front national.

Marc-Philippe Daubresse, patron du parti de droite dans le Nord, et Martine Aubry, puissante maire socialiste de Lille, ont récemment opéré un spectaculaire rapprochement. «La République est en danger et Martine Aubry sait qu’elle pourra toujours compter sur moi pour la défense des valeurs républicaines que nous avons en commun», a confié le premier. «Il nous faut sortir de cette crise et peut-être avons-nous quelques réponses en commun à apporter», a répondu la seconde. Daubresse s’est, par la suite, empressé de qualifier de «science-fiction» l’hypothèse d’une fusion des listes PS-UMP aux régionales. Mais le sénateur UMP du Nord Jean-René Lecerf a, pour sa part, publiquement déclaré qu’il pouvait «parfaitement envisager» une telle alliance.

Une entente entre les deux grands partis de gauche et de droite pour contrer la dynamique frontiste dans une région emblématique du socialisme français, voilà qui serait terriblement révélateur de l’effacement des frontières politiques habituelles.

La preuve par Jouyet

La personnalité et la carrière de Jean-Pierre Jouyet, mises en lumière par une récente polémique non moins étrange, éclairent d’une autre manière ce brouillage des repères.

Vieux complice de François Hollande depuis les bancs de la fameuse promotion Voltaire de l’ENA (1980), ce représentant accompli de la bourgeoisie d’Etat se joue du traditionnel clivage droite-gauche. Avec son épouse, nous apprend Ariane Chemin, il a coutume de «mêler» dans son vaste appartement du 16ème arrondissement de Paris «l’establishment français au complet: patrons, diplomates, banquiers, politiques, François Fillon comme Manuel Valls ou Emmanuel Macron, François Pinault et Serge Weinberg, droite et gauche mêlées et confondues, sans que jamais −miracle!, s’amuse François Hollande− personne ne quitte la table ou ne claque la porte».

Ce oecuménisme bon teint ne saurait entraver une carrière. Lointain successeur de Talleyrand, l’habileté politique en moins, Jouyet traverse imperturbablement les régimes. Les jeux puérils de l’alternance politique ne l’atteignent pas. En 1997, le voici directeur adjoint du cabinet du socialiste Lionel Jospin à l’hôtel Matignon. Dix ans plus tard, il devient secrétaire d’Etat dans le gouvernement de droite de François Fillon. En 2014, le voilà revenu «à gauche», nommé secrétaire général de l’Elysée par François Hollande.

Le pire est que Jouyet n’a très certainement pas changé d’idées ou d’attitudes d’un poste à l’autre. Cet ancien delorien, très attaché à l’euro, a accompagné des politiques finalement convergentes. L’UMP et le PS peinent de plus en plus à proposer aux Français des chemins différents. «Droite» et «gauche» se transforment en simples étiquettes qui reflètent de moins en moins de réels clivages, au moins sur les plans social et économique. C’est ainsi que Le Point peut implorer le «cercle de la raison» de s’entendre enfin.

De plus en plus brouillé

La stratégie transgressive de Manuel Valls est symptomatique de cette confusion. Le Premier ministre ne cache pas qu’il se sent infiniment plus proche de François Bayrou, ministre sous Jacques Chirac (1993-1997), que de Jean-Luc Mélenchon, qui participa au gouvernement de Lionel Jospin (2000-2002).

Ailleurs sur l’échiquier politique, Marine Le Pen s’emploie, elle aussi, à dynamiter le bon vieux clivage droite-gauche. Elle a compris que le succès de son entreprise supposait de déchirer le label d’extrême droite qui colle au FN. S’employant à brouiller les pistes, la fille de Jean-Marie Le Pen ne craint pas de dire que les constats établis par Jean-Luc Mélenchon «ne sont pas très éloignés» de ceux de son parti. Elle est, au demeurant, aidée dans cette opération par un Nicolas Sarkozy qui proclame tout bonnement que «Marine Le Pen est d’extrême gauche».

Au-delà de ces outrances et de jugements à l’emporte pièce qui font fi de la radicale opposition des références idéologiques des uns et des autres, il ne fait guère de doute que de profonds clivages de la période ne recoupent pas la césure droite-gauche. L’Europe ou encore la mondialisation génèrent ainsi des lignes de fracture qui la traversent de part en part.

Tout ceci crée les conditions d’un rapprochement objectif entre droite et gauche gouvernantes. Celui-va va jusqu’à des gouvernements de coalition très fréquemment en Europe. En 2013, 11 des 28 pays de l’Union étaient dirigés par une alliance de partis de droite et de gauche. La crise économique et l’affaiblissements de formations gouvernementales de plus en plus contestées ont conduit à ce type de configuration, comme ce fut en cas en Grèce.

Un clivage dans la tête

Cela ne signifie nullement que le traditionnel repère droite-gauche, hérité de la Révolution française, a disparu. Il demeure bien présent dans les esprits. En 2012, selon Ipsos, seulement 25% des Français refusaient de se classer sur cet axe. Dans le même temps, une majorité de sondés considère, et ceci depuis le milieu des années quatre-vingt, que «les notions de droite et de gauche sont dépassées», selon des enquêtes TNS Sofres et Ipsos.

Cette contradiction apparente s’explique par les glissements d’une offre politique qui n’est plus véritablement en phase avec les sensibilités contrastées des citoyens. Ceux-ci conservent des tropismes «de droite» ou «de gauche» qui trouvent de moins en moins de correspondants sur la scène publique. Au sein même de la population, les réflexes idéologiques sont certes moins marqués qu’autrefois. L’essentiel reste toutefois que les différentes visions du monde et de la société ne parviennent plus à s’exprimer clairement dans le cadre de l’habituelle bipolarisation droite-gauche.

Celle-ci tend alors à se réfugier dans des marqueurs symboliques, qu’il s’agisse du sort des immigrés ou des droits des homosexuels. Ces sujets ont naturellement leur importance, mais ces problèmes sont vite pris en otages par des forces politiques soucieuses de conforter l’identité fragilisée de leur camp. Les tropismes habituels reviennent également à la charge dans les compétitions internes aux partis. On le voit actuellement à l’UMP dont Nicolas Sarkozy tente de s’emparer par le biais d’une campagne caricaturalement droitière.

Tout le problème vient du découplage entre ces joutes symboliques et les enjeux de l’époque. La représentation topographique du paysage politique correspond de moins en moins à de réels choix d’action. Cette distorsion engendre une perte de sens qui transforme nos débats politiques en théâtres aux effets de manche de peu de conséquences. Or la démocratie a besoin de disputes claires et compréhensibles pour le commun des électeurs. C’est à cela que sert un clivage droite-gauche vivace et opérant.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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