Culture

«L'Hôpital et ses fantômes»: la «vraie horreur» de Lars von Trier

Alexandre Hervaud, mis à jour le 13.11.2014 à 15 h 01

La série culte du cinéaste danois revient dans sa version intégrale sur Arte dès le 13 novembre. Retour sur un monument télévisuel où cauchemar et hilarité font bon ménage.

L'Hôpital et ses fantômes

L'Hôpital et ses fantômes

En 1994, deux séries majeures se déroulant dans le milieu hospitalier voyaient le jour. Outre-Atlantique, les téléspectateurs découvraient un certain George Clooney et ses confrères du (fictif) County General de Chicago dans Urgences. Au Danemark, Lars von Trier –alors connu pour ses films Element of Crime, Epidemic et Europa– dévoilait l'incroyable première saison de Riget, alias L'Hôpital et ses fantômes.

Quatre premiers épisodes totalement dingues sont diffusés à l'époque en version allégée sur Arte (55 minutes alors que les durées originales oscillent entre 1h03 et 1h17); ils seront suivis par une deuxième et dernière salve de quatre épisodes en 1997.

Bonne nouvelle: dans le cadre d'un cycle dédié au réalisateur de Breaking The Waves, Arte rediffuse dès jeudi soir les deux saisons de L'Hôpital et ses fantômes dans leur version intégrale.

Située dans le plus grand hôpital de Copenhague surnommé le Royaume, cette série chorale suit le quotidien du personnel médical et de certains patients (dont une voyante hypocondriaque vaguement détective) confrontés à d'étranges phénomènes –le premier d'entre eux étant clairement la bassesse humaine. Esprits, démons, naissances monstrueuses et autres manifestations surnaturelles rythment ainsi la vie du Royaume.

Reconnaissable à son image sépia et son tournage caméra à l'épaule, l'œuvre oscille perpétuellement entre le cauchemar premier degré et la bouffonnerie hilarante (surtout dans la deuxième saison qui contient son lot de scènes à mourir de rire). Une dualité dans le ton parfaitement représenté par son générique scindé en deux parties.

Dans la première, une voix-off évoque le passif de cet hôpital sur fond d'images léchées et inquiétantes. Dans la seconde, qui inclut la présentation des acteurs, le style vire soudainement au soap opera décalé avec en bande son un morceau du compositeur Joachim Holbek qu'on croirait sorti d'un album inédit de Rammstein:

La série se distingue également par un procédé narratif emprunté aux chœurs antiques: deux personnages apparaissent régulièrement au cours des épisodes pour «débriefer» l'action des personnages (qu'ils ne croisent jamais) et spéculer sur l'avenir à renfort d'envolées philosophiques. Le fait qu'il s'agisse d'un duo d'employés trisomiques isolés à la plonge dans les bas-fonds de l'hôpital est évidemment le petit plus VonTrieresque qui n'aide en rien le spectateur à se sentir plus à l'aise.

Le réalisateur lui-même se fend d'une apparition systématique en fin d'épisode, pendant le générique, pour rebondir sur les événements dévoilés plus tôt et pour teaser la suite.

Dans le dernier épisode de la première saison, il déclare ainsi:

«Ce qu'on vous a montré peut vous troubler. N'ayez pas peur. Gardez vos yeux et vos oreilles ouverts, et tout ce qu'on peut faire, c'est essayer de vous faire peur avec du faux sang. Ce n'est que quand vous détournez le regard qu'on vous a eus. C'est derrière les yeux fermés que se cache la vrai horreur.»

Ce rôle, à mi-chemin entre le gardien de la Crypte et Monsieur Loyal, rappellera à certains les apparitions (introductives, cette fois-ci) de la Dame à la bûche dans Twin Peaks, ce qui n'a rien d'un hasard. Dans un entretien au magazine L'Ecran Fantastique en 1998, Von Trier s'avouait inspiré par cette série, en particulier par les premiers épisodes réalisés par Lynch lui-même, tout en ajoutant:

«C'est bizarre, je n'aime pas tellement le travail de ce metteur en scène pour le cinéma, mais j'apprécie en revanche ses [sic] séries TV. J'ai compris pourquoi: quand il tourne pour la télévision, il doit prendre les choses moins au sérieux. Ce qui fait qu'on le sent plus libre. Et c'est aussi ce qui m'est arrivé.»

Espérons que le diagnostic de Von Trier se vérifiera à nouveau avec la suite tardive de Twin Peaks annoncée récemment. Et tant qu'il est question de suite, rappelons que malgré la fin (très) ouverte de l'ultime épisode de L'Hôpital et ses fantômes, la troisième saison censée être tournée en 1999 n'a jamais vu le jour après le décès de divers acteurs, notamment le Suédois Ernst-Hugo Järegård, l'interprète du Docteur Helmer, disparu en 1998.

Si l'on en croit Wikipedia (mais sans source, donc prudence), les scénarios de cette saison «fantôme» auraient été envoyés aux producteurs du remake américain conçu par Stephen King. Baptisé Kingdom Hospital, cette série de 13 épisodes diffusée par ABC en 2004 n'aura connu qu'une seule saison.

Dans les pays anglo-saxons, la série avait été distribuée sous forme de films de plus de quatre heures. Paradoxalement, c'est sans doute la stratégie inverse que Von Trier aurait dû adopter pour son dernier film, Nymphomaniac. Découpé en deux volumes censurés et non approuvés par le réalisateur sortis en salles à quatre semaines d'écart, le film avait cumulé à peine 180.000 entrées, quand Melancholia avait dépassé les 400.000. Le film –aux scènes explicites– vient de sortir en version director's cut de 5h12 directement en VOD. Qu'il nous soit permis de l'imaginer décortiqués en cinq épisodes diffusés sur un hypothétique Netflix porno et introduits par un Lars von Trier hilare et fripon.

L'Hôpital et ses fantômes

Tous les jeudis sur Arte du 13 novembre au 4 décembre 2014 à partir de 22.20

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PS: rien à voir ou presque, mais signalons l'implication (involontaire) de Lars von Trier dans le récent hit viral Too Many Cooks, ce délire jouissif de la chaîne Adult Swim qui le crédite dans le rôle d'une tarte:

Alexandre Hervaud
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Journaliste
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