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Lionel Messi, la fin d'un règne?

Thomas Goubin, mis à jour le 10.12.2014 à 18 h 34

Messi, c'est fini? Malgré ses récents records, la question commence à être posée, car les idoles finissent toujours par chuter, plus ou moins élégamment et rapidement. De Pelé à l'Argentin, retour sur les règnes absolus du football moderne.

Cristiano Ronaldo et Lionel Messi lors du «clasico» du 25 octobre 2014. REUTERS/Juan Medina.

Cristiano Ronaldo et Lionel Messi lors du «clasico» du 25 octobre 2014. REUTERS/Juan Medina.

Sa Coupe du Monde n'a pas fait l'unanimité, même si l'Argentine a largement dépendu de ses éclairs. Quand à son début de saison inconstant, il se situe dans la lignée d'un dernier exercice décevant. Malgré un regain de forme en cette fin d'année et des records battus, la baisse de rendement de Lionel Messi, depuis une grosse année, est évidente. Couplée à la forme olympique de Cristiano Ronaldo, qui devrait selon toute logique le battre lors de l'élection du Ballon d'or 2014, elle amène à commencer à se demander si l'on est en train d'assister au début d'une fin de règne du roi Messi, quatre fois couronné du titre de meilleur joueur du monde et vainqueur d'une ribambelle de trophées avec le Barça.

Combien dure en général la domination d'une individualité sur le football? Le calcul est forcément un peu arbitraire, le brio d'une individualité étant presque toujours conditionné par un contexte collectif et les joueurs faisant trembler les filets s'en sortant presque toujours mieux que les défenseurs, aussi admirables soient-ils. Les balises chronologiques choisies peuvent aussi prêter à discussion. Le football n'est pas une science dure.

Ce qui est incontestable est que ces joueurs, les Pelé, Maradona, Cruyff, ont marqué leur époque, et ont été considérés, par leurs pairs, la presse ou l'opinion publique, comme les meilleurs de leurs temps. Et que, jusqu'à l'avènement de Messi, leur règne avait plutôt tendance à raccourcir au fil du temps...

Pelé (1958-1970)

C'était un monde où on ne commençait pas à s'emballer pour des prodiges de huit ans exhibés sur Youtube, mais où la Coupe du Monde révélait des trésors venus d'autres latitudes. En 1958, Pelé n'a que 17 ans. S'il ne commence pas le Mondial suédois en titulaire, les derniers matches de la compétition vont le révéler aux yeux du monde: seul buteur en quarts face au Pays de Galles, auteur d'un triplé contre la France en demie et d'un doublé en finale.

L'avènement d'un surdoué. Le début d'un règne, dont on peut considérer qu'il s'agit encore d'une dyarchie, partagée avec Alfredo Di Stefano jusqu'au début des années soixante.

En 1962, Pelé se blesse lors de son deuxième match du Mondial. Il ne sera pas le héros de la Selaçao, rôle occupé par Garrincha au Chili, mais ce qu'O Rei réalise avec Santos indique qu'il continue à survoler son époque. En 1962, il remporte la Coupe Intercontinentale face au Benfica d'Eusebio, son grand rival de l'époque. Pelé inscrit cinq des huit buts des siens. En 1963, Santos se succède à lui-même en dominant, cette fois, le Milan AC. O Rei s'offre une nouvelle rasade de buts: quatre sur les six inscrits par le club représentant la porte d'entrée maritime vers Sao Paulo. Domination absolue…

Ce règne de Pelé, qui se termine sur le chant du cygne du Mondial 70, a-t-il connu une interruption? On peut considérer le troisième match de poule du Mondial 1966, où son Brésil se fait sortir par le Portugal, comme un passage de témoin vers Eusebio, meilleur buteur de la compétition. Mais Pelé n'a alors que 25 ans. Et lors de la World Cup anglaise, l'homme aux mille buts dispose de circonstances atténuantes: ses jambes ont été prises pour une cible de fléchettes par ses adversaires. C'est ainsi diminué qu'il a affronté le Portugal.

En 1970, sous le soleil de Mexico, Pelé signera quelques décrets royaux avant de tirer sa révérence internationale. Une abdication élégante, à seulement 29 ans.

Cruyff et Beckenbauer (1971-1978)

Les années soixante-dix seront européennes. Cruyff, Beckenbauer, l'Ajax et le Bayern, les Pays-Bas et la RFA. Le premier libéro moderne, héroïque capitaine de la Mannschaft, face au footballeur total, cet homme nouveau des rectangles verts.

Dater le début du règne du Néerlandais est aisé: en 1971, Cruyff remporte la Coupe des Champions avec l'Ajax et reçoit son premier Ballon d'or, récompense alors strictement européenne. Deux autres viendront (1973, 1974). Avec deux années de plus au compteur que son rival néerlandais, le Kaiser a commencé à fasciner l'Europe dès la fin des années soixante, mais son Bayern devra attendre 1974 pour remporter sa première Coupe des champions. Comme pour l'Ajax de Cruyff, deux autres suivront. Beckenbauer succède à Cruyff, et vice-versa. En 1974, la RFA remporte le Mondial, mais c'est le Hollandais volant qui reçoit un nouveau Ballon d'or.

Champion du monde (1974), champion d'Europe (1972) et deux fois Ballon d'or (1972, 1976), Beckenbauer décidera d'en finir avec le très haut niveau, en allant gagner des dollars au New York Cosmos, en 1977, aux côtés de … Pelé. Cruyff, devenu l'idole suprême du Barça, en fera de même deux ans plus tard. Après un septennat en garde partagée, place aux eighties. 

Diego Maradona (1985-1990)

Intrinsèquement, Maradona est ce qui se fait de mieux sur la planète, avec Platini, Zico ou Rummenigge, depuis le début des années 80. Mais ce n'est qu'en signant à Naples qu'il va commencer à revendiquer sa supériorité à chaque match, alors que Platini vient de livrer son tournoi de référence à l'Euro 84.

Dans le sud de l'Italie et dans le meilleur championnat de l'époque, Maradona se trouve dans son élément, face à l'adversité –du reste de la Botte, dans ce cas de figure. Seul contre tous. Seul, il éliminera l'Angleterre, lors du Mondial 1986, avant de triompher au stade Azteca. Seul ou presque, avec le concours épisodique de Caniggia et Goycochea, il conduira l'Albiceleste vers une deuxième finale de Coupe du Monde de rang en 1990, l'année même où il donne un nouveau Scudetto à Naples, après celui de 1987. Une défaite à Rome, face à la RFA, fera descendre «el D10S» parmi les mortels. Dans ses faiblesses, Maradona deviendra beaucoup trop humain.

Ronaldo (1996-1998, 2002-2003)

Si le docteur Frankenstein avait voulu créer l'attaquant parfait, il aurait inventé Ronaldo. Létal, techniquement sagace et ultra-rapide, le jeune brésilien a déboulé sur la planète foot telle une comète, après une première moitié d'années 90 à laquelle une icône rassembleuse faisait défaut. Van Basten avait été vaincu par une grave blessure, Baggio avait manqué son pénalty en finale du Mondial 94, tandis que Romario et Stoichkov se tiraient la bourre au Barça … Alors, le monde va se précipiter aux pieds du supersonique Ronaldo quand il commence à multiplier les buts avec le Barça dès ses 20 ans (47 buts en 49 matches). En 1997, à seulement 21 ans, il remporte son premier Ballon d'or.

Il manquait toutefois une qualité à la machine à but brésilienne, ou plutôt une pièce: un genou incassable. Ce qui s'annonçait comme un règne absolu commencera à battre de l'aile un certain 12 juillet 1998: une présumée crise d'épilepsie, prélude à des saisons d'éternel convalescent. Une vacance du pouvoir dont profiteront Zidane et Figo, avant que le Brésilien atomique ne signe un come-back à faire passer les scénaristes de Rocky pour des maîtres de la complexité en remportant le Mondial 2002, dont il deviendra le meilleur buteur avec huit réalisations. En 2003, une standing ovation à Old Trafford, après avoir mis trois buts à Fabien Barthez, l'homme face auquel il n'avait pu briller un lustre plus tôt, lui permettra de prolonger son règne d'un an. Il se contentera ensuite de vivre en roi fainéant à l'embonpoint trop prononcé.

Ronaldinho (2004-2006)

Passes du dos, elastico, passes aveugles … Ronaldinho a allié entertainment et efficacité lors de deux premières années superlatives au Barça. Un prodige récompensé d'un Ballon d'Or (2005) et qui en fait, encore aujourd'hui, l'un des footballeurs les plus adulés de la planète. Elève peu discipliné, le génie brésilien au touché de balle omniscient perdra son (premier) rang dès ses 26 ans.

Messi (2007-2012)

En 2007, Messi n'est pas encore Ballon d'or, mais les prodiges qu'il réalise avec le FC Barcelone commencent à lui valoir d'être comparé à Maradona. En 2008, l'arrivée de Guardiola à la tête du Barça va propulser le club blaugrana et son meilleur joueur dans une autre dimension. Quatre Ballon d'or suivront, même si celui de 2010 a un parfum de scandale après sa Coupe du Monde sans relief, tandis que Xavi, Iniesta, ou Sneijder ont brillé de mille feux.

En 2013-2014, alors que la machine barcelonaise commence à s'enrayer, Messi commence à ressembler à l'ombre de lui-même, pendant que Cristiano Ronaldo se montre plus imparable que jamais –des buts, des buts et encore des buts, tellement qu'on voit mal qui pourra déloger des cimes le narcisse portugais (même si l'élégance efficace d'un James...). Symboliquement, l'Argentin aurait pourtant pu clore la parenthèse du numéro 7 madrilène et s'assurer un cinquième Ballon d'or en remportant la Coupe du monde: un espoir qui s'est envolé dans les tribunes du Maracana avec le ballon de l'ultime occasion de la finale...

En terme de longueur de règne, Messi se situe donc pour le moment, selon notre évaluation ouverte à débat, aux côtés de Maradona et derrière Pelé, à moins qu'il ne retrouve un second souffle. A 27 ans, il serait hasardeux d'écarter cette hypothèse pour celui qui vient de devenir le meilleur buteur de l'histoire de la Ligue des champions et de la Liga.

Thomas Goubin
Thomas Goubin (20 articles)
Journaliste
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