Science & santé

Qu'a-t-on appris du sida pour lutter contre Ebola?

Didier Lestrade, mis à jour le 17.11.2014 à 19 h 05

L'effort international est loin d'être coordonné contre le virus Ebola, mais on commence déjà à comparer les points communs entre les deux épidémies. Faisons-nous mieux aujourd'hui qu'au début du sida? Et sinon, ne sommes-nous pas en train de répéter les erreurs qui coûtent des vies?

En République dominicaine, deux médecins se décontaminent, le 8 novembre 2014. REUTERS/Ricardo Rojas

En République dominicaine, deux médecins se décontaminent, le 8 novembre 2014. REUTERS/Ricardo Rojas

Les Etats-Unis se considèrent comme leaders contre l'épidémie d'Ebola et glorifient ceux qui partent s'engager en Afrique. Le 28 octobre, le président Obama est longuement intervenu pour tenter de transformer la panique américaine en effort national. Pourtant, la peur ne cesse de croître dans les pays riches alors qu'ils n'ont rien subi du traumatisme africain vécu depuis la résurgence du virus. De nombreux articles font état de ce découplage entre les sociétés occidentales qui renforcent leurs frontières et le retard pris pour aider réellement les populations touchées.

Cela ressemble énormément à ce qui s'est passé au début du sida: quarantaine, panique médiatique, déni, lenteur de levées de fonds et finalement racisme (encore une fois, il s'agit d'un virus qui apparaît en Afrique). Tous les éléments sont réunis pour un bon film de science-fiction. D'ailleurs, la particularité du virus Ebola est d'avoir été traité au cinéma avant que l'épidémie actuelle n'explose: Outbreak (1995), Ebola Syndrome (1996). Ridley Scott est en train de produire une série sur le sujet.

Pourtant, certains activistes considèrent que l'effort effectué en matière de sida a d'ores et déjà eu un impact sur Ebola. Time a récemment fait la liste des leçons apprises lors de la crise du sida qui peuvent aider à vaincre Ebola. En France, le Pr Jean-François Delfraissy, directeur de l'ANRS, est appointé pour coordonner l'effort contre Ebola, ce qui positionne cette épidémie au centre des maladies infectieuses. Après tout, les points communs entre les deux virus sont nombreux: absence de vaccin et de traitement, prévention délicate à mettre en place, taux élevé de décès, concentration géographique des foyers, influence des échanges internationaux et surtout une propagation qui panique les populations au niveau le plus social, celui de la famille. Les raisons qui ont causé la propagation du sida sont souvent les mêmes qui expliquent le retard de la riposte envers Ebola.

Quarantaine

C'est le maître mot au niveau international mais aussi local. Et c'était effectivement le cas au tout début du sida. Surenchère de contrôles aériens et portuaires pour les pays riches, pas assez de structures d'isolement en Afrique de l'Ouest. Les militants historiques sida critiquent déjà la politique de quarantaine du maire de New York, jugée excessive et stigmatisante. Sur ce point, l'histoire se répète. Comme elle l'a fait pour le VIH, l'Australie refuse les visas de tous les ressortissants d'Afrique de l'Ouest. En Afrique ou ailleurs, l'expérience du sida a consolidé l'idée que tant que l'on ne dispose pas de traitement ou de vaccin, c'est la prévention qui permet de réduire le nombre des personnes affectées. Médecins Sans Frontières alerte sur le fait que la quarantaine peut entraver la lutte contre l'épidémie.

Mais le problème de la quarantaine ne s'applique pas qu'aux personnes touchées. Elle complique le travail des soignants sur place puisque très peu de volontaires étrangers osent s'engager pour aider ceux qui sont débordés dans les trois pays les plus touchés. D'autant plus que les rares chercheurs africains qui publient des études décèdent. Plus de 240 d'entre eux ont été contaminés, dont 120sont morts de la maladie selon le magazine Science.

Dans ce sens, on retrouve la terreur vécue par le personnel soignant au début de l'épidémie du sida. Une minorité courageuse s'est engagée contre le sida tandis que le reste du corps médical ne voulait pas y toucher.

Panique médiatique

Le virus Ebola est beaucoup plus contagieux que le VIH du sida et c'est ce qui contribue à la surenchère médiatique. Si le sida est la maladie du sexe, Ebola est celle du toucher, ce qui est pire encore. La réponse médiatique sur le sida fut au début tardive, confuse, alarmiste. Celle d'Ebola est quasiment suivie jour après jour depuis l'apparition des premiers cas l'année dernière.

Le VIH est apparu avant Internet, Ebola resurgit avec une grande vélocité de l'info, ce qui explique d'ailleurs que les leaders politiques y sont plus attentifs. Les militants sida ont déjà accordé à Obama une prise de conscience plus rapide envers Ebola que celle de Ronald Reagan au début du sida. Franchement, il n'y a rien de prestigieux ici et l'engagement d'Obama ou de Cameron n'a pas rempli le vacuum politique dénoncé par The Lancet.

Déni

Comme pour le sida, les populations africaines sont souvent dans la croyance qu'Ebola est une maladie importée par les blancs. Dix mille personnes ont déjà été contaminées dont presque la moitié sont décédées, mais l'estimation de l'épidémie pourrait être largement sous-estimée. La fourchette haute de nombre de cas pourrait atteindre un million à la fin 2014. Toutes les 3 semaines, l'épidémie double. Et là aussi, la comparaison avec le sida est établie par Tom Frieden, le directeur des Centers for Disease Control d'Atlanta, qui redoute que Ebola soit «le prochain sida».

Lenteur du financement de la lutte

Pour l'instant, 400 millions de dollars ont été mobilisés par la Banque mondiale mais il faudra attendre pour voir si ces promesses de dons seront effectivement efficaces. Pire, on sait désormais que les financements n'auront pas beaucoup d'impact si le personnel soignant sur place fait défaut. Actuellement, le virus est si virulent que rares sont ceux qui se déplacent pour  l'affronter en Guinée, en Sierra Leone ou au Liberia.

L'autre similarité est la méfiance face à Big Pharma. La recherche contre Ebola progresse moins rapidement que les contaminations, on demande à l'industrie de produire un vaccin en un temps record. Le fiasco de la grippe aviaire a laissé des traces avec ses millions de traitements inutilisés. Le vaccin efficace contre Ebola est annoncé par l'OMS avec plusieurs centaines de milliers de doses prévues l'année prochaine, mais qui va bénéficier de cette manne financière? GlaxoSmithKline (GSK) et Johnson & Johnson sont en tête, GSK ayant commercialisé le premier antirétroviral, l'AZT, en 1987.

Tout ça, c'est finalement du racisme

S'il y a bien une chose que l'épidémie du sida a établi, c'est que le retard pris en matière de lutte fut motivé par des sentiments de racisme et d'exclusion: face aux populations africaines ou haïtiennes, face aux homosexuels et aux toxicomanes. Ebola est l'ultime preuve (en avait-on besoin?) que le monde se désintéresse des maladies qui déciment l'Afrique. Ce n'est pas l'augmentation des cas africains qui a suscité l'engagement international, ce sont les premiers cas espagnols et américains. C'est ce qui s'est passé avec le VIH. Ce sont les premiers décès de sida qui ont fait office d'alerte médicale et médiatique.

Face à ces nouvelles maladies, on reproche toujours aux Africains d'être incapables de répondre à leurs drames, comme si l'influence néocoloniale n'était pas une des raisons de ces crises sanitaires. Pire, on part du principe que les populations pauvres sont incapables de se soigner. Dans le sida, il aura fallu plus de vingt ans pour que l'on offre les antirétroviraux aux Africains car le corps médical pensait que ces derniers étaient incapables de suivre correctement le traitement. Ce qui a été largement contredit par les faits: quand les populations, même rurales, ont accès aux antirétroviraux, les résultats sont extrêmement rapides.

Déjà Ebola devient une insulte comme «sidaïque» en a été une. Deux collégiens africains récemment émigrés dans le Bronx ont été battus fin octobre. Les femmes sont aussi plus affectées que les hommes face à Ebola. Bref, comme toujours, ce sont les plus défavorisés qui trinquent.

Toutes ces inégalités sociales ont été soulignées pendant les trente premières années du sida. Mais aideront-elles à résoudre la catastrophe Ebola? Rien n'est moins sûr.

Didier Lestrade
Didier Lestrade (71 articles)
Journaliste et écrivain
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