Monde

Et Bachar el-Assad qu'est-ce qu'il pense de tout ça?

Ariane Bonzon, mis à jour le 18.11.2014 à 12 h 59

Parfois, mieux vaut passer par un roman pour saisir l'actualité. Le livre d'Isabelle Hausser, «Les couleurs du Sultan», est une bonne porte d'entrée pour comprendre le dirigeant syrien.

Bachar el-Assad avec Staffan de Mistura, médiateur pour les Nations unies, le 10 novembre 2014 à Damas. REUTERS/SANA/Handout via Reuters

Bachar el-Assad avec Staffan de Mistura, médiateur pour les Nations unies, le 10 novembre 2014 à Damas. REUTERS/SANA/Handout via Reuters

Que pense Bachar el-Assad des frappes américaines contre l’organisation de l’Etat islamique (EI)? S’indigne-t-il de cette intrusion en territoire syrien? Ou bien ce scénario lui convient-il? L’aurait-il même anticipé, favorisé, espéré, ainsi que le prétendent certains bons connaisseurs de la scène syrienne? 

«J’ai obtenu ce que je voulais, voilà ce que pense Bachar al-Assad: la guerre civile l’a emporté sur la révolution en Syrie; l’opinion publique occidentale est sous le choc après les décapitations de plusieurs otages américains et européens; du coup elle oublie que mes sbires ont fait des milliers de prisonniers, assassiné et torturé des dizaines milliers de gens; et pendant que la coalition s’occupe des djihadistes, je peux balancer mes barils d’explosif sur un camp de réfugiés d’Idlib et régler leur compte aux rebelles d’Alep sans que personne ne proteste»,  s’exclame Isabelle Hausser: «En résumé, Bachar el-Assad se dit que les Américains vont lui envoyer des émissaires, qu’il s’est imposé comme celui par lequel il faut passer pour lutter contre le terrorisme, bref qu’il a gagné!»

La guerre civile plutôt que les réformes

Voilà au moins huit ans que cette écrivaine française s’intéresse à la personnalité de Bachar el-Assad dont elle a étudié de près l’évolution puisqu’elle a vécu en Syrie de 2006 à 2009 et y a bénéficié d’un poste d’observation très privilégié.

De la documentation amassée, des informations glanées et des témoignages récoltés, Isabelle Hausser a tiré Les couleurs du Sultan, un roman, entre récit initiatique et chronique politique. Cet ouvrage s’adresse à un large public et constitue l’une des meilleures portes d’entrée pour comprendre le rôle et le fonctionnement d’un homme et de son clan dans la mise en place d’un véritable terrorisme d’Etat. Accessible, éclairant et passionnant, ce roman donne de ce «pays de cauchemar» dirigé d’une «main de fer par une dynastie impitoyable» un tableau complet dont le lecteur ressort saisi et bouleversé.  

Après la mort de son frère aîné, c’est au cadet, Mansour, que le despote confie les rênes de l’Etat. Or «après avoir incarné l’espoir des réformes, ce jeune homme réservé et influençable se mue en boucher sanguinaire et sans scrupules lorsque son pays est gagné par la contestation des printemps arabes, préférant faire la guerre à son peuple plutôt que de céder la moindre parcelle de pouvoir». Pas besoin d’être grand clerc en «syriologie» pour reconnaître Bachar el-Assad sous les traits de «Mansour».

Mais qui donc se cache derrière le narrateur, auquel Isabelle Hausser a confié la tâche de nous raconter ce qui se passe en Syrie? Quel est-il cet amateur de gros cigares et de jolies femmes, un haut gradé sunnite, dont les enfants fréquentent le lycée français de Damas, et qui nous décrit en détails l’évolution politique, psychologique et intime de Bachar el-Assad auquel il a, enfant, servi de camarade de jeu, puis de mentor? 

Dans le bureau de Bachar

Ne serait-ce pas le général Manaf Tlass, celui-là même que les services secrets français ont exfiltré de Syrie en 2012 –dans l’espoir probable de le voir jouer un rôle lorsque c’en sera fini de Bachar al-Assad? Manaf Tlass vit en effet désormais à Paris où il a retrouvé sa sœur, la belle  Nahed Ojjeh et son père Mustafa Tlass, ex-ministre de la Défense, compagnon loyal de l’ancien despote qu’il avait aidé à fomenter le coup d’Etat qui l’amena au pouvoir et le propulsa, lui,  au sommet de la hiérarchie militaire, celui-là même qui a tenu un rôle de premier plan dans le massacre de milliers de frères musulmans, les Ikhwan, à Hama en 1982?    

Dans son appartement parisien, Isabelle Hausser refuse de confirmer ou d’infirmer l’identité de son narrateur. Quoi qu’il en soit, le procédé littéraire choisi par la lauréate du prix Jean-Giono 2001 et du Grand prix des lectrices de Elle 2002, est efficace qui permet de décrire le fonctionnement quasi-clinique de Bachar el-Assad par un membre de son entourage. Plus proche de la réalité que de la fiction, ce cheminement en compagnie du narrateur-qui-pourrait-être-Manaf-Tlass déconstruit minutieusement la propagande du régime.

Il nous conduit par exemple du bureau capitonné du président Bachar el-Assad à l’antichambre de l’enfer, à travers un dédale de couloirs sinistres vers des sous-sols verdâtres, à l'odeur de «remugle de sang, de vomi et d’excréments» où sont alignés des dizaines de cadavres de femmes, d’hommes et d’enfants affamés, émaciés, meurtris par la  torture dont ils portent les traces tandis que des dizaines d’autres invisibles sont en train de subir «le pire». On connaît les photos, qui ne sont pas sans rappeler les atrocités nazies.

«Partout retentissaient des cris, ou plutôt des hurlements –douleur, peur, appels (…) En arrière-plan, on distinguait sifflements et crissements, claquements et grincements, grésillements et crépitements, toute une collection de bruits évoquant d’insoutenables horreurs»: les mots d’Isabelle Hausser mettent le son derrière l’image.    

Or Bachar el-Assad espère bien faire passer ces massacres de masse par pertes et profits. Il prévoit que  la guerre lancée par la coalition contre l’organisation de l’Etat islamique le confortera dans ce rôle de mouqâwama (résistance) au djihadisme international qu’il prétend tenir alors qu’il a joué plus que sa part dans l’essor de l'EI, en faisant sortir à cet effet des dizaines de djihadistes des prisons syriennes dès le début de la révolution.    

Assurer sa survie et celle de ses enfants

Et puis, il se félicite déjà devant le succès d’un autre volet de son plan: l’ennemi ottoman, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, se débat dans le piège de Kobané, auquel le Syrien a largement contribué dès 2011 en permettant à cet effet le retour d’Irak du nord de Saleh Muslim, le chef de l’Union démocratique (PYD) un parti syrien socialement, militairement et idéologiquement cousin du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, Turquie), en guerre contre Ankara depuis 30 ans.

En laissant aux «unités de protection du peuple» du PYD le contrôle de larges zone kurdes à la frontière avec la Turquie et en leur permettant d'y établir trois cantons autonomes, Bachar el-Assad tablait sur la déstabilisation du sud-est de la Turquie. Or c’est très exactement ce à quoi l’on a commencé à assister avec les violences du début octobre qui ont fait au moins trente morts côté turc. Tel père, tel fils d’ailleurs: dans les années 1980, Hafez al-Assad avait accordé l’asile à l’ennemi numéro 1 de la Turquie, le chef du PKK, Abdullah Ocalan, autorisé à mener ses opérations de guerrilla au sud-est de la Turquie à partir de la Syrie.  

Ce dont Bachar el-Assad a peur

Comprendre ce que Bachar el-Assad a en tête nécessite d’abord d’admettre la duplicité du personnage.  Côté face: un être banal, avec ses faiblesses et ses qualités, apparemment gentil et courtois, donnant le change aux Occidentaux, tout au plus un excellent comédien, bravache et menteur.

Côté pile: un homme passé maître dans l’art de la manipulation, en imposant même aux Russes pourtant orfèvres en la matière; un personnage pour lequel la notion de droit de l’homme et de réformes est vide de sens et qui n’a, selon Isabelle Hausser «rien d’occidental, si ce n’est d’avoir passé dix-huit mois à Londres, en restant en réalité la plupart du temps dans un circuit syrien». Bachar el-Assad est décrit comme l’un des plus grands criminels de l’Histoire qui n’hésite pas à détruire son pays et son peuple pour assurer sa survie, celle de ses enfants et de son clan.  

N’a-t-il aujourd’hui peur de rien? Que la coalition contre l’EI, dirigée par les Américains,  se retourne contre lui par exemple? «Effectivement, il sait qu’il lui faudra être habile, reconnaît l’auteure des Couleurs du Sultan. Cependant, ce qui lui fait le plus peur, c’est que les Russes et surtout les Iraniens le lâchent. Or, même s’ils soutiennent totalement Bachar et la guerre atroce qu’il mène, ils l’abandonneront le jour où il constituera une trop grande gêne pour eux.»

C’est pourquoi «Bachar s’accrochera plus que jamais au bout de Syrie qu’il tient encore et qu’il peut espérer agrandir avec la bienveillance tacite des Américains», précise Isabelle Hausser:

«Il nous a tous amenés là où il voulait, sa logique de survie a été la plus forte, et il doit sa crédibilité à la lâcheté des Occidentaux.»

Asma el-Assad: des comportements à la Marie-Antoinette

Paru avant l’été, Les couleurs du Sultan est parvenu jusqu’au palais présidentiel de Damas. Il est revenu aux oreilles d’Isabelle Hausser que l’épouse de Bachar el-Assad,  la belle Asma, aurait réagi avec colère à sa lecture. Sans doute s’est-elle plus que retrouvée dans les traits de «Naïma», personnage appliqué à plaire, n’hésitant pas à réécrire pour les magazines people «le roman de sa vie».  L’écrivaine, qui l’a plusieurs fois approchée à Damas, imagine que, dans les circonstances actuelles, «elle a largement perdu pied, oscillant entre des gestes de compassion calculés, une inquiétude légitime pour ses enfants et des comportements à la Marie-Antoinette».

Quant à Mansour-Bachar, il serait furieux. Comme si Isabelle Hausser avait «tout bon», comme si sous couvert de fiction, l’ouvrage exprimait parfaitement bien la réalité d’un homme, président par accident devenu despote sanguinaire par calcul dont on apprend, et ce n’est pas la moindre révélation de ce «roman», le terrible secret de naissance qui expliquerait en partie la barbarie dont est capable Bachar el-Assad aujourd’hui.

Les couleurs du Sultan

Isabelle Hausser

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