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La chute du mur de Berlin n’a pas fait tomber l’Apartheid, mais elle y a grandement contribué

Ariane Bonzon, mis à jour le 15.11.2014 à 17 h 06

Ce qui s’est passé le 9 novembre 1989 en Allemagne a été décisif dans les représentations et dans les mentalités sud-africaines.

La chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989. REUTERS/Fabrizio Bensch

La chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989. REUTERS/Fabrizio Bensch

C’est au fin fond du désert du Kalahari, au nord-ouest de l’Afrique du sud, entre le fleuve Orange et la frontière du Bostwana, que nous avons fêté la chute du mur de Berlin. Et nous avions au moins deux bonnes raisons de le faire.

Là après deux heures de mauvaises pistes, au milieu de nulle part, entre sable et soleil cognant, vent et poussière, on réalisait concrètement ce que les dirigeants de l’apartheid entendait par «développement séparé» lorsqu’ils avaient quelques années plus tôt fait déverser par cars entiers des milliers de noirs, le plus loin possible des villes blanches, dans ce «bantoustan», Etat indépendant supposé, du Bophuthatswana.

Quelques huttes de torchis et de paille. Ni eau courante, ni électricité, hôpital à trois heures de bus. Il y avait autour de nous des femmes et des enfants, mais hormis quelques vieillards, pas d’hommes: ceux-ci travaillaient dans les mines de charbon, près de Johannesbourg ou Pretoria, et vivaient dans des hostels surpeuplés pour ne revenir voir leur famille du Kalahari qu’une fois l’an avec le sida pour cadeau. Peter, un infirmier est-allemand qui tenait un dispensaire de fortune en avait diagnostiqué le premier cas, avant que la contagion fasse ce à quoi l’apartheid n’était pas parvenu: décimer une partie de cette population abandonnée de tous.

Originaire de Dresde, Peter ne pouvait que se réjouir de la chute du Mur. Son histoire était, autant que je me souvienne, une histoire typique d’Allemagne de l’est[1]. Un de ses parents avait été médecin. Ce qui signifiait aux yeux du régime que la famille avait atteint son quota de diplômés et que l’accès à l’université lui était interdit. Il était entendu que la famille devait participer à l’édification de la «nation des fermiers et des travailleurs». Peter en serait l’oblat. Il pouvait choisir entre les travaux des champs et la mécanique.

Le début de l'effondrement du bloc soviétique

Furieux, il a commencé par se rebeller et à manifester. Arrêté pour des chants et des slogans de protestation, il fut incarcéré plusieurs mois jusqu’à ce que le gouvernement ouest-allemand achète sa liberté. Il semble que les Allemands de l’Est faisaient alors de bonnes affaires avec l’Ouest en leur vendant les dissidents et les activistes politiques qui peuplaient ses prisons.

Un de ses parents avait été médecin, Peter devait donc choisir entre les champs et la mécanique

 

Peter a bénéficié de ce commerce un peu particulier. Il faut préciser que le passage par la case prison constituait parfois le seul moyen de traverser la frontière pour des Allemands de l’est excédés de vivre sous le régime du «socialisme réel». Sa traversée de l’est à l’ouest avait eu lieu sur un pont, m’avait-il raconté. Je l’imaginais tel les les prisonniers (ou les espions) dont les échanges du temps de la Guerre froide avaient été mis en scène par Henri Verneuil dans Le Serpent et par Guy Hamilton dans Funeral in Berlin.

En Allemagne de l’Ouest, Peter a pu commencer ses études médicales, sans doute à l’université de Goettingen. C’est au terme de celles-ci qu’il décidait de prendre six mois de congés pour travailler bénévolement dans un des dispensaires que Médecins du Monde et Cap Anamur avaient ouvert dans le désert du Kalahari[2].

Je crois bien que c’est moi qui ai annoncé la nouvelle de la chute du Mur de Berlin à Peter. Au-delà de la joie de ce dernier –il allait enfin pouvoir retrouver sa famille et ses amis de Dresde– nous avions, sous le ciel étoilé et dans les bruits du désert une autre raison de fêter ce qui s’était passé à des années lumières du Kalahari: la chute du Mur annonçait un peu plus sûrement le démantèlement de la forteresse raciste et ségrégationniste de l’apartheid dont nous étions témoins, dans ce coin désertique, de l’une des plus terribles expressions.

Certes, depuis plusieurs années déjà, la forteresse prenait largement l’eau.  

A l’intérieur, les réformes, parcellaires, promues par le président PW Botha n’avaient rien résolu, mais celui-ci avait discrètement rencontré Nelson Mandela toujours détenu; les sanctions économiques produisaient leur effet sur les milieux d’affaires blancs qui avaient initié un dialogue secret avec l’ANC en exil; le mouvement anti-apartheid et les syndicats rendaient le pays de plus en plus difficile à gouverner.

A l’extérieur, l’Afrique du sud avait retiré ses troupes d’Angola et accepté le processus d’indépendance de la Namibie sous les auspices des Nations unies (accord tripartite de New York, cosigné par l’Afrique du sud, l’Angola et Cuba en 1988). Sous pression américaine, l’Afrique du sud venait tout juste d’entamer le démantèlement de son arsenal nucléaire.  

La solution négociée devenait nécessaire

Il serait  donc excessif d’attribuer à la chute du Mur la fin de l’apartheid; il est vrai cependant que ce qui s’est passé le 9 novembre 1989 à Berlin a été décisif dans les représentations et dans les mentalités sud-africaines.  

Avec la fin du bloc des pays de l’est (socialistes) le régime blanc ne pouvait plus se prévaloir d’être à l’avant-garde de la lutte contre le communisme. C’en était fini de l’épouvantail «bolchévique», l’aile libérale du Parti nationaliste de FW de Klerk  au pouvoir se trouvait renforcée, la théorie du «total onslaught» (l’assaut total) perdait de sa pertinence.  

Tandis que pour le Congrès national africain (ANC) en exil, la chute du mur Berlin signifiait une chute drastique des subsides et des livraisons d’armes provenant de la République démocratique allemande (RDA) et plus généralement des républiques soviétiques ainsi que, bientôt,  la fin des universités et camps d’entraînement soviétiques par lesquels de nombreux cadres du mouvement étaient passés. (En exil depuis trente ans, membre du comité exécutif de l’ANC et futur ministre des Services secrets en Afrique du sud, Joe Nhanhla, que j’ai rencontré pour la première fois en 1989 à Lusaka [Zambie] se demandait si un ami sud-africain pour lequel il voulait me confier une lettre reconnaîtrait son écriture: «En apprenant l’écriture cyrillique, me disait-il, j’ai perdu l’habitude d’écrire en caractères latins.»)

Voir la joie des gens de l’Est de nouveau réunis avec leurs frères et soeurs de l’Ouest m’avait ouvert les yeux

Jay Naïdoo

Bref, du côté des blancs, comme du côté des noirs, ce 9 novembre 1989 signe le début de l’effondrement soviétique rendant une solution négociée encore plus nécessaire si ce n’est plus facile. D’ailleurs deux mois et demi plus tard, le 2 février 1990, le président de Klerk prononce le discours d’ouverture du Parlement dans lequel il annonce la levée de l’interdiction qui pèse sur le Parti communiste sud-africain et sur l’ANC, la suspension de la peine de mort, la levée de l’état d’urgence, la libération des prisonniers politiques et la perspective d’une amnistie pour les exilés politiques. Neuf jours après, le plus célèbre prisonnier politique du monde sort de prison.

La chute du Mur amortit un peu le choc du discours de FW de Klerk et de la libération de Nelson Mandela auprès de la minorité blanche, mais elle affecte aussi certains activistes anti-apartheid.

Se précipitant l’année suivante en Union soviétique, le secrétaire général du Congrès des syndicats sud-africains (COSATU), Jay Naïdoo en revient avec la conviction que «si j’avais été syndicaliste indépendant en URSS comme je l’ai été en Afrique du sud, j’aurais très probablement fini dans un camp de travail en Sibérie».

La chute du Mur «nous a aussi montré, à nous qui étions engagés dans la lutte anti-apartheid, la profondeur de la corruption en URSS: une classe de privilégiés –dont les intérêts étaient les mêmes que ceux des pires capitalistes– avait prospéré sous couvert de socialisme», se souvient celui qui fut ensuite l’un des ministres de Nelson Mandela.

«Voir la joie des gens de l’Est de nouveau réunis avec leurs frères et soeurs de l’Ouest m’avait ouvert les yeux, me raconte aujourd’hui Jay Naïdoo. J’avais acquis la conviction qu’il était essentiel que nous protégions nos nouvelles libertés au sein d’une démocratie constitutionnelle irréprochable, et par la mise en place de solides contrepouvoirs à l’exécutif.»

En Afrique du sud, les espoirs qu’a pu faire naître la chute du mur de Berlin n’ont été qu’en partie réalisés. L’apartheid démantelé, les «bantoustans», comme le Bophuthatswana, «réincorporés» dans la «nouvelle Afrique du sud», les Sud-Africains ont à leur tour pu fêter leur liberté. Mais beaucoup des Tswanas déportés au milieu du Kalahari sont toujours démunis et souvent laissés pour compte, la corruption et la violence gangrènent le pays: «Finalement, confie Jay Naïdoo, les choses ne se sont pas tout à fait déroulées comme nous l’avions anticipé» le soir du 9 novembre 1989.   

J’ai perdu la trace de Peter, mais son image se superpose définitivement à celle d’une silhouette dans la brume quittant les officiers de la Nationale Volksarmee pour traverser le pont de Glienicke au bout duquel l’attendent les représentants de la Bundeswehr.

1 — Merci à Wolfgang Rennert qui m’a aidé à rafraîchir mes souvenirs. Retourner à l'article

2 — L’année précédente, j’avais moi-même pris un congé sabbatique pour coordonner les équipes de MDM et Cap Anamur en Afrique du sud et en Afrique australe avant de reprendre ma casquette de journaliste pour Radio France Internationale (RFI). Retourner à l'article

 

Ariane Bonzon
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