Monde

Vingt-cinq ans après l'ouverture du Mur, les regrets du vieux lutteur Gorbatchev

Daniel Vernet, mis à jour le 11.11.2014 à 13 h 59

Lui qui a été l'un des artisans de la fin de l'URSS est, sauf rares exceptions, détesté en Russie, où il est tenu pour responsable de la fin du pays comme grande puissance. Mais sa déception est surtout que ses pairs occidentaux n'aient pas saisi l’occasion des changements provoqués à l'époque pour bâtir une «maison commune» en Europe.

Quelques jours avant le 25e anniversaire de la chute du mur de Berlin, Mikhaïl Gorbatchev, 83 ans, était à l’hôpital à Moscou. Il a expliqué qu’il était un vieux lutteur et qu’une fois encore il s’en sortirait. Ne serait-ce que pour être présent, et en bonne forme apparente, dans la capitale allemande, le 9 novembre, vingt-cinq après que le mur qui coupait la ville (et l’Allemagne) en deux a été ouvert.

Il est l’un des derniers dirigeants de 1989 encore valide. Ses interlocuteurs d’alors sont morts, comme François Mitterrand et Margaret Thatcher, ou malades, comme George Bush Sr. et Helmut Kohl. Il est un des derniers protagonistes de la fin du communisme et il a plaisir à être fêté comme celui qui a apporté une contribution décisive à la réunification de l’Allemagne et de l’Europe.

Les Polonais avec Solidarité, le pape Jean-Paul II et son exhortation à ne plus avoir peur, les manifestants est-allemands qui, semaine après semaine, tous les lundis, ont défilé dans les rues des grandes villes de RDA pendant tout l’été 1989, d’autres Allemands de l’Est qui ont profité de l’ouverture du rideau de fer entre la Hongrie et l’Autriche pour «voter avec leurs pieds», et pour remonter plus haut dans l’histoire, les mêmes Allemands de l’Est qui ont bravé les chars soviétiques en juin 1953 pour protester contre les cadences infernales, ou les ouvriers polonais et les Hongrois qui se sont soulevés en 1956, ou encore les Tchèques qui voulaient en 1968 un «socialisme à visage humain» liquidé par l’armée soviétique, tous ont contribué à la lente érosion du système communiste en Europe centrale et orientale.

«Ce monde devait être mis à bas»

Toutefois, le dernier coup décisif a été porté par Mikhaïl Gorbatchev. Peu de temps après être devenu secrétaire général du Parti communiste soviétique, il a lancé en URSS la politique de la glasnost (libre expression) et de la perestroïka (réforme économique). Et surtout, il a annoncé que, contrairement à la ligne suivie jusqu’alors, les «pays frères» étaient libres de choisir leur voie. Moscou n’interviendrait plus par la force pour leur dicter leur conduite.

Sa politique a conduit à la fin du pouvoir communiste en Allemagne de l’Est, et par conséquent de la RDA elle-même, à la dissolution du camp socialiste et, en décembre 1991, à la disparition de l’URSS. Gorbatchev ne regrette rien ou presque. Il l’a confessé à Massimo D’Alema, l’ancien président du conseil italien issu du PCI: «Ce monde [le communisme] devait être mis à bas parce qu’il a causé beaucoup de malheurs, particulièrement pour ceux qui croient dans les valeurs de la gauche», lui a-t-il dit un jour.

S’il a des regrets, c’est de ne pas avoir été compris par ces concitoyens. Il est entouré de quelques collaborateurs fidèles qui l’accompagnent dans sa fondation. Il est respecté à l’étranger et célébré en Allemagne comme un héros. Sur la grande scène dressée au pied de la porte de Brandebourg, il était dimanche soir aux côtés du président allemand Joachim Gauck, de la chancelière Angela  Merkel et de Lech Walesa. Mais il est, sauf rares exceptions, détesté en Russie, où il est tenu pour responsable de la fin de l’Union soviétique comme grande puissance. 

Il en garde une amertume qu’il laisse moins paraitre que la déception provoquée par l’ingratitude –ou ce qu’il considère comme telle –de ses pairs occidentaux, de certains d’entre eux au moins, qui ne l’ont pas payé de retour. Il leur en veut de n’avoir pas saisi l’occasion des changements qu’il a provoqués dans le monde à la fin des années 1980 en détruisant le système communiste, pour bâtir une «maison commune» en Europe. Dans cette maison, Moscou aurait eu toute sa place, à part égale avec les autres.

Pas de vaincus dans la Guerre froide

Les Occidentaux, les Américains en particulier, se sont comportés comme s’ils avaient gagné la guerre froide, alors que, selon Gorbatchev, il n’y avait ni vainqueurs ni vaincus, seulement des gagnants. Ils ont voulu profiter de la faiblesse de la Russie pour créer un monde unipolaire, utiliser l’absence de contrepoids pour prendre des libertés avec le droit international et intervenir militairement sans égard pour les conséquences à long terme. Et de citer le Kosovo, l’Irak, la Libye, etc.

Mikhaïl Gorbatchev n’hésite pas critiquer la politique de Poutine, notamment, dit-il, sa politique intérieure contraire aux principes de ma démocratie. Il se montre plus compréhensif envers sa politique étrangère. Lui qui se voulait le chantre de la non-intervention dans les affaires des voisins et de la solution pacifique des conflits, il manifeste une forme d’indulgence pour l’attitude de l’actuel président russe en Ukraine. Sans craindre la contradiction avec ses propres principes. Il ne veut voir derrière les actions de Poutine que la volonté de redonner à la Russie la place qui lui revient dans le monde et derrière ses diatribes anti-occidentales, même les plus outrancières, une offre maladroite de rétablir le dialogue.

Peut-être espère-t-il que Poutine parviendra à négocier, ce que lui n’a pas réussi, c’est-à-dire une nouvelle architecture de sécurité en Europe. Et que paradoxalement, il parachèvera son œuvre. En oubliant que les méthodes employées par le maitre du Kremlin sont contreproductives et opposées aux convictions qui font de lui une des personnalités marquantes du siècle dernier.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
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