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Sauve qui peut, par Jacques Attali

Jacques Attali, mis à jour le 12.11.2014 à 16 h 12

Chaque jour apporte une preuve de plus du chaos du monde, et de l'impuissance des politiques.

Chicago, janvier 2014. REUTERS/Jim Young

Chicago, janvier 2014. REUTERS/Jim Young

Aux Etats-Unis, le président Obama vient de perdre, dans les élections à mi-mandat, tout pouvoir réel, jusqu’à la fin  de son mandat, face à un Parlement passé entièrement entre les mains de ses adversaires les plus résolus. Et, dans ce pays, en  l'absence d'un poste de Premier ministre, la cohabitation tourne à la paralysie, comme d'ailleurs le voulaient les pères fondateurs des Etats-Unis, soucieux de ne pas voir se répéter dans l'ancienne colonie britannique l'expérience totalitaire d’un Cromwell. Pendant les deux prochaines années, aucune initiative, intérieure ou extérieure, civile ou militaire, ne pourra être lancée depuis Washington. Et même si le président dispose de quelques moyens propres, d’ordre purement normatif, il ne disposera d’aucun moyen financier pour mener à bien aucune réforme. Ses projets sociaux sont morts; les ennemis de l'Amérique vont relever la tête et s’en donner à cœur joie.

En Europe, la mise au jour des secrets fiscaux du Luxembourg rappelle à ceux qui faisaient tout pour ne pas le voir que les Etats membres de l’Union, en concurrence les uns avec les autres pour attirer les entreprises et les emplois, réduisent au maximum les impôts sur les capitaux et les entreprises, au détriment des moyens nécessaires au fonctionnement des services publics et des autres contribuables. En conséquence, les pays européens, hyper endettés, sans Etat fédéral, sans ressources, sont de plus en plus désarmés face aux exigences des marchés.

En France, un président à mi-mandat n'annonce comme réformes phares pour les deux ans à venir que des emplois sous-payés pour les seniors et gratuits pour les jeunes, sous le nom de contrat aidé et de service civique. Aucun autre projet. Ce qui se comprend, en raison de l’état des finances du pays, de l’enchevêtrement des groupes de pression et de  l’assoupissement de la démocratie.  

C’est la faiblesse de la démocratie qui provoque la déflation dans laquelle nous sommes en train de plonger

 

Partout, le marché devient plus fort et la démocratie plus faible. C’est évidemment très dangereux pour la démocratie, qui meurt d’inanition. Mais cela l’est aussi pour le marché. Car, sans démocratie, le marché ne peut fonctionner efficacement: il ne peut seul assurer ni le respect de la règle de droit, ni la stabilité de l'environnement économique et social, condition de l'investissement. C’est la faiblesse de la démocratie qui provoque la déflation dans laquelle nous sommes en train de plonger, en refusant de la voir.

Chaque jour, chaque semaine, le moment de vérité approche d'avantage. Les Etats-Unis ne pourront longtemps rester politiquement paralysés. L'Europe ne pourra pas rester durablement économiquement enlisée. La France ne tolérera pas éternellement tant d’inaction, de gaspillage et de talents en déshérence.

Il est temps de réagir, de rendre plus vivante la démocratie, de penser à des projets ambitieux.

Pour le monde, qui doit s’appuyer sur la faiblesse des Etats-Unis pour exiger une réforme des  Nations unies. Pour l’Europe, qui doit prendre appui sur le scandale luxembourgeois pour mettre fin à la suicidaire concurrence fiscale des Etats membres, décider l'uniformisation des taux d'impôt sur le capital, les bénéfices et les plus-values; et se doter des moyens d'une action industrielle commune. Pour la France, qui doit décider de se prendre en main et de réveiller sa démocratie, en faisant débattre par le pays, dans les partis et ailleurs, d’un grand projet pour le pays, à mettre en œuvre après la prochaine présidentielle.

Si tout cela n’a pas lieu, comme c’est vraisemblable, il faudra, à contre cœur, s’en tenir à un gigantesque sauve-qui-peut. 

Cette chronique est initialement parue dans L'Express.

 

Jacques Attali
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