Culture

Au Liban, le design comme acte de rébellion

Temps de lecture : 2 min

Deux créatrices libanaises Hoda Baroudi et Maria Hibri ont lancé une marque engagée, Bokja.

Canapé des Sixties ©Bokja
Canapé des Sixties ©Bokja

Attention, ceci n'est pas un fauteuil: c'est un acte politique.

Flower Power, Borkja

S'il fallait une ultime preuve, s'enorgueillissent avec ravissement les distributeurs de Bokja, sachez qu'Hillary Clinton elle-même a acheté plusieurs pièces des créatrices libanaises Hoda Baroudi et Maria Hibri.

Ces dernières ne se sont jamais formées au design. Une passion commune pour les tissus, le mobilier et le goût de la fronde les a réunies.

Design fauteuil, Borkja

Bokja a vu le jour en 2000 à Beyrouth. La marque a progressivement capté l'attention, au Liban puis partout dans le monde. En 2009, deux des «papesses» du design remarquent le travail de Baroudi et Hibri: la chasseuse de tendances néerlandaise Li Edelkoort et Rossana Orlandi, galeriste milanaise qui est au design ce qu'Anna Wintour est à la mode. La voix de Bokja trouve une nouvelle portée.

«Personne ne peut faire comme si rien ne se passait. L'époque est excitante –effrayante, pétrie d'espoir et romantique. (…) La jeune génération doit faire bouger les choses. Le problème avec le monde arabe, c'est qu'il vit dans le déni. Les gens se contentent de faire ce qu'il peuvent avec ce qui les entoure. Ils ne s'engagent pas suffisamment» confiaient-elle en 2011 au journal koweitien Al-Watan Daily.

Borkja au Salon de Milan

En 2012, Beyrouth s'est vue polluée par l'épaisse et toxique fumée des pneus brûlés en guise de protestation. La réponse des Borkja a fait couler l'encre et s'exciter les twittos libanais: des pneus enveloppés de tissus bariolés, accumulés en barrages colorés dans la ville, avec ce slogan: «We are tyred».

Pendant le Salon de Milan, grand rendez-vous annuel du monde du design, elles exposaient l'an dernier une série de pièces intitulée «Migrations» au Spazio Rossana Orlandi. Le style affiché exprimait le nomadisme «causé par la guerre, l'économie, l'instabilité, l'ambition ou l'amour.» Hoda Baroudi et Maria Hibri rappellent aussi que leur pays partage des frontières avec la Syrie et Israël.

«Ce besoin vital de bouger d'un endroit à un autre concerne des millions de personnes.» Dans le dos du canapé de la collection étaient sanglés boutis et couvertures, ou des ustensiles de cuisine. Prêt pour le grand départ. Des portraits-souvenir d'immigrants de tous temps et horizons étaient brodés dans le tissu. Un reliquat d'histoires parfois tristes, qu'Hoda Baroudi et Maria Hibri recueillent au quotidien, elles qui emploient des veuves au sein de leur atelier et confient des travaux de broderies à des prisonnières.

Détail de canapé Borkja

A la broderie, les Borkja ajoutent diverses techniques: impression digitale, peinture à la main, manipulations variées...

Fauteuil Calligraphie, Borkja

Tic Tac chair, Borkja

TicTac sofa, Borkja

La juxtaposition désinhibée de matières et motifs différents (étoffes contemporaines ou Bukhara d’Ouzbékistan, chintz russe et fausse fourrure, robes de bédouins) créé un contraste flagrant avec la ligne sobre, parfois classique, des fauteuils et canapés choisis par les deux designeuses: chaise médaillon Louis XVI, fauteuil Egg ou Lounge Chair des Eames, canapé des années 1960 sont ainsi rhabillés par Hibri et Baroudi avec une fantaisie débridée.

Lounge Chair des Eames, Borkja

Fauteuil Egg, Borkja

Mais ces drôles de pièces ne se prennent pas au sérieux. Les designeuses les considèrent comme des «pastiches». Chaque meuble (unique) est vendu avec son passeport; celui-ci détaille la provenance, la signification et l'aventure des matériaux et des motifs qui le décore. Entre nostalgie et espoir –mais le duo libanais se défend de tomber dans la noirceur: pour leur dernière collection, «The Good Things», elle ont puisé l'inspiration dans les dramatiques événements qui se sont succédés. «Dans notre kit de survie, nous avons choisi de chausser nos lunettes aux verres teintés de rose et apprécier la vue.»

Après L'Institut du Monde Arabe et Merci à Paris, Bokja pose ses valises à la galerie Epokhé à Dijon, du 5 décembre 2014 au 31 décembre 2015. Métissages & Good Things présentera un éventail des créations et de l'histoire de Bokja, depuis «Migrations» jusqu’à «The Good Things». Sortez vos lunettes roses.

Elodie Palasse-Leroux

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