Culture

La BD «Little Nemo» méritait une plus grande reconnaissance. La voici

Didier Lestrade, mis à jour le 10.11.2014 à 18 h 57

Les éditions Taschen publient un coffret intégral de «Little Nemo» qui devrait résoudre une injustice.

Little Nemo de Winsor McKay, ©Taschen

Little Nemo de Winsor McKay, ©Taschen

Taschen sort aujourd'hui un coffret de huit kilos comportant l'intégralité des 549 planches de la BD mythologique de Winsor McCay. À 150 euros le cadeau, ce n'est sûrement pas un livre à mettre dans toutes les mains mais cette réédition améliorée devrait résoudre une injustice: Little Nemo mérite une plus grande reconnaissance.

Regardez partout. Sur Tumblr, Pinterest, FB ou ailleurs, Little Nemo est rare, sinon absent. À une époque où le graphisme et la BD font partie des mass media, il est surprenant de constater que les jeunes, par exemple, ne se sont pas emparés d'un tel chef d'œuvre. Pourtant, tout est là pour attirer le regard. La BD de Windsor Mc Cay, inventée en 1905 et publiée dans divers journaux jusqu'en 1926, regorge de couleurs, d'Art Nouveau, de surréalisme. C'est joli, mais ça fait peur. C'est vintage, mais très moderne.

Imaginez Little Nemo in Slumberland comme Les aventures d'Alice au pays des merveilles en plus tordu. Nemo est un petit garçon de 6 ans qui a visiblement des troubles du sommeil et se réveille toujours au pied du lit après avoir vu des lapins géants, des éléphants en pleine séance defunambulisme, des villes qui s'animent. Cela ressemble à un rêve freudien en continu avec des relations compliquées: il y a la Princesse et son père (Morphée), sans oublier la mauvaise conscience de Nemo sous les traits du méchant Flip. Forcément, ce n'est pas la meilleure BD à présenter à un enfant avant de dormir, d'ailleurs cela n'a jamais été le public recherché (bien qu'un siècle plus tard, les enfants d'aujourd'hui sont enrôlés de force à la Manif pour tous mais bon). Little Nemo est surtout pour les adultes et les ados qui aiment se rappeler les frayeurs de l'enfance.

Premier revival: les années 70

Il faut rappeler que Little Nemo a toujours été un objet de connaisseurs. L'édition publiée en 1969 par Pierre Horay a nourri une redécouverte de l'héritage de Winsor McCay durant les années 70. Poussé par la vague du rock psyché, les drogues, les boutiques Biba sur Kensington High Street et même des films comme Gatsby le magnifique (1974), le livre a permis une fusion étonnante entre l'esprit des années folles et la culture hippie. Little Nemo était un livre rare, cher, si lourd et volumineux qu'il était presque impossible de le lire au lit. C'était un livre qui sentait la poussière, le passé, comme une vieille encyclopédie. D'ailleurs la restauration et le coloriage des planches n'étaient pas toujours réussis. Mais il y avait dans tout ça un élément contestataire car, après tout, Little Nemo se bat toujours pendant son sommeil: contre une société déjà technocratique et tentaculaire, contre son lit et ses draps, contre les mythes et légendes dont on abreuve les enfants. En fait, Little Nemo vit ses rêves dans un space opéra psychanalytique.

Prêt pour le XXIème siècle!

L'édition de Taschen ne se limite pas à une meilleure reproduction des planches originales. Le contexte culturel, politique et social des bandes dessinées de Winsor McCay est aussi longuement détaillé. Dans ses rêves, Nemo est à la recherche de la Princesse mais il est le pur produit de son époque. Pour Alexander Braun qui coordonne cette édition, «le monde de McCay est exclusivement blanc et bourgeois». Par exemple, Impie, le «primitif» est un petit sauvage directement sorti des minstrel shows. Cet aspect presque raciste du contexte de Little Nemo aurait mérité d'être plus détaillé car si Impie est un personnage gentil et amusant, il serait inimaginable aujourd'hui.

Autre exemple parmi d'autres: pendant la guerre, le monde de Nemo devient patriotique. Mais ce sont ces erreurs qui ancrent cette BD dans un voyage dans le temps qui remonte exactement à un siècle. La BD de Winsor McCay a marqué tellement d'artistes que l'on comprend pourquoi elle est dans le Top 10 des meilleures BD jamais dessinées. Par exemple, dans cette interview de la directrice artistique du New Yorker, Françoise Mouly, on comprend comment l'héritage de McCay a influencé les couvertures du magazine. Sans compter, bien sûr, l'immense impact dans le monde de la science fiction. Finalement, Little Nemo aurait mérité une grande expo au Musée d'Orsay car la beauté des planches est tellement hallucinante qu'elle mérite un regard plus proche, celui de l'amateur d'art.

Little Nemo,

De Winsor McKay

Taschen

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Didier Lestrade
Didier Lestrade (71 articles)
Journaliste et écrivain
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