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Faut-il bannir les nuggets des menus enfants?

Repéré par Nadia Daam, mis à jour le 10.11.2014 à 14 h 38

Repéré sur Kids food reboot, Washington Post

Aux Etats-Unis, une association milite pour que les menus enfants servis dans les restaurants soient plus variés et équilibrés, qu'ils ressemblent à ce que mangent les adultes mais dans des portions plus petites.

Praq Junior Dining /Meena Kadri via Flickr CC License By.

Praq Junior Dining /Meena Kadri via Flickr CC License By.

«Eeeeeerk», «Pourquoi on doit manger du savon?», «C'est seeeec». Voilà le type de réactions suscitées par un menu gastronomique à 220 dollars quand il est servi à des enfants de 8/9 ans. A l'occasion d'un numéro spécial dédié à la cuisine, le New York Times avait eu l'idée d'inviter 6 élèves de "second grade" (l'équivalent de notre CE1) au célèbre restaurant new-yorkais Daniel. En dehors du faux-filet de boeuf wagyu (rebaptisé steak par les petits) et des madeleines citronnées, rien n'a trouvé grâce aux papilles des enfants: ni les raviolis à la poitrine de porc, ni la salade de homard, ni même le gâteau chocolat noisettes.

 

La séquence tendrait à prouver qu'en termes de gastronomie, les enfants ne jurent que par la simplicité et la monochromie, et que les nouilles, saucisses et autres croque-monsieur suffisent à leur bonheur. Coup de bol, c'est ce qui est essentiellement présenté sur les cartes des menus enfants.

Les menus servis aux petits Américains diffèrent assez peu de nos cartes françaises avec leurs sempiternels bâtonnets de poulets, pizzas et autres mac'n cheese. Et c'est l'homogénéité et surtout le peu d'audace des plats proposés aux moins de 12 ans dans les restaurants qui a conduit une association à militer pour plus de variété.

«Je veux manger comme les grands»

La campagne Kids food reboot menée par Lynn Fredericks est en effet parvenue à rallier des parents et des restaurateurs à sa cause: faire manger autre chose aux enfants quand on les emmène au restaurant, quitte à les arnaquer un peu. C'est notamment la stratégie adoptée par Todd Gray, le chef du restaurant Equinox à Washington: «Les enfants se rebellent contre la nourriture à un âge très précoce, surtout s'ils savent que l'on veut leur refourguer une alimentation saine. Alors, j'essaye de leur donner une nourriture qui est bonne pour eux sans leur dire que c'est bon pour eux.»

Le Washington post a emmené un groupe d'enfants diner à l'Equinox. S'ils pouvaient commander des hamburgers, la plupart d'entre eux a préféré gouter au risotto, au poisson ou encore au houmous. Du haut de ses huit ans, l'une des téméraires convives explique son choix: «La nourriture des adultes a meilleur goût et je veux manger comme les grands».

Et c'est bien la gageure de l'association: ne pas différencier nourriture pour adultes et nourritures pour enfants. «Manger des hamburgers, ce n'est pas un problème. Manger des macaronis au fromage, ce n'est pas un problème. Le problème en réalité n'est pas chacun de ces plats, c'est de perpétuer l'idée selon laquelle il faut donner autre chose aux enfants que ce que nous mangeons nous-même», explique Lynn Fredericks.

Des portions adaptées

Ainsi, l'association et les chefs qui participent à la campagne plaident pour que les menus enfants comportent les mêmes ingrédients que dans les repas servis aux adultes à la différence près que les portions sont adaptées (et donc réduites) et présentées de manière plus créatives. Cela peut consister par exemple à mettre les herbes aromatiques ou les épices à part ou encore à bien séparer les aliments pour permettre aux enfants de trier s'ils le souhaitent.

Ce n'est évidemment pas la première fois que les menus enfants traditionnels sont pointés du doigt. Il est vrai aussi que l'uniformité de ces formules existe depuis la création des formules enfants. Slate rappelait ici que leur naissance aux Etats-Unis remonte à la Prohibition et qu'à l'époque déjà, les plats étaient tout aussi fades: «croquettes de poulet sur du riz blanc, des légumes verts cuits au beurre, de la compote de prunes à la crème», tandis que le nugget auquel il était impossible d'échapper était alors la côtelette d'agneau.

La faute, entre autres, à Emmett Holt, le pédiatre qui faisait autorité sur ces questions. Il semblait penser que proposer aux enfants des mets sophistiqués et originaux les pousseraient nécessairement à rejeter les mets les plus simples. Autrement dit, il fallait refuser aux enfants les plaisirs de la bonne chère pour des questions strictement morales. 

La privation de nuggets, une maltraitance?

Si des décennies plus tard, il n'est évidemment plus question de priver les enfants du plaisir de la nourriture, la monotonie, le fade, les aliments blancs restent bien les mots d'ordre de la restauration quand elle veut s'adapter aux petits. Quitte à faire des repas pris à l'extérieur de mauvais repas sur le plan nutritionnel. En 2012, une étude menée par l'université de l'Illinois avait analysé les conséquences des repas pris à l'extérieur par les enfants. Sans grande surprise, emmener son enfant au fast-food, c'est lui faire prendre un repas plus calorique, plus gras, plus saturé en sucre et en sodium.

Mais emmener son enfant dans un restaurant «traditionnel» charge aussi l'addition calorique. Les enfants qui ont mangé dans un restaurant «classique» ont consommé 126 calories de plus, et les ados 267 de plus qu’un repas à la maison.

En Europe, un classement établi par une association humanitaire avait analysé l'équilibre nutritionnel des menus enfants dans les principaux restaurants britanniques. Burgers, nuggets, frites, saucisses et boissons gazeuses composaient l'essentiel des menus et ne présentaient que peu d'intérêt nutritionnel et gustatif.

Ce classement avait d'ailleurs provoqué la colère du pédiatre nutritionniste de l'obésité infantile Patrick Tounian, mais pas pour les raisons qu'on imagine. Il estimait en effet qu'interdire les menus avec burgers ou nuggets relevait de la maltraitance: «Les meilleurs restaurants pour les enfants sont ceux qui leur proposent des menus qu’ils aiment, pas les plus "sains". Quand on va au restaurant, ce n’est pas pour se nourrir: c’est pour se faire plaisir!»

Le restaurant pour affuter les papilles des enfants

Selon lui, l'éducation alimentaire ne se fait pas au restaurant, qui doit rester un moment de plaisir et de transgression, mais à la maison. Si l'autorité de Patrick Tounian sur le sujet ne peut évidemment pas être remise en question, il n'en reste pas moins que pour de nombreux parents qui travaillent, il sera toujours plus facile de réchauffer deux knackis pour le repas du soir de leur progéniture que d'élaborer un repas bon et sain. Et de, précisément, compter sur les sorties au restaurant pour affuter la curiosité et les papilles de leurs enfants.

Les menus pour enfants sont par ailleurs franchement problématiques sur le plan économique. Aujourd'hui, il suffit de consulter les sites internet des restaurants français «de base» pour constater un menu enfant coûte en moyenne 8 euros. Un prix ridiculement excessif quand le menu en question se compose d'une saucisse purée, d'une menthe à l'eau et d'une boule de glace. Bien sûr, de nombreux restaurants proposent des menus enfants autrement plus élaborés et intéressants, comme le montre cet article du Figaro.fr. Mais pour certains d'entre eux, il faudra s'acquitter de 14 euros (et habiter Paris). Si, comme le dit un ex-entraineur de football (dans une publicité pour fast-food), ça ne coûte pas forcément plus cher de bien manger, le parcours est néanmoins semé d'embûches et de jambon sous vide.  

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