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Révolution russe, révolution chinoise: Mao dans les pas de Staline

Sylvain Boulouque et Nonfiction, mis à jour le 10.11.2014 à 18 h 30

La révolution chinoise au prisme de sa matrice soviétique, ou quand l'histoire se répète.

Mao / alq666 via FlickrCC

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La Récidive. Révolution russe, révolution chinoise
Lucien Bianco

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Cinquante ans après Les origines de la révolution chinoise (1967), le spécialiste internationalement reconnu de la Chine, Lucien Bianco, repose la question, mais renouvelle sa réponse. Ces origines, il ne les cherche plus dans l’histoire de la Chine, mais dans le passé soviétique, et dans le modèle initié tant par Lénine, qui en est la matrice idéologique, que par Staline, élève surdoué du maître. En neuf chapitres (retard, rattrapage, politique, paysans, famines, bureaucratie, culture, camps et monstres) il compare terme à terme les régimes stalinien et maoïste et offre par là même une grande synthèse sur l’un des phénomènes majeurs du XXe siècle: le communisme. À lire l’ouvrage, le communisme s’apparente aux secousses terrestres, répliquant à l’infini les pratiques initiales, les imitant en les amplifiant ou parfois les réduisant. Dans les neuf chapitres proposés, trois grands thèmes se dégagent et résument le système communiste international: l’économie, la répression, l’idéologie.

L’économie et la vision économiste des marxistes ont déterminé nombre des aspects de la construction politique et sociale des deux régimes. La notion du retard, tout d’abord, est présentée comme la cause de bien des maux. Les Soviétiques comme les Chinois sont persuadés de l’état d’arriération de leur pays et veulent aller de l’avant pour rivaliser en peu de temps avec le monde occidental qui les a pour beaucoup fascinés, et pour certains, formés. Dès 1928 en URSS et 1950 en Chine, des politiques industrielles et urbaines inconsidérées sont lancées, faisant pousser les villes comme des champignons. L’auteur prend l’exemple de la ville modèle de Magnitogorsk, située dans l’Oural le long du fleuve du même nom, soulignant que la situation sanitaire, environnementale et les conditions de vie y sont pires que dans le reste de la Russie. À trente ans de distance, le même phénomène se retrouve en Chine, alors que l’industrialisation n’est pas la priorité. Pour illustrer les conséquences indirectes de la politique industrielle et de l’industrialisation, Lucien Bianco souligne que les conditions d'habitation des familles qui peuplent les nouvelles villes industrielles se dégradent de manière vertigineuse, puisque de 1949 à 1978, la surface habitable est passée de 6 à 3 m2 par individu.

Le deuxième élément de cette politique économique n’est autre que le monde rural. C’est la principale victime des régimes communistes. Pour les bolcheviks, la paysannerie est considérée comme suspecte par nature, loin du projet collectiviste, car elle veut des terres pour elle-même. Les contingences historiques façonnent deux attitudes qui aboutissent cependant aux mêmes résultats: la mort de plusieurs millions de personnes victimes de la politique agraire du pouvoir communiste, que ce soit sous Lénine, Staline ou Mao. L’objectif est de faire entrer le monde rural dans le collectivisme, l’arme de la contrainte étant la plus efficace. La nuance entre Staline et Mao porte sur les moyens: les Chinois ont d’abord vécu dans les campagnes pendant la longue marche et la guerre civile, alors que les Russes les considèrent d’abord comme hostiles et arriérées. Les uns comme les autres veulent cependant moderniser les campagnes en imposant par la contrainte le monopole du commerce et de l’échange avec le Parti-État et en créant des structures –kolkhoze ou commune populaire– qui génèreront finalement la famine.

Le troisième élément est généré par les deux premiers: il s’agit de la naissance d’une nouvelle classe dominante, la bureaucratie, chargée de surveiller les forces productrices. Ce groupe social vient parachever le rétablissement d’une nouvelle «société d’ordre». Cette armée de cadres contrôle le pays avec une docilité avec laquelle ne peut être comparée que celle de l’intelligentsia. La bureaucratie est aussi l’un des éléments centraux dans la mise en place des politiques répressives et, parallèlement, dans le service idéologique rendu au régime.

En effet, la mise au pas de l’économie et la volonté transformatrice des régimes communistes se sont accompagnées de la création d’un gigantesque appareil répressif, hors du commun dans les sociétés contemporaines à l’exception des régimes totalitaires de droite. Elle a eu comme conséquence une politique mortifère, inscrite dans la nature même de ces régimes. L’ouvrage est parsemé de références à leur politique répressive et deux chapitres y sont explicitement consacrés (famines et camps). D’abord dans l’analyse, Lucien Bianco montre que pour les révolutionnaires, les victimes étaient par définition et par nature coupables. Aux chiffres vertigineux du nombre de victimes –de 6 à 7 millions en URSS en 1931-1933 et entre 20 et 40 millions en Chine– s’adjoignent les taux de mortalité de certaines provinces: 70 ‰ dans certaines zones de l’Ukraine, 68 ‰ dans le Sichuan. Au-delà des chiffres, l’auteur insiste sur les réalités humaines qu’ils expriment, lesquelles désignent le caractère fondamentalement répressif de ces systèmes politiques. Il illustre son propos par des exemples locaux des exactions commises. Dans le cas soviétique, les cadres inférieurs tentent initialement de protéger leur population, alors que les responsables locaux chinois surenchérissent par rapport aux demandes du Parti. Une nuance est apportée dans cette analyse de la tragédie: Staline a décidé délibérément de porter une ultime attaque contre l’Ukraine, considérée comme rebelle, alors que Mao a appliqué «simplement» le cadre défini par le père fondateur. Mais dans un cas comme dans l’autre, les politiques agraires n’ont pu être mises en œuvre que grâce à l’existence de l’appareil répressif. Les camps sont constitutifs du système communiste. Entre 1928 et 1953, plus de vingt millions de personnes sont passées par le goulag en URSS, auxquelles s’ajoutent six millions de personnes déplacées de force. Là aussi, la Chine a copié le système soviétique. Dès la prise du pouvoir, des responsables de la police politique soviétique viennent aider les Chinois à construire leur système concentrationnaire, le laogaï, qui se double d’un système de rétention administrative, le laojiao. Le nombre de prisonniers chinois est d’environ dix millions entre 1952 et 1977. Dans un cas comme dans l’autre, le système de déshumanisation avancée affiche des principes idéologiques inverses. L’illustration la plus aboutie est dans un cas la Grande Terreur et dans l’autre la Révolution culturelle, où le processus d’animalisation de l’ennemi réel ou supposé atteint son paroxysme. Dans la doxa léniniste, le camp est un moyen d’éducation et de réforme de la pensée. L’idéologie demeure le fondement même des systèmes.

En effet, le système communiste est, pour reprendre les termes de la définition classique du totalitarisme, une idéocratie. L’idéologie apparaît en filigrane dans tous les chapitres. La volonté de rattraper les normes occidentales se retrouve également dans la mise en place d’un égalitarisme affiché dans la politique des sexes ou dans les politiques éducatives, au détriment d’une égalité réelle, les femmes étant par exemple obligées de pratiquer des travaux de force à l’égal des hommes. Pour les Chinois, si la guerre civile est antérieure à la prise du pouvoir, elle ne constitue pas un marqueur fort, car l’imaginaire communiste repose sur la construction de la guerre civile et la société demeure en guerre civile permanente. Bianco compare l’évolution des deux régimes et trouve de nombreuses parentés: la Révolution culturelle présente des similitudes avec le tournant de la stalinisation des années 1928 à 1931 (avec par exemple la mise en place de l’autocritique, de la biographie). La question des origines et de l’antériorité est importante: Mao singe son maître spirituel et parfois innove. Enfin, le caractère personnel et les parcours individuels des deux dictateurs sont essentiels dans l’analyse comparée des systèmes. Bianco rapproche aussi bien leur taille que leur rythme de vie: les deux centres incarnés du système communiste sont des forces de la nature, ils se couchent tard et savent repousser leurs limites physiques pour venir à bout de leur adversaire. Rois de l’intrigue, de la mise en concurrence, insensibles voire cruels, l’un comme l’autre sont des apôtres du volontarisme et du primat de la volonté sur l’économie, le social et le politique, venant ainsi parachever la définition de la tyrannie. L’auteur souligne au passage qu’ils sont en cela les héritiers du fondateur, Lénine.

La synthèse brillante de Lucien Bianco devrait compter, il faut l’espérer, dans la série des grands essais sur l’utopie meurtrière qu’a été le communisme.

Sylvain Boulouque
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