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Comment les familles des Français partis en Syrie et en Irak ont formé un réseau d'entraide

Julie Hamaïde, mis à jour le 14.11.2014 à 7 h 29

Depuis l'Hexagone, des familles, dont certaines se jugent abandonnées par les autorités, ont appris à s'épauler et partager leurs informations.

À la frontière entre la Turquie et la Syrie, près de Kobané, le 6 novembre 2014. REUTERS/Yannis Behrakis.

À la frontière entre la Turquie et la Syrie, près de Kobané, le 6 novembre 2014. REUTERS/Yannis Behrakis.

«Il y a un lieu où nous nous donnons rendez-vous et des jours où nous passons six heures au téléphone.» Par cette phrase, l'anthropologue Dounia Bouzar, à la tête du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’Islam (CPDSI), résume le quotidien de centaines de familles dont les proches sont partis en Syrie et en Irak.

Bien sûr, ces familles sont dans l’attente permanente de nouvelles de leurs proches. Toutes se sont rendues à la gendarmerie pour déposer une déclaration de «disparition inquiétante» à la suite du départ d’un fils, d’un frère, d’une fille, d’un gendre ou parfois même de petits-enfants. Toutes ont été contactées par la DCRI (remplacée par la DGSI depuis mai 2014), répondant aux mêmes questions: âge, nom, date du départ… «A quoi servent-ils?, se demande Paul[1], dont la fille de 25 ans a quitté la France pour partir en Syrie en juin, avec son mari et ses deux enfants. Ils nous ont juste donné le numéro vert [mis en place par le ministère de l’Intérieur en avril 2014, ndlr] et nous n’avons plus jamais eu de nouvelles d’eux.»

Pour Dounia Bouzar, la mise en place de ce centre d’appels est déjà une avancée. Le gouvernement s’est également tourné vers elle afin de former des agents de préfecture. Concernant les échanges qui ont lieu entre les autorités et les familles, un conseiller du ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve se contente de répondre: «Dès qu’un cas est signalé, il y a une coordination qui est faite par les préfets de l’ensemble des services mobilisés pour repérer, empêcher un basculement, et a fortiori un départ. Ceci est fait avec les familles bien entendu, puisque ce sont elles qui signalent.» Mais aucun dispositif ne semble donc être mis en place pour la prise en charge des proches à long terme, même si certains ont été reçus par le ministre.

Tous les milieux familiaux sont touchés

Paul n’en faisait pas partie. Pour lui, aucune information ne filtre, à part celles récoltées par sa belle-famille: «Mon beau-fils a régulièrement sa sœur au téléphone, qui n’arrête pas de le questionner. Au début, c’est lui qui s’est mis en relation avec elle, pour lui dire qu’il était en Irak, en entraînement obligatoire.» Paul n’aura de nouvelles de sa fille restée en Syrie que plus tard.

Depuis la région parisienne, ce père de famille de 52 ans, travaillant dans l’aéronautique, ne lâche rien. Il s’est documenté sur la situation géopolitique en Syrie et en Irak, en connaît désormais le nom des villes et est prêt à s’envoler pour la frontière turque au moindre espoir.

C’est également le cas de Foad, dont la petite sœur Nora, 16 ans, souhaite aujourd’hui rentrer de Syrie, mais sans issue. «Depuis le début, j’ai su que la France ne ferait rien pour moi et mes proches. Nous sommes seuls, mais les familles font leur possible pour retrouver leurs enfants. Nous nous donnons des informations que la police ne réussirait pas à avoir», explique-t-il. Après deux mois loin du domicile familial d’Avignon, Nora exprime à son frère sa volonté de rentrer, lui demande de venir la chercher. Foad lance alors ses recherches, trouve l’émir de sa sœur et part les retrouver, seul. Il ne la verra que deux fois en sept jours, avant de devoir rentrer sans Nora. «J’ai entendu dire que s’ils me tuaient, ça leur ferait une mauvaise publicité, confie Foad, d’un calme olympien. Ils s’en fichent des garçons, ils veulent garder les filles, pour les marier.»

De retour, Foad contacte les autres parents:

«J’avais localisé pas mal d’enfants. Ce qui m’inquiète, c’est que d’autres vivent la même chose. Ma sœur a eu une super éducation, elle voulait être médecin, nous avons tout fait pour elle. Imaginez ceux qui ne font rien pour leurs enfants. Ca peut toucher n’importe qui, de n’importe quel milieu social ou religion.»

Il nous donne alors l’exemple de cette famille juive, «qui n’a aucun contact avec des musulmans», dont les parents sont médecins et la fille «hyper radicalisée». Le jeune homme échange également avec Jonathan, 22 ans, dont la jeune sœur, Sarah, a quitté l’Aude pour la Syrie:

«Avec Foad, on s’entraide. Il y a eu le numéro vert, mais les sorties du territoire continuent. J’ai l’impression qu’il n’y a que les familles qui bougent.»

Les nouvelles proviennent souvent de ce réseau informel

De nombreuses réunions sont organisées, souvent à l’initiative de Dounia Bouzar. «Nous réfléchissons à comment sauver les gamins qui sont là-bas, décrit l’anthropologue. C’est le sujet principal de nos discussions.» Affirmant avoir été contactée par 135 familles, elle explique qu’aucune n’a la même histoire, «travail ou non, divorce ou non, quartiers ou non». Parmi celles-ci, 80% seraient de confession athée et 70% ne seraient pas issues de l’immigration.

Au-delà des différences, toutes se serrent les coudes et échangent ensemble. Comme le dit la mère de Foad et Nora, «celui qui sent la brûlure, c’est celui qui s’est brûlé». Ensemble, elles s’appellent, se racontent, se soutiennent. « Si je trouve des choses intéressantes pour un autre, je lui envoie. Dès que nous avons des infos, nous les transmettons, rapporte Jonathan. Personne ne peut mieux comprendre la situation que celui qui la vit. Je sais que certaines familles sont en contact avec des gens au même endroit que ma sœur. Apparemment, elle est mariée…»

C’est donc grâce à ce réseau que les proches de Sarah ont appris la nouvelle. Pourtant, malgré l’enfer de la situation, l’altruisme prend le dessus. A la question «Qu’attendez-vous aujourd’hui?», Jonathan répond: «Je souhaite que Sarah revienne. Elle et les autres.»

«Nous avançons plus vite que la DCRI»

De son côté, Paul a été mis en relation avec une femme dont les deux enfants sont partis: «Mon gendre et son fils sont revenus le même jour d’Irak. Nous pensons qu’ils étaient ensemble», espère-t-il. Pour ces familles, savoir leurs enfants côte à côte les rassure.

D’après Dounia Bouzar, il y a aussi des moments de grande tension, où chacun essaye de savoir où est son enfant ou celui d’un autre: «Est-il chez les francophones? A-t-on vu un bébé? Une fille de 13 ans? Nous passons notre temps à croiser nos informations. Parfois, nous avançons plus vite que la DCRI.» De tels échanges poussent-ils les autorités à mettre les familles sur écoute? «Nous nous doutons bien qu’elles s’appellent pour se soutenir», confie le conseiller du ministre de l’Intérieur. Impossible d’en savoir davantage.

Afin de donner la parole aux familles, Dominique Bons, mère de Nicolas, décédé en Syrie en décembre 2013, a créé l’association «Syrien ne bouge agissons». «A l’époque, je me suis soutenue toute seule», se souvient-elle. Au-delà de la prévention, pour éviter de nouveaux départs, l’association tend à venir en aide à toutes les personnes dont les proches ont été recrutés par des groupes extrémistes.

Depuis sa création, Dominique reçoit les témoignages de dizaines de familles. Elle s’est d’ailleurs liée à une mère canadienne, qui, elle aussi, a perdu son fils en Syrie. Après quelques échanges sur Internet, elles se sont retrouvées à Toulouse, où vit Dominique. Un soutien indispensable que de rencontrer ceux qui ont ressenti la même «brûlure».

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Julie Hamaïde
Julie Hamaïde (4 articles)
Journaliste
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