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La dernière fourberie de la Stasi

Les archives de l'ancienne Stasi, en 2007. REUTERS/Tobias Schwarz

Les archives de l'ancienne Stasi, en 2007. REUTERS/Tobias Schwarz

Dans les semaines qui ont suivi la chute du Mur, les fonctionnaires de la Stasi ont déchiré à la hâte tous les documents compromettants qu'ils pouvaient, laissant derrière eux un immense puzzle de plus de 600 millions de pièces. Vingt-cinq plus tard, seule une infime partie des documents a pu être reconstituée. Un logiciel de reconstruction virtuelle unique en son genre laisse enfin entrevoir l'issue de ce travail titanesque.

Leipzig, le 4 décembre 1989. Un groupe d'une trentaine d'oppositionnels se masse devant l'entrée du siège des services secrets est-allemands. Ils viennent d'apprendre que les fonctionnaires de la Stasi, sentant la fin de la RDA approcher, sont en train de faire ce que toute dictature qui se respecte fait dans cette situation: détruire à toute vitesse les preuves des exactions commises par le régime. Au bout de plusieurs heures de négociations avec la Stasi, les dissidents décident d'occuper les lieux pour sauver les milliers de rapports secrets qui y sont entreposés. Aujourd'hui directrice des Archives de la Stasi de Leipzig, Regina Schild fait partie de ces squatteurs qui ont passé des semaines à mettre de l'ordre dans le chaos laissé par la police secrète:

«Nous avons dissous le siège de la Stasi pièce après pièce. Nous avons posé des cadenas, de façon à ce que plus personne ne puisse y entrer et détruire ce qui s'y trouvait. L'ambiance était tendue, car la Stasi nous rendait souvent visite pour se défendre. Les gens de la Stasi nous menaçaient, nous accusaient de vol, et les clefs de l'entrée du bâtiment disparaissaient régulièrement.»

Toutes les bases furent bientôt occupés par des citoyens soucieux de faire la lumière sur l'étendue de la surveillance maladive exercée par les services secrets. Pour ne pas attirer l'attention, les fonctionnaires des services secrets de la RDA n'avaient pas brûlé les millions de documents qu'ils avaient réduit en miettes dans les semaines qui suivirent la chute du Mur, se contentant de les stocker dans des sacs de papier. Dans leur paranoïa habituelle, les agents zélés avaient parfois déchiqueté des documents de la taille d'une carte de postale en une centaine de lambeaux. Regina Schild se souvient de l'ampleur des dégâts:

«La masse de documents déchirés m'avait effrayée. Je n'aurais jamais cru autrefois qu'il y aurait un jour une solution technique pour assembler les bouts de papier.»

Berlin-Est, ancien QG de la Stasi. C'est dans l'immense complexe d'une cinquantaine de bâtiments où 7.000 fonctionnaires consignaient scrupuleusement les faits et gestes des citoyens de la RDA autrefois que sont installées, depuis 1991, les Archives de la Stasi. Au troisième étage du bâtiment 7, seuls treize archivistes se relaient du lundi au vendredi pour effectuer un travail de titan: trier et reconstituer le contenu des 16.000 sacs remplis de papiers déchirés abandonnés par les services secrets est-allemands à la chute du Mur de Berlin. Un des membres de l'équipe, Olaf Sobolewski, passe en revue d'un œil expert le contenu d'un sac qu'il a vidé sur une table de travail:

«Je vérifie de quel département provient ce matériau. On peut voir inscrit sur ce bout de papier qu'il s'agit du département 2. C'est le contre-espionnage, c'est très intéressant pour nous. Il y est question de surveillance des ambassades. On peut donc dire que ce sac est potentiellement important.»

Son contenu est d'abord trié par taille. Les chutes de papier les plus grandes, qui proviennent de documents qui ont seulement été déchirés en deux à quatre morceaux, sont assemblées manuellement, à la manière d'un puzzle. Les minuscules lambeaux de papier qui constituent l'essentiel du sac sont eux classés par couleur et type de documents, puis soigneusement rangés dans des boîtiers en carton. Ceux-ci sont ensuite expédiés au Fraunhoher IPK, un institut scientifique qui a développé un logiciel de reconstruction virtuelle en partenariat avec les Archives de la Stasi.

Mis en service l'année dernière, l'ePuzzler permet d'assembler en un rien de temps les bouts de papier déchirés que les archivistes mettraient des journées entières à agencer entre eux. En quelques mois à peine, le logiciel a déjà permis de reconstituer plus de 23.800 pages, indique sur demande le Fraunhoher IPK. Un gain de temps qui fait espérer à l'historienne Juliane Schütterle, à la tête du groupe de travail Reconstruction virtuelle aux Archives de la Stasi de Berlin, que ce puzzle géant de plus de 600 millions de bouts de papiers sera enfin reconstitué «d'ici quelques années».

Car avant la mise en route du logiciel, seul le contenu de 500 sacs sur les 16.000 laissés par la Stasi a pu être ré-assemblé au cours des 25 dernières années. Plus d'1,3 million de pages patiemment reconstituées à la main par les équipes de Berlin et de Zindorf, en Bavière. En assemblant les pièces du puzzle, des documents historiques qui sont autant de pièces à conviction ont été sauvés de l'oubli, explique Juliane Schütterle:

«Nous avons eu des cas de personnes connues, comme par exemple l'ancien recteur de l'Université Humbold, Heinrich Fink, ou l'évêque de Thuringe Ingo Braecklein, qui ont prétendu n'avoir jamais travaillé avec la Stasi, et dont on a pu prouver uniquement grâce à ces documents reconstitués qu'il étaient justement des informateurs. Sans cela, ces informations auraient été perdues.»

Les documents reconstitués ont aussi permis de mettre en lumière plusieurs affaires de dopage chez les athlètes est-allemands et de prouver que la RDA avait servi de refuge à des militants de la RAF, à l'instar de Silke Maier-Witt, une des membres de la deuxième génération de la fraction armée rouge, qui vécut dix ans en Allemagne de l'Est sous une fausse identité et collabora avec la Stasi.

Seul bémol: le processus de numérisation des documents est encore très lent. À peine une douzaine de lambeaux de papier peuvent être scannés à la fois, ce qui permet à peine de numériser le contenu d'un sac par mois. Les financements manquent aujourd'hui pour optimiser le rendement du scanner.

Unique au monde, l'ePuzzler suscite déjà un grand intérêt à l'étranger: ces derniers mois, le Fraunhoher IPK a été approché par des centres de documentation et des services d'archives, mais aussi par des représentants des douanes, de brigades criminelles et financières et même des services secrets. Si la Stasi existait toujours, elle se serait elle aussi sûrement manifestée.

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