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Affaire des «43 d’Ayotzinapa»: comment le Mexique s'est rêvé en nouveau Brésil pour se réveiller en nouveau Nigéria

Dans une manifestation en hommage aux étudiants disparus, le 5 novembre à Mexico. REUTERS/Jorge Dan Lopez.

Dans une manifestation en hommage aux étudiants disparus, le 5 novembre à Mexico. REUTERS/Jorge Dan Lopez.

L’enlèvement et le très probable meurtre de 43 étudiants ont plongé le pays dans une crise politique et morale sans précédent, remettant en lumière toutes ses failles: corruption, pauvreté, échec de l’intégration des populations indigènes, liaisons criminelles entre les élus locaux et les narcotrafiquants...

Mexico (Mexique)

«Nous luttons pour nos quarante-trois compagnons disparus», lance Yara. Le public l’applaudit en signe d’approbation. D’autres étudiants prennent la parole à leur tour. «Nous menons une lutte pour l’éducation publique», insiste un jeune homme. Un autre renchérit: «C’est une attaque contre l’éducation publique.» Devant la faculté des sciences politiques de l’Universidad Nacional Autonoma de Mexico, une petite foule était réunie ce jour-là en assemblée générale. La grève était mise au vote.

Yara Almonte est étudiante au département de sociologie. Militante de gauche, tendance anarcho-syndicaliste, elle porte un keffieh façon Yasser Arafat. «Mais il est "Hecho en China"» (fabriqué en Chine), sourit-elle. Partout, sur les murs du campus, des photos d’étudiants sont affichées. Des banderoles, des slogans: «36 dias de impunidad!»; «Ayotzinapa vive!»; «Alto a la represíon y tortura contra los Normalitas rurales». Sur les réseaux sociaux, le hashtag «#justiciaAyotzinapa» est omniprésent. Partout l’indignation. La colère.

Le 26 septembre dernier, 43 étudiants d’une école normale rurale près d’Iguala, à une grosse centaine de kilomètres d’Acapulco, au sud du Mexique, étaient enlevés. Ayotzinapa est le nom de leur établissement. Dans les semaines qui ont suivi, le kidnapping est devenu une affaire d’État, précipitant la chute du gouverneur de la région de Guerrero, la fuite du maire de la ville et déclenchant une crise politique sans précédent atteignant jusqu'au président Enrique Peña Nieto (PRI, droite), sévèrement critiqué. Le vendredi 7 novembre, le ministre mexicain de la Justice, Jesus Murillo Karam, a annoncé que des suspects avaient avoué le meurtre des étudiants, qui leur auraient été livrés par des policiers liés aux Guerreros Unidos, un cartel de narcotrafiquants spécialisé dans les enlèvements et le raffinement de la drogue, et dont les corps auraient été brûlés.

Enrique Peña Nieto rattrapé par la violence

«Nous vivons en ce moment une tragédie nationale, l’un des pires moments de l’histoire du Mexique», m'expliquait, quelques jours avant ce dénouement dramatique, Jorge Volpi, un écrivain et intellectuel mexicain renommé. «C’est le pire moment de l’histoire récente du Mexique», renchérissait José Woldenberg, un intellectuel considéré comme l’un des pères spirituels de la démocratie mexicaine, interrogé dans son bureau à l’université publique de Mexico.

Il faut dire que cet enlèvement spectaculaire met en lumière toutes les failles du pays: la corruption, la pauvreté, l’échec de l’intégration des populations indigènes, les liaisons criminelles entre les élus locaux et les narco-trafiquants, la corruption de la police, l’impuissance de la justice et l’échec du pouvoir politique.

L’école normale rurale d’Ayotzinapa est située dans l’une des régions les plus pauvres du pays. Elle s’inscrit dans un modèle d’éducation progressiste et laïque, très ancré dans l’histoire de la gauche mexicaine. On y forme des professeurs d’obédience marxiste, censés régénérer les populations d’origines modestes, et largement indigènes, de la région. «Pour ces jeunes gens pauvres, être admis à l’école normale d’Ayotzinapa représente une ascension sociale. Ils y apprennent à devenir professeurs. Ils sont la fierté de leur famille», commente José Woldenberg. Les étudiants sont connus pour leurs provocations gauchistes et leurs protestations politiques au service de l’enseignement public mexicain. Ils aiment Che Guevara, sont altermondialistes et, en communauté très soudée, se forment aux travaux des champs et à la lecture de Marx.


Que s’est-il passé le 26 septembre? Selon les premiers éléments de l’enquête, les étudiants auraient «emprunté» un bus pour se rendre à une manifestation. Provocateurs, certes, mais non violents. Se sentant visé, le maire de la ville d’Iguala ordonne à la police de leur «donner une leçon». Les étudiants sont arrêtés et trois sont tués sur le champ par les forces de l’ordre locales, dans la confusion du moment. Peu après, quarante-trois jeunes enseignants en formation, parmi lesquels de nombreux «indigènes», sont détenus par la police puis «confiés» aux Guerreros Unidos.


Pour Enrique Peña Nieto, l’affaire a conduit à une crise politique sans précédent. Désireux de faire oublier les questions de sécurité pour se concentrer sur l’économie, le chef de l’État a mis l’accent depuis son élection sur les réformes audacieuses de son ministre des finances Luis Videgaray –formé dans l’université américaine du MIT– plutôt que sur le travail de son ministre de l’Intérieur. Sa communication était entièrement tournée vers le patriotisme économique: un PNB en hausse et supérieur à celui de la Corée du Sud, une croissance plus forte qu’au Brésil, un pays qui produit plus d’écrans plats de télévision que la Chine.

Le voilà rattrapé par la question de la violence endémique du pays. Et après plusieurs jours de tergiversations et de silences, il a été contraint, devant l’émotion nationale suscitée par l’enlèvement des «43 d’Ayotzinapa», d’en faire sa priorité numéro une.


«Bring Back Our Students»

Une soixantaine de personnes, élus, policiers et trafiquants, ont été mis derrière les barreaux. Le gouverneur de l’État de Guerrero, Ángel Aguirre, a été prié de démissionner sur le champ. Ce faisant, les autorités ont mis en lumière un système inimaginable: des élus corrompus et infiltrés par les narcos; des policiers véreux; des membres de gangs protégés par la justice locale. Le Mexique émergent aspirait à battre économiquement le Brésil; le voici qui se découvre faisant jeu égal en terme de violence et d’enlèvements avec le Nigéria. «Bring Back Our Students».

Le cas le plus emblématique est le –désormais célèbre– José Luis Abarca, le maire de la ville d’Iguala, qui a pris la fuite avec sa femme. Selon le procureur chargé de l’enquête, il serait lui-même l’instigateur de l’enlèvement des étudiants et sa femme, María de los Ángeles Pineda Villa, tout simplement l’une des leaders du cartel local. «Jusqu’à présent, on savait que des élus étaient souvent achetés par les cartels. Mais maintenant on découvre que des élus sont eux-mêmes des narco-trafiquants», constate Jorge Volpi. Le couple a finalement été arrêté à Mexico dans la nuit de mardi à mercredi lors d’un raid musclé de la police fédérale.

La crise politique suscitée par cette affaire va bien au-delà de la droite au pouvoir. C’est le Mexique tout entier qui est atteint. Le maire d’Iguala, indépendant à l’origine, a rallié le PRD (gauche); il a été personnellement soutenu par le candidat à la présidentielle de ce parti, Andrés Manuel López Obrador. Et même si ce dernier ne connaissait vraisemblablement pas ses liens avec le cartel, la gauche est atteinte elle aussi par l’affaire. Au siège de son nouveau parti, Morena, où je me suis rendu mercredi, les élus paraissaient consternés. Si Marti Batres, le président de Morena, faisait bonne figure et m’a dit être confiant sur l’avenir de la gauche pour les élections intermédiaires et locales de 2015 et pour la présidentielle de 2018, beaucoup de commentateurs pensent que les «43 d'Ayotzinapa» vont changer la donne politique du pays, à droite comme à gauche.

«On pensait que le gouvernement était capable de lutter contre la violence, mais qu’il ne voulait pas sérieusement s’en occuper, commente, désabusé, José Woldenberg. On découvre maintenant que le gouvernement a la volonté, mais qu’il ne peut rien faire. Qu’il n’a aucun moyen. Cette affaire aura un impact sur les élections à venir.» Pour sa part, Jorge Volpi redoute que «cette indignation ne puisse pas trouver de débouché politique car tous les partis, de droite comme de gauche, sont compromis». Sans parler de la justice, qui n’est ni armée juridiquement, ni suffisamment indépendante pour agir, selon Volpi. La réforme de la justice est, au Mexique, un chantier en éternel devenir.

Dans les états majors des deux camps, on commençait à peine, en fin de semaine, à prendre toute la mesure de l'onde de choc et des dégâts que risque d'occasionner cette affaire. Interviewé vendredi, quelques heures avant l'annonce de la mort des étudiants dans son état-major du quartier de la Condesa à Mexico, Marcelo Ebrard, ancien maire de Mexico et l'un des candidats potentiels de gauche pour la présidentielle de 2018, me résumait la situation:

«A ce stade, on n'a pas assez d'informations sur ce qui s'est vraiment passé. Mais avec les informations qu'on possède déjà, on sait que c'est un véritable désastre. L'impact de cette affaire sera structurel et il devrait provoquer d'importants changements dans la vie politique de gauche. Aujourd'hui, il y a une révolte des gens contre le système des partis au Mexique, et c'est cela le plus grave, pas seulement le fait qu'on blâme la gauche. La nouvelle génération, les jeunes, ceux qui ont manifesté mercredi, sont désormais contre le système politique mexicain et ils ne croient plus dans nos institutions.»

Ebrard sait, mieux que quiconque, que le gouverneur de l'Etat de Guerrero était, lui aussi, membre du PRD. Quant à Jorge Castañeda, ancien ministre des Affaires étrangères du président Fox, il me faisait à peu près le même diagnostic ce vendredi: «C'est une crise très grave dont la gauche ne va pas se remettre.» Mais pour lui, le gouvernement de Peña Nieto, qui n'a pas fait les réformes nécessaires en matière de justice, de parquet, d'armée, de police locale et de police fédérale, est également profondément atteint.

«Notre gouvernement est complètement corrompu par les narcos»

Retour sur le campus de l’université nationale autonome de Mexico. En colère, comme plusieurs millions de lycéens et étudiants mexicains, Yara prépare des banderoles. Au département de sociologie, ce jour-là, la grève est votée sans difficultés. «Le vote a lieu département par département. Ensuite, chaque faculté votera, puis toute l’université», m’explique-t-elle.

Peu après, j’assiste aux assemblées générales des départements de science politique et de communication, qui votent la grève à leur tour. «Notre gouvernement est complètement corrompu par les narcos. En manifestant, nous disons notre ras-le-bol. Même si on sait que c’est seulement symbolique», ajoute Eli, une étudiante du département des relations internationales, qui vote la grève également. Plus tard, l’école vétérinaire rejoint le mouvement, comme l’école dentaire et la plupart des facultés. «Les seuls à ne pas faire grève, comme toujours, c’est la faculté de médecine, les architectes et la faculté de sport», constate Eliud, un étudiant en communication.

Pendant trois jours, la plupart des universités du pays et d’innombrables lycées ont donc fermé leurs portes. Des artistes ont créé une multitude d’œuvres sur des blogs, sur Instagram ou Facebook pour rappeler le sort des 43 étudiants innocents de l’école normale rurale. Partout, sur le campus, j'ai vu des affiches racontant leur courte existence. La plupart ont entre 18 et 21 ans; ce sont, à lire leurs petites biographies colorées postées sur les murs, des enfants de paysans pauvres ou des jeunes issus des communautés indigènes d’Atliaca ou Tecuanapa. Ici, dans un texte émouvant, le frère d’un des disparus décrit sa gentillesse et sa générosité; là, une mère parle de son fils adoré qui n’a pas mérité ça.

Mercredi, des centaines de milliers d’étudiants sont descendus dans les rues des principales villes du Mexique. Sur Reforma, la célèbre avenue du centre de Mexico, Yara criait sa colère. J’ai reconnu, innombrables, les photos des «43 d'Ayotzinapa» et tout le monde, ici au Mexique, commençait à connaître leurs noms: Jesús alias «el Churro», José, Miguel, Victor, Israel, etc.

Autant de jeunes victimes dont la disparition puis l'assassinat témoignent amèrement que le Mexique est loin d’avoir gagné les guerres qu’il doit encore mener contre la pauvreté, la corruption, la violence endémique, l’imparfaite justice, les tensions raciales indigènes, les guérillas de gauche et –plus qu’aucune autre– les narco-trafiquants.

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