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Votre patron veut vous faciliter la vie

REUTERS/Brendan McDermid

REUTERS/Brendan McDermid

En France, différentes entreprises mettent en place des initiatives destinées à améliorer la vie personnelle des salariés. Qui peuvent toucher au paternalisme, mais aussi améliorer l'égalité entre les sexes. Et le bonheur.

Un enfant qui arrive, une séparation qui se produit et perturbe le fonctionnement quotidien, un père qui élève seul ses enfants, un parent qui tombe malade et qu’il faut accompagner dans sa fin de vie: nombreux sont les événements familiaux qui touchent les salariés au cours de leur carrière et qui peuvent affecter leur bonheur, leur productivité... et celle des entreprises in fine. Parmi ces dernières, certaines l’ont bien compris et tentent de faciliter la vie de leurs salariés, comme l’ont montré jeudi 6 novembre les débats organisés par Vox Femina, une association qui vise à augmenter la visibilité des femmes dans les médias.

Intrusion dans la vie privée

Savoir si une entreprise doit s’intéresser à la vie privée de ses salariés et jusqu’à quel point est une question délicate, souligne Bénédicte Rousseau, sociologue indépendante et membre du bureau HEC au Féminin, et dans laquelle pointe toujours le risque de paternalisme ou de fausse bienveillance.

Faut-il installer une salle d’allaitement au sein des entreprises et que signifie ce geste? S’agit-il d’un réel service aux employées ou d’un piège pour les garder plus longtemps sur place, alors qu’elles devraient pouvoir s’arrêter quelques mois? Quelle est la frontière entre offrir des options à ses salariés et leur mettre une discrète pression? Récemment, Facebook a par exemple suscité une importante controverse en offrant à ses salariées la possibilité de congeler leurs ovocytes, et en s’offrant surtout la possibilité de contrôler l’âge auquel elles accoucheront.

De bonnes raisons économiques

Les entreprises ont des raisons propres pour rechercher le bonheur de leurs salariés: une personne qui se sent éloignée de sa famille ou stressée parce que son travail envahit sa vie privée, est aussi un salarié qui tombe plus souvent malade, en dépression, et risque de décrocher. «La vie de famille est très protectrice face au stress», explique Florence Bénichoux, médecin pendant dix ans et fondatrice de Better Human, une entreprise de conseil en capital humain et développement du bien-être, de la santé et de la sécurité au travail. Selon une étude de l’Agence européenne pour la santé et sécurité au travail, citée par le docteur Christine Barois, pédopsychiatre, pendant la rencontre, le coût des dépressions dues au travail serait équivalent à 617 milliards d'euros par an, soit quatre fois le budget de l'Union européenne. Investir 1 euro dans la prévention et la sensibilisation générerait selon l’agence un bénéfice net de plus de 13 euros.

Fluidifier les rapports entre vie professionnelle et vie privée de leurs salariés permet aux entreprises de les protéger des conséquences d’un surinvestissement.

Egalité professionnelle

Mais elles y sont en outre de plus en plus poussées par la société et les autorités, qui réclament des efforts en matière d’égalité professionnelle homme/femme. Elles doivent produire notamment un bilan statistique de l’égalité professionnelle dans l’entreprise et depuis 2012 un plan d’action. Elles peuvent être sanctionnées si ce plan est jugé insuffisant ou est inexistant. Ainsi en 2013, 700 entreprises ont été mises en demeure et 10 ont été sanctionnées pour ne pas avoir respecté la loi.

Or cette égalité professionnelle passe notamment par des aménagements prenant en compte la vie de famille: les femmes sont encore et toujours celles qui assument en majorité un grand nombre des obligations de la vie de famille.

Alors que la proportion de femmes qui veulent travailler mais sont dans l’impossibilité de le faire, faute de moyen de garde financièrement abordable, a augmenté ces dernières années, développer l’accès aux places en crèche constitue l’une des solutions-clés. Le nombre de femmes «au foyer» a effectivement baissé en valeur absolu, passant de 3,5 à 2,1 millions de 1991 à 2011, selon une étude du Conseil économique, social et environnemental (Cese) parue en mars. Mais la proportion des femmes restant à la maison par choix a été divisée par trois, passant de 59 % à 21 %.

En tenant compte de ce besoin, certaines entreprises ont pu doter leurs salariés de solutions de garde d’urgence ou pérennes, notamment via BBbook, une plateforme «conçue pour la génération Y» qui regroupe les places en crèche disponibles, consultables via un simple clic sur Internet.

Ariane Raugel, Présidente de BBBook.fr, reconnaît ainsi que parmi les salariés qui la contactent, 99% sont des femmes. Et il n’y a pas que les salariées qui jouent la course contre la montre pour trouver une place à temps pour ne pas être obligées d’abandonner leur emploi.

Pour les entrepreneuses, c’est tout aussi difficile. «Quand j’ai commencé à monter ma boîte, j’étais moins bien payée que ma nounou!» avance Alexia de Bernardy, Présidente de Filapi, une entreprise spécialisée dans l’animation pour enfants en entreprises. «Mon conjoint m’a soutenue financièrement, sinon, je ne sais pas comment j’aurais pu toute seule. Beaucoup de femmes montent des projets peu ambitieux, de trop petites entreprises qui ne génèrent pas assez de revenus, et qui ne permettent pas finalement de se payer un mode de garde», indique-t-elle.

Selon une étude réalisée par HEC au féminin, les femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes à «créer leur emploi pour avoir plus de flexibilité personnelle», explique Bénédicte Rousseau.

Impliquer les pères, un défi

Impliquer les pères dans la vie de famille et leur faire prendre conscience des enjeux liés à l’égalité entre hommes et femmes est dès lors primordial. Et il y a du travail: Sophie Digard affirme ainsi que chez Coca-Cola, aucun homme à sa connaissance ne lui a jamais demandé de congé parental (3 ans maximum) ou de temps partiel. Chez Renault, conscients du problème, on se saisit de la journée annuelle de la famille en entreprise, lancée par l’observatoire de la parentalité en entreprise, pour changer les regards. Les enfants sont alors accueillis au sein de l’entreprise de leurs parents: un moment qui vise à humaniser les relations de travail. Et qui permet souvent aux managers de prendre conscience d’une facette parfois méconnue de leurs salariés, tout comme aux pères de mieux l'«assumer».  

«Les hommes ne parlent jamais de leurs problèmes familiaux», confirme Bernard Saison, représentant du cercle «Happy Men» chez Orange.

Si ces hommes revendiquent ainsi d’être «heureux», c’est parce qu’ils ont décidé de «s'impliquer de façon positive et volontariste dans le sujet de l'égalité professionnelle». Fondé par des cadres de l’entreprise de télécoms, ce programme regroupe désormais environ 200 personnes de sexe masculin réparties dans sept entreprises (outre Orange, BNP, filiale d’EDF, SNCF, GRDF, Accenture et Canal + ) persuadées que l’égalité professionnelle passe aussi par eux. 

Même si Bernard Saison reconnaît avoir dû affronter, à côté du regard amical de ses collègues, quelques «postures aggressives», les résultats se font déjà sentir. L’un des hommes du cercle d’Orange, qui avait envoyé à tous ses collègues un message pour expliquer qu’il allait s’absenter parce qu’il prenait son congé paternité, lui disait ainsi récemment qu’il «n’aurait jamais écrit un tel message un an auparavant».

Vive Internet

Pour que les salariées prêtent ainsi davantage d’attention à leur vie privée, il faut que les entreprises soient plus ouvertes quant aux méthodes de travail. «Nous essayons surtout d’être souples. Ce qui compte c’est que le boulot soit fait. On ne peut pas être parents simplement avant 8h et après 18h30», fait valoir Sophie Digard, DRH chez Coca-Cola.

Chez Renault ou Coca-Cola, on essaie de bannir ou de limiter les réunions tard le soir ou tôt le matin. Les mails qui avant étaient envoyés le week-end ou à toute heure du jour sont priés de s’en tenir aux heures ouvrables. Et on est plus ouvert au télé travail ou au temps partiel qu’avant, affirme-t-on: «Les pratiques ont évolué, il faut se dé-cul-pa-bi-li-ser!» clame Sophie Benchetrit, la directrice établissement de Renault Siège, qui compte près de 1600 télétravailleurs sur 48.000 employés, dont 54% de femmes et 46% d’hommes.

Les outils numériques, tout en ayant perturbé l’étanchéité protectrice pour la santé mentale des travailleurs entre travail et vie familiale, avec une communication 24h/24, ont aussi permis de simplifier certaines situations. Si les raisons avancées pour recourir au télétravail sont pour une grande partie le domicile très éloigné et la durée du transport, selon Sophie Benchetrit, il a permis à certains salariés de mieux concilier leurs divers casquettes de mère/père/ stakhanoviste en affaire.

C’est à petites touches et dans des détails que se construit aussi l’égalité homme-femmes, et une meilleure harmonie au sein des entreprises. «La révolution va se construire sur ces petits exemples», se réjouit Sophie Digard. 

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