Culture

Le non Goncourt de Romain Slocombe, ou comment les prix littéraires cultivent les bons sentiments

Hervé Bentégeat, mis à jour le 09.11.2014 à 11 h 24

Le romancier clôt un chapitre romanesque sur la barbarie stalinienne, dans un grand livre qui n'est pas primé.

A Toronto, le 7 mai 2011. REUTERS/Mark Blinch

A Toronto, le 7 mai 2011. REUTERS/Mark Blinch

Connaissez-vous André Savignon, Ernest Pérochon, Charles Plisnier, Paul Colin et Jacques Borel?

Non? Quelle inculture! Car ces écrivains ont tous reçu la plus haute distinction littéraire française: le Prix Goncourt... 

Mais vous êtes pardonné: depuis sa création, il y a un peu plus d’un siècle, il a été attribué 112 fois, et sur les 112 titulaires, les gros lecteurs doivent connaître le nom d’une dizaine de lauréats…Alors, les autres…

Toute polémique au sujet du Goncourt ou autre prix est vaine: «Ah, ils ont raté Untel et Untel, ces romans étaient pourtant au-dessus de la mêlée…», etc. On y a droit chaque année. Le malentendu vient de ce qu’un certain nombre d’observateurs bien intentionnés s’imaginent encore que les prix littéraires sont là pour récompenser les meilleurs romans.

Ce n’est pas sa vocation

Eh bien, pas du tout: ils sont là pour faire venir à la lecture le public le plus large possible, ce qui suppose évidemment de distinguer des romans de facture classique et de lecture facile. On ne fait pas lire un enfant en lui mettant Kant dans les mains: sauf rares exceptions –Proust en 1919, Malraux en 1933, Simone de Beauvoir en 1954, Jonathan Littell en 2006…– le Goncourt n’a que très rarement récompensé des auteurs exigeants ni des livres dérangeants. 

Tout simplement parce que ce n’est pas sa vocation –pas plus que celle des autres prix littéraires. Ils récompensent en général des livres tout-à-fait acceptables, parfois même fort bons, qu’ils estiment être dans l’air du temps, et qui vont souvent être la seule lecture de l’année de ceux qui l’achètent. 

Et c’est déjà pas si mal. Sans compter que les pauvres membres des jurys ne peuvent pas lire en deux mois les 624 –ou 597, ou 643…– romans qui paraissent à la rentrée. 

Donc, ne leur faisons pas de mauvais procès. 

Un matériau romanesque très riche

Romain Slocombe, lui, n’aura pas de prix littéraire, du moins pas l’un des plus connus: son roman Avis à mon exécuteur (Robert Laffont), qui a figuré un moment dans la sélection du prix Interallié, n’a pas tenu bien longtemps. Pour son compte en banque, c’est dommage. Pour la littérature, cela n’a aucune importance. 

Avis à mon exécuteur est un grand roman. Comparable aux Bienveillantes de Jonathan Littell. Et, précisons-le tout de suite, d’un abord facile.

Le héros de Littell est un officier SS racontant les massacres qu’il a commis pendant la guerre. Celui de Slocombe un espion soviétique racontant les meurtres et combines qu’il a perpétrés avant la guerre. Deux acteurs engagés à fond dans les deux idéologies sanglantes du XXe siècle. Deux personnages qui ne valent pas plus l’un que l’autre: celui de Littell est un tueur sans remords, celui de Slocombe un couard qui finira par trembler pour sa propre peau.

Ces deux auteurs explorent un thème fécond en littérature depuis Homère: la barbarie. C’est un matériau romanesque très riche. Ils le font en choisissant de se placer du côté des bourreaux, et non des victimes. Exercice autrement plus difficile et périlleux. Ce n’est pas qu’on ne peut pas faire de bonne littérature avec de bons sentiments –on peut: voyez Les Misérables -, mais en faire avec de mauvais sentiments suppose un talent certain… Talent qu’avait, par exemple, un romancier d’un tout autre genre (qui n’est plus guère lu): François Mauriac –voyez Le nœud de vipères.

L’une des forces de ces deux livres est de rendre ces meurtriers presque attachants. On suit pas à pas leur itinéraire de mensonges, de cynisme, de crimes –sanctifiés par la raison d’Etat–, avec fébrilité. Dans un cas comme dans l’autre, cette plongée dans l’enfer est fascinante. Elle en dit bien plus sur l’époque –et sur l’âme humaine–, que les centaines d’essais consacrés au nazisme et au stalinisme.

Nazisme et stalinisme

La littérature s’est très vite emparée du nazisme. D’une certaine façon, c’était facile: Hitler, qui avait asservi l’Europe pendant cinq ans, était le mal absolu. Il n’y avait pas de débat autour de son idéologie élitiste –celle de la «race des seigneurs»– et impitoyable. De nombreux récits et romans ont très vite paru, mettant en scène des histoires de résistance, comme L’armée des ombres, de Joseph Kessel, publié en 1943, en pleine guerre, ou les camps de concentration, comme L’Univers concentrationnaire, de l’ancien trotskyste David Rousset, qui obtint le prix Renaudot en 1946, et surtout Si c’est un homme, de Primo Levi, en 1947. Thème commun: un face-à-face avec le diable. Thème que l’on retrouve dans Au fond des ténèbres, le livre de Gitta Sereny sur le chef du camp d’extermination de Treblinka, paru dans les années 70. 

Il faudra beaucoup plus longtemps pour que la littérature s’intéresse au communisme et le montre sous son vrai jour.

Pour un Gide lucide, un Sartre et un Aragon aveugles

Rétrospectivement, alors qu’on disposait très tôt de nombreux rapports d’observateurs et d’une multitude de témoignages sur la réalité de la société soviétique, l’aveuglement d'esprits, quand même un peu supérieurs aux autres –un Sartre, un Aragon…–, laisse rêveur. Pour un Gide lucide dès 1936, dans Retour de l’URSS, il y eut dix écrivains idolâtres. Mais «les artistes et les intellectuels sont les plus faciles à duper, disait Staline. Ce sont des idiots utiles». Même des hommes pragmatiques et de bonne foi, comme le résistant Pierre Daix, récemment décédé, n’ont rien voulu voir pendant plus de vingt ans. Interdit aux écrivains de toucher au Petit père des peuples, et à l’horizon indépassable du paradis des prolétaires.

En 1947, Viktor Kravtchenko, haut fonctionnaire soviétique passé à l’Ouest, publie J’ai choisi la liberté, récit dans lequel il dénonce les conditions de la collectivisation de l’agriculture et le régime des camps de prisonniers. Il est traité de falsificateur et d’agent de la CIA par Les lettres françaises, le journal d’Aragon, et l’affaire tourne au procès. La dénonciation des crimes de Staline par son successeur Khrouchtchev, en 1956, ne change rien à l’attitude des thuriféraires du régime communiste. Il est vrai qu’y ayant participé de très près, ainsi que toute la clique des dirigeants soviétiques, il n’est pas le mieux  placé pour donner des leçons de morale, et ses cris d’indignation ne sont guère crédibles. La répression sans pitié de l’insurrection de Budapest, la même année, ne trouble pas davantage les esprits forts. 

En 1962,  la parution d’Une journée d’Ivan Denissovitch, de Soljenitsyne, qui décrit par le menu les conditions de vie dans un camp du Goulag, n’ébranle personne. A la même époque, commence à circuler sous le manteau les Récits de la Kolyma, de Chalamov, mais il faudra attendre 1980 pour que cette vaste fresque soit enfin publiée en français. Le roman Vie et destin de Vassili Grossman, achevé en 1960, subira le même sort: confisqué par le KGB, il ne sera publié lui aussi que vingt ans plus tard. 

Seule l’entrée des chars russes à Prague, en 1968, commence à distiller le doute dans l’esprit d’une minorité. L’Archipel du Goulag, en 1973, en fait aussi réfléchir certains –mais pas tous, loin de là. L’ouvrage reçoit d’ailleurs un accueil mitigé. Il faudra attendre la chute du Mur de Berlin, à la fin des années 80, pour que les yeux se décillent enfin. C’est l’effondrement politique du système qui a engendré cette lucidité bien tardive. Tant que le communisme était vivant, il symbolisait un espoir. Puisqu’il avait échoué, c’est peut-être qu’il n’était pas, finalement, si merveilleux que ça.

Le communisme pouvait enfin devenir une matière romanesque.

Deux titres se détachent

Depuis une vingtaine d’années, deux titres se détachent. Une saga moscovite, de Vassili Axionov, écrivain dissident déchu de la citoyenneté soviétique et expulsé en 1980, qui met en scène, avec un souffle tolstoïen, une famille russe pendant la période stalinienne. Et La fin de l’homme rouge, récit-reportage de la biélorusse Svetlana Alexievitch, qui raconte la vie quotidienne de monsieur-tout-le-monde sous l’ère soviétique. Dans les deux cas, la singularité des destins individuels rejoint l’universel.

Et voici Avis à mon exécuteur. Avec ce roman, Slocombe clôt un chapitre romanesque sur la barbarie stalinienne, de même que Littell en avait clos un autre sur la barbarie nazie.

Mais des barbaries, il y en a d’autres, il y en aura toujours d’autres. Sauf qu’à présent, la leçon a porté ses fruits: on est aveugle moins longtemps. Si l’expérience des khmers rouges au Cambodge a suscité, au départ, l’enthousiasme de quelques journalistes et plumitifs, il ne faudra pas beaucoup d’années pour que la littérature fasse tomber les masques, en particulier en France avec le beau récit de François Bizot, Le Portail.

Reste la Chine. On attend toujours le livre qui racontera sans fard la réalité de ce régime. La vérité qui sortira du mensonge romanesque. Mais cela reste dangereux pour celui qui s’y risquerait…

Avis à mon exécuteur, 

De Romain Slocombe

Robert Laffont

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