Partager cet article

Comment la jeunesse en difficulté utilise le numérique

En Bosnie en octobre 2014. REUTERS/Dado Ruvic

En Bosnie en octobre 2014. REUTERS/Dado Ruvic

L'exemple des Apprentis d'Auteuil.

Existe-t-il un usage particulier du numérique par la jeunesse en difficulté? Une étude conduite auprès d’adolescents scolarisés ou hébergés par Apprentis d’Auteuil –des jeunes en difficulté scolaire, en grande partie issus de familles et de milieux fragilisés– apporte un éclairage[1]. Les réseaux sociaux, en particulier, sont ressentis par eux comme une opportunité de désenclavement de leur monde social. Un vent d’ouverture.

Divertissement et partage

Que font ces jeunes sur Internet? On observe beaucoup de points de convergences avec les autres adolescents. De fait, pour eux comme dans toute la jeunesse, le numérique est assimilé à une mosaïque culturelle: YouTube, Facebook, Gmail, Twitter, Instagram,  Skype, Deezer, et certains sites de films… Au final, une galaxie sémantique qui prouve une chose: en dix ans, c’est tout l’univers du divertissement des jeunes qui s’est renouvelé.

Au-delà, sans trop de surprise, les jeunes d’Apprentis d’Auteuil pratiquent davantage Internet dans le cadre des loisirs que dans celui du travail scolaire. Leur usage obéit à une hiérarchie très spécifique. Ils pratiquent peu les e-mails ou les recherches personnelles d’info, contrairement au groupe témoin. Leur principale activité consiste à naviguer sur les réseaux sociaux dont ils sont plus friands que leurs congénères, d’une part et, de l’autre, à consommer des biens culturels (dans l’ordre, musique, petites vidéos, films ou séries) et à jouer à des jeux vidéo.

L’usage d’Internet à des fins utilitaires ne leur est pourtant pas étranger, loin de là, car les enseignants emploient des outils numériques dans les cours. Les jeunes Apprentis d’Auteuil savent tous manier un logiciel de traitement de texte, et, pour deux tiers d’entre eux, fabriquer un powerpoint. Mais les nouvelles technologies leur fournissent surtout le moyen de chercher du travail ou un stage et tous ont en tête qu’à un moment ou à un autre ils devront prendre langue avec un «patron». De là, mille considérations sur ce que l’on peut mettre de soi sur Facebook –car «les patrons peuvent visiter les comptes et vérifier ce qu’on dit»–, et sur la modalité la plus conforme pour entrer en contact avec un employeur:

«Un SMS, c’est impossible, ça fait trop familier, un e-mail c’est mieux; un patron tu lui dois le respect, si tu écris correctement le message, sans fautes, sans abréger, ça passe; le mieux, c’est d’appeler au téléphone ou d’aller le voir en face.»

Leurs propos témoignent d’une perception fine de la conformité des usages des nouvelles technologies selon les mondes sociaux.

Les réseaux sociaux, opportunité d’exister davantage

Ils utilisent volontiers Skype. Ils ont un ou plusieurs comptes dans les réseaux sociaux –Facebook 86% (la plupart affiche entre 200 et 500 amis), Twitter 32%, d’autres sites comme My Space, Tumblr, Snapchat, Google, 33%. Notons que, chez eux, l’entrée dans «la communauté Facebook» a commencé tôt: plusieurs d’entre eux citent l’âge de 12-13 ans, ce que confirment d’autres études sur les jeunes en milieu populaire. On décèle chez eux,  comme ailleurs, un début de désaffection pour Facebook au profit des messageries éphémères comme Snapchat ou Whisper, même si celui-ci demeure, et de loin, le réseau le plus fréquenté.

Les jeunes d’Apprentis d’Auteuil se singularisent par leur approche des réseaux sociaux. Ils se déclarent nettement plus actifs que le groupe témoin (38% contre 23%), s’y montrent plus partageurs –plus d’échanges de musique, photos ou vidéos, plus de commentaires sur des produits ou des activités, ou sur des photos déposées.

Parallèlement, ils prouvent une incroyable ouverture vers le monde extérieur: ils y rencontrent plus de nouvelles relations (53% d’entre eux ont fait de nouvelles connaissances contre 36% pour le groupe témoin), n’hésitent pas à donner rendez-vous à ces nouvelles personnes dans la vie réelle (44% contre 30%), et surtout s’y exposent infiniment plus facilement en mettant volontiers leur nom réel, des photos, leur adresse e-mail ou leur actualité sentimentale (35% contre 22%). Cette ouverture vers l’autre, certes, suggère parfois une certaine naïveté ou un manque de maÎtrise. Leurs comportements, toutefois, manifestent clairement une recherche de présentation de soi et une mobilisation pour la visibilité sociale à travers ces réseaux. Comme si, de fait, existait sur un mode latent une vive aspiration à la sociabilité et à la rencontre, soit avec des personnes déjà connues, soit totalement extérieures.

La recherche de contacts se manifeste aussi par l’intensité de la communication par SMS:  virtuoses du texto, les jeunes d’Apprentis d’Auteuil en rédigent infiniment plus que la moyenne (43% font plus de 100 SMS par jour pendant le week-end contre 13% du groupe témoin). La gratuité des SMS, comparée aux communications téléphoniques (tous les jeunes n’ont pas un forfait illimité), n’est pas la seule raison de l’engouement qu’ils suscitent –on peut rédiger des SMS en toute discrétion (même pendant les cours), ils permettent une certaine maîtrise du contenu, ces éléments jouent aussi. Le SMS, pourtant est conçu par eux comme une approche intrusive pour le récepteur, alors que l’e-mail évoque une perception plus ouatée du récepteur et une attitude plus déférente envers  celui-ci –l’e-mail semble ainsi réservé aux timides ou à des échanges formels.

Les jeunes d’Apprentis d’Auteuil disent être actifs sur leurs réseaux sociaux, y vont pour partager des contenus ou faire des commentaires. Un sur cinq a créé un blog sur lequel il parle de lui-même et de ses passions, un chiffre légèrement supérieur à celui du groupe témoin. 

Ces données tendent à prouver une assez forte absence d’inhibition à se mettre en avant et à se mettre en scène, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer chez des jeunes fragilisés. Ils ne semblent guère enclins à protéger leur intimité. L’enquête ne permet pas de préciser si, au-delà de cette extériorisation de leurs humeurs et de la traçabilité de leur quotidien, l’usage intensif des outils numériques agit comme catalyseur pour réfléchir sur soi-même, pour favoriser des explorations identitaires, pour faire partager des angoisses ou d’autres sentiments. Dans les études sur la communication Internet, ce double registre «intériorisation des émotions et partage des émotions» semble indissolublement lié.

L’intensité des actes de partage des jeunes d’Apprentis d’Auteuil intrigue. 

Peut-on y voir la recherche d’un rattrapage de sociabilité, une quête de lien social pour des jeunes qui, pour une part, ont eu une enfance et une scolarité suffisamment perturbées pour ressentir un certain décalage avec leur génération? Une façon de rompre la solitude? Un exutoire pour ceux qui sont en internat? Une candeur à l’égard d’Internet? Outre ces dimensions, il paraît que les réseaux sociaux jouent un rôle important dans la construction de leurs relations amoureuses ou sexuelles.

Les jeunes d’Apprentis d’Auteuil ne fréquentent pas les sites de rencontres, qu’ils dédaignent («Meetic, c’est pour les vieux», «les sites de rencontres, c’est la plus grosse arnaque du siècle»). Ils agissent dans un périmètre de relations plus restreint, celui des proches et des amis d’amis, des personnes qu’ils ont repérées –ou qui les ont repérés. Facebook opère comme un sas à partir duquel on peut envoyer un petit clin d’œil, évaluer ses chances de plaire, faire passer un message par un tiers, bref amorcer une relation ou tenter de l’approfondir. Plus trivialement, c’est un espace de «drague» pour les adolescents.

Dans ce dédale d’interactions qui peut acheminer vers une rencontre, l’envoi de photos pose une étape primordiale (une photo de face et non de profil, cette dernière étant suspecte), avant l’éventuel échange du numéro de téléphone –un processus identique aux sites de rencontres.

Internet, a second life?

Le jugement des jeunes d’Apprentis d’Auteuil sur Internet est particulièrement approbateur; cette phrase savoureuse l’illustre:

«Internet, c’est positif, sinon on ne l’aurait pas créé!»

A contrario, une minorité d’entre eux conforte les appréciations négatives régulièrement assignées aux outils numériques: faire perdre du temps (42%), éloigner du monde réel (44%). Que l’on s’appuie sur les points positifs ou les points négatifs, leur opinion se révèle infiniment plus optimiste que celle des autres jeunes, comme s’ils trouvaient, quant à eux, beaucoup d’arguments pour se réjouir de l’avènement d’Internet.

Les jeunes d’Apprentis d’Auteuil disposent d’un taux d’équipement numérique un peu plus faible que la moyenne, et au final, ils passent un peu moins de temps que les autres jeunes dans l’univers d’internet (notamment parce qu’une partie d’entre eux vit en internat). Par contre, ils ont complètement intégré le modèle de la communication moderne, ont une claire perception des usages appropriés aux diverses situations, et utilisent bien davantage les ressources d’Internet pour l’interactivité. 

L’intensité et les caractéristiques de leurs échanges dénotent un désir de chercher de la visibilité et de prouver leur présence dans le réseau. Comme si Internet les incitait à une participation sociale à laquelle certains sont moins invités dans le monde réel, une participation parfois symbolique (voire dérisoire) comme les «like» ou les votes à des sollicitations diverses, mais vécue comme un acte d’affirmation. Comme si Internet offrait une seconde chance à ceux que la première chance –celle apportée par le milieu social et l’école– a désertés. Comme s’il pouvait procurer une «second life» –alors que ce jeu, largement tombé en désuétude, n’est jamais cité dans l’enquête.

1 — 529 jeunes de 16-25 ans, scolarisés et/ou hébergés dans des établissements d’Apprentis d’Auteuil, ont été interrogés via un questionnaire détaillé sur leurs pratiques numériques. Six focus groupes ont été réalisés dans ces établissements. Les résultats ont été confrontés à ceux d’un groupe témoin (1.000 jeunes représentatifs de la classe d’âge). Le texte suivant ne restitue qu’une petite partie de l’étude dont l’intégralité sera publiée sous forme de rapport au début de 2015. Retourner à l'article

 

 

 

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte