France

Le zadisme ou la restriction du domaine de la lutte

Eric Le Boucher, mis à jour le 06.11.2014 à 12 h 49

Avant, les écologistes défendaient la planète, maintenant, ils s’occupent des batraciens. Du macro au micro, la restriction du domaine de la lutte marque une défaite pathétique.

A Sivens, un mémorial en l'honneur de Rémi Fraisse. REUTERS/Regis Duvignau

A Sivens, un mémorial en l'honneur de Rémi Fraisse. REUTERS/Regis Duvignau

«Zone à défendre». Des militants écologistes et d’extrême gauche ont trouvé une nouvelle forme de combat, le «zadisme», l’occupation, parfois violente, de lieux qu’ils veulent préserver. La liste desdites ZAD n’est pas si longue: aéroport de Notre Dame-des-Landes, barrage de Sivens, ferme des Mille vaches, site d’enfouissement nucléaire de Bure, LGV Lyon-Turin, décharge de Nonant-le-Pin, Grand stade de Lyon. Mais l’idée risque d’avoir beaucoup de succès et de s’étendre considérablement, chacun peut facilement trouver, autour de soi, un aménagement à refuser, un marais à défendre, une dune à préserver, un poteau électrique à abattre.

Lorsque les Etats et les dirigeants politiques semblent dépassés et impuissants à changer le monde, pour toute une série de raisons, alors se réfugier dans le zadisme donne le sentiment d’un «faire» et la satisfaction d’une victoire ne serait-elle que locale et symbolique. Le zadisme pourrait être promis à un grand avenir parmi les Français tourneboulés par le Grand changement du monde (mondialisation, technologies, individualisme). Le choix du local, voire du micro-local, trouve une légitimité simple et forte: «Au moins, j’aurais fait ça.» Comme la petite BA qu’on enseignait au catéchisme d’autrefois.

En outre, comme la démocratie représentative est très critiquée pour ne pas «écouter» les citoyens, pour leur donner la parole tous les cinq ans et leur demander de se taire entre chaque élection, retrouver «son mot à dire» pour des citoyens désormais éduqués et informés, donne au zadisme la vertu de concrétiser le concept qui reste bien vague de nouvelle démocratie participative.

Toutes ces raisons font qu’on devrait en entendre parler dans les mois et les années à venir.

Mais le mouvement du zadisme appelle deux remarques.

La première porte sur la violence. Les débats des années 1970 au sein de l’extrême gauche sur la manière de «changer le monde», rejetant la lutte armée ou l’adoptant (Fraction armée rouge ou Brigades rouges), réapparaissent de façon très similaire entre zadistes. Face à la «violence d’Etat», celle des gendarmes, celle, plus largement, de cette grande techno-structure des pouvoirs en place, politiques, économiques, technologiques, recourir à la violence soi-même est-il légitime?

Ce qui est nouveau est la résonnance qui rendrait aujourd’hui la violence efficace: le système médiatique adore le sang et les belles images de lacrymogène font toujours le 20 heures. Dès lors la «cause» trouve un écho inespéré pour des sujets micro-locaux et, du coup, les pouvoirs ont tendance à céder devant une telle disproportion entre le petit intérêt de l’équipement en question et son grand risque.

Un José Bové le sait qui a recours à la force contre des lois qu’il conteste (il viole la protection de la propriété privée des champs OGM). Il va chercher jusqu’à Gandhi qui a passé la vie à faire la démonstration de l’efficacité de la non-violence, pour vanter une violence «parfois légitime».

Pour une micro-cause locale, la violence n'est pas légitime

 

Bref, les zadistes, violents eux-mêmes ou pas, ont une grande tolérance avec leur aile brutale. Mais c’est engager leur mouvement sur une pente incontrôlable. La défense des grenouilles d’un tout petit marais du Tarn ne vaut pas l’enchaînement de tant de brutalités des deux forces en présence et la mort d’un jeune homme.

On discutera à l’infini pour savoir si la violence est légitime pour changer le monde, pour une micro-cause locale, elle ne l’est pas.

La deuxième remarque porte sur l’incroyable diminution de l’objet. Les écologistes défendaient la planète, ils s’occupent des batraciens. Du macro au micro, la restriction du domaine de la lutte marque une défaite pathétique. Alors même que la cause du climat n’a plus guère d’opposants, alors que le danger systémique du réchauffement est confirmé étude après  étude, la mouvance écologiste n’en parle pratiquement plus. Les partis Verts officiels se perdent dans leurs luttes intestines, les militants de terrain se concentrent sur les ZAD, les gouvernements oublient le CO2 au profit du chômage, les réunions du Giec qui, hier, faisaient la une des journaux, sont renvoyées en pages intérieures.

On verra ce qui sortira de la grande réunion l’an prochain à Paris, mais les objectifs sont désormais a minima. C’est dommage, les écologistes avaient raison avant les autres, mais au lieu de s’interroger sur le pourquoi de leur échec à inverser la courbe de la température terrestre, au lieu de réfléchir aux raisons économiques, sociales, technologiques de leur impuissance à eux, ils sont les premiers à l’oublier.

La cause écologiste n’a-t-elle plus rien à dire que de se convertir en localisme violent?

Eric Le Boucher
Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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